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Full text of "De la France"

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in  2011  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/delafrance06hein 


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a/  oeuvres  complètes 

Ç^fel^W-    DEv  J 

i       HENRI   HEINE 

DE   LA   FRANCE 


CALMANN    LEVY,    ÉDITEUR 


ŒUVRES  COMPLETES 

DE 

HENRI     HEINE 

Nouvelle  édition,  ornée  d'un  portrait  gravé  sur  acier 
Format  grand  in- 18 


keisebilder,  tableaux  de  voyage,  précédés  d'une  étude  sur  Henri 
Heine,  par  Théophile  Gautier 2  vol. 

correspondance  inédite,  avec  une  introduction  et  des 
notes 2    — 

IE   LA   FRANCE 4      — 

DE  l'allemagne 2     — 

LUTÈCE 

POÈMES  ET  LÉGENDES 

DRAMES  ET  FANTAISIES 

DE  TOUT  UN  PEU 

DE   L'ANGLETERRE 

SATIRES  ET   PORTRAITS 

ALLEMANDS    E  '    FRA>ÇAIS 


Imprimerie  D.  Baroin  et  G>e,  à  Saint-Germain. 


DE 


LA  FRANGE 


PAR 


HENRI    HEINE 


NOUVELLE      ÉDITION 


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PARIS 

CALMANN  LÉVY,   ÉDITEUR 

ANCIENNE   MAISON    MICHEL    LÉVY    FRÈRE? 

3,    RUE   AUBER,    3 

1884 
Droits  de  reproduction  et  de  traduction  réservés. 


17 
•Al 

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r 


Il  y  a  quoique  chose  de  plus  remarquable  peut-être  «nje 
l'étendue  de  l'intelligence,  la  richesse  et  la  hauteur  de  l'es- 
prit, c'est  la  force  de  l'àme,  cette  puissance  qui  élève  par- 
fois l'être  humain  au-dessus  des  douleurs  et  des  épreuves 
de  la  vie,  et  qui ,  lui  donnant  à  la  fois  un  calme  et  un  cou- 
rage d'une  rare  grandeur,  le  met  à  même  dans  ce  cas  de 
tenir  en  échec,  non-seulement  toute  souffrance,  mais  la  mort 
elle-rnème.  C'est  le  spectacle  qu'ont  donné  les  dernières 
années  du  poëte  éminent  qui  a  écrit  ce  livre. 

Jusqu'au  dernier  moment,  je  pourrais  presque  dire  jus- 
qu'à la  dernière  heure,  il  a  lutté  contre  le  mal  capricieux  et 
terrible  qui  lui  avait  déjà  infligé  une  agonie  de  huit  années. 
11  revoyait  les  livres  anciens,  il  créait  les  nouveaux;  puis, 
pour  se  délasser  de  tant  de  fatigues,  il  laissait  tomber  de  sa 
plume,  ou  pour  parler  plus  exactement,  de  son  crayon, 
quelques-uns  de  ces  chants  qu'on  dirait  inspirés  par  un 
effet  de  l'émulation  de  l&  muse  tudesque  et  de  l'esprit 
gaulois. 

Aussi  quand,  par  ie  fait  d'un  sentiment  de  confiance  dont 

4 


je  me  sens  très-hondré ,  je  fus  chargé  de  recueillir  toutes 
ces  richesses  littéraires,  de  les  classer,  de  les  compulser 
avec  soin  et  d'en  faire  part  au  public,  je  n'éprouvai  aucune 
surprise  en- trouvant,  à  côté  de  poésies  inédites,  un  exem- 
plaire de  la  Fiance  corrigé  de  la  main  de  l'illustre  mou- 
rant. Le  poète  qui  sentait  sa  fin  approcher  avait  eu  assez 
de  sang-froid,  d'empire  sur  soi-même  et  de  laborieuse  intré- 
pidité pour  parcourir  d'un  bout  à  l'autre  cette  œuvre,  qui 
date  des  premières  années  de  son  séjour  en  France.  Il  y 
avait  introduit  quelques  changements,  fait  quelques  sup- 
pressions, ajouté  de  nouveaux  passages.  En  un  mot,  il  avait 
préparé  une  édition  nouvelle,  et  il  semble  que  la  mort  ait 
attendu  qu'il  eût  fini  son  travail  pour  réclamer  sa  haute 
proie. 

Mon  premier  soin,  on  le  conçoit,  est  de  poursuivre  pieu- 
sement l'idée  d'Henri  Heine  et  de  présenter  au  public  un 
livre  qu'il  lui  avait  destiné  lui-même.  J'y  ai  joint  quelques 
lettres  écrites  en  1838  à  M.  Auguste  Lewald,  directeur  de  la 
Revue  théâtrale  à  Stuttgart.  Ces  lettres ,  rédigées  primiti- 
vement en  allemand,  furent  traduites  en  français  et  publiées 
par  le  poète  dans  la  Revue  du  dix-neuvième  siècle,  recueil 
qui  s'imprimait  alors  à  Paris.  Henri  Heine  voulait  les  joindre 
au  livre  de  la  France,  et  je  ne  fais  à  cet  égard  que  suivre 
sa  pensée  en  les  faisant  imprimer  de  nouveau  corrigées 
comme  elles  l'ont  été  par  l'auteur.  Quant  à  la  place  qu'elles 
occupent,  j'ai  cru  devoir  la  leur  donner  et  les  mettre  à  Id 
suite  des  lettres  adressées  en  4832  à  la  Gazette  universelle 
d'Augsbourg,  d'abord  parce  qu'elles  leur  sont  postérieures, 


suite  parce  qu'elles  forment,  à  mon  avis,  comme  une 
sorte  de  post-script  uni  de  ce  que  l'illustre  auteur  de  Lutèce 
avait  déjà  écrit  sur  la  France. 

Je  n'ajoute  plus  rien.  Ce  n'esi  pas  à  moi,  c'est  au  public 
qu'il  appartient  d'apprécier  un  livre  du  genre  do  celui  que 
je  mets  sous  ses  yeux.  C'est  à  lui  sur  tout  qu'il  convient  do 
confirmer  le  jugement,  si  éclairé  et  si  flatteur,  qu'il  en  a 
déjà  porté  plusieurs  fois.  Puisse  seulement  mon  interven- 
tion, si  faible  qu'elle  soit,  avoir  pour  résultat  de  lui  procurer 
un  nouveau  plaisir  et  d'attirer  une  fois  de  plus  sur  une 
mémoire  si  chère  et  si  honorée  l'attention  bienveillante ,  la 
sympathie  respectueuse  de  tous  ceux  dont  le  cœur  et  l'esprit 
sont  sensibles  aux  œuvres  du  génie  1 

HENRI  JULUr 

Fttts,  le  18  juillet  1Ô56. 


PREFACE 


L'ÉDITION  ALLEMANDE. 


«  Ceux  qui  savent  lire  remarqueront  bien  d'eux-mêmes 
dans  ce  livre  que  les  plus  grands  défauts  ne  m'en  peuvent 
être  imputés,  et  ceux  qui  ne  savent  pas  lire  ne  remarque- 
ront rien  du  tout.  »  Ce  simple  syllogisme,  dont  le  vieux 
Scarron  a  fait  précéder  son  Roman  comique,  je  pourrais  aussi 
ie  mettre  en  tètf-  de  ces  pages  plus  sérieuses. 

Je  publie  ici  une  série  d'articles  et  de  bulletins  quotidiens 
que  j'ai  écrits  pour  la  Gazette  universelle  cfJngsbourg , 
selon  les  exigences  du  moment,  au  milieu  de  circonstances 
orageuses  de  toute  sorte,  dans  un  but  facile  à  deviner  et 
sous  le  bon  plaisir  de  restrictions  qu'on  devinera  mieux 
encore.  Je  suis  obligé  de  publier  et  de  resserrer  en  forme 
de  livre,  et  sous  mon  nom,  ces  feuilles  anonymes  et  légères, 
son  qu'aucun  autre,  comme  j'en  ai  été  menacé,  ne  les 
réunisse  à  sa  guise,  ne  les  mutile  selon  son  caprice,  ou  n'y 
mêle  des  produits  étrangers  qu'on  m'attribuerait  à  tort. 

Je  proute  de  cette  occasion  pour  déclarer  de  la  manière  la 
plus  positive  que,  depuis  deux  ans,  je  n'ai  pas  fait  imprimer 
une  seule  ligne  dans  un  journal  politique  allemand  autre  que 


6  PRÉFACE. 

la  Gazette  tfJagsbourg.  Celle-ci,  qui  mérite  si  bien  l'auto- 
rité si  réputée  dont  elle  jouit,  et  qu'on  pourrait  nommer  la 
Gazette  universelle  de  l 'Europe,  m'a  paru,  en  raison  de 
cette  autorité  et  de  son  immense  débit,  la  feuille  la  plus 
.aite  pour  des  articles  qui  n'avaient  en  vue  que  la  connais- 
sance du  présent.  Si  nous  arrivons  à  ce  point,  que  la  grande 
masse  comprenne  le  présent ,  les  peuples  ne  se  laisseront 
plus  exciter  à  la  haine  et  à  la  guerre  par  les  écrivains  ser- 
vîtes de  l'aristocratie;  la  grande  confédération  des  peuples,  la 
sainte-alliance  des  nations  se  formera  ;  nous  ne  serons  plus 
forcés,  par  défiance  mutuelle,  de  nourrir  des  armées  per- 
manentes de  meurtriers  au  nombre  de  quelques  centaines 
de  mille;  nous  utiliserons  au  profit  de  l'agriculture  leurs 
glaives  et  leurs  chevaux ,  et  nous  aurons  enfin  paix ,  aisance 
et  liberté.  Ma  vie  restera  consacrée  à  cette  mission  :  c'est 
mon  emploi  à  moi.  La  haine  de  mes  ennemis  peut  servir  de 
garant  que  j'ai  rempli  jusqu'à  -ce  jour  cet  emploi  fidèlement 
et  avec  honneur.  Je  me  montrerai  toujours  digne  de  cette 
haine.  Mes  ennemis  ne  prendront  pas  le  change,  lors  môme 
que  mes  amis,  au  milieu  du  tumulte  des  passions,  en  vien- 
draient à  tenir  pour  tiédeur  mon  calme  raisonné.  Sans  doute 
ceux-ci  me  méconnaîtront  moins  aujourd'hui  que  naguère , 
alors  qu'ils  croyaient  toucher  au  but  de  leurs  vœux  et  que 
l'espérance  de  la  victoire  enflait  leurs  voiles.  Je  ne  pris  au- 
cune part  à  leurs  folles  illusions,  mais  j'en  prendrai  toujours 
à  leur  malheur.  Je  ne  rentrerai  point  dans  ma  patrie,  tant 
qu'un  seul  de  ces  nobles  fugitifs,  qu'un  enthousiasme  trop 
sublime  a  empêchés  d'écouter  la  raison,  languira  sur  la  terre 
étrangère  et  dans  l'affliction.  Je  mendierais  une  croûte  do 
pain  auprès  du  Français  le  plus  pauvre,  plutôt  que  fo 
prendre  du  service  sous  ces  orgueilleux  protecteurs,  dans 
la  patrie  allemande,  ces  hommes  qui  tiennent  la  modération 
de  la  força  pour  lâcheté,  ou  même  pour  un  prélude  de 
transition  au  servilisme,  et  Gwsidèreuîi  notre  plus  bello 


PRÉFACE.  7 

voit u,  la  foi  aux  nobles  sentiments  d'un  adversaire,  comme 
une  stupidité  héréditaire  chez  la  race  plébéienne.  Je  ne 
rougirai  jamais  d'avoir  été  trompé  par  ceux  qui  faisaient 
luire  à  nos  yeux  de  si  belles  espérances.  «  Comme  tout  de- 
vait s'arranger  entre  eux  et  nous  de  la  manière  la  pins 
aimable  ;  comme  nous  devions  gardor  une  aimable  modéra- 
tion, afin  que  les  concessions  ne  fussent  pas  forcées  et  par- 
tant stériles;  comme  ils  voyaient  bien  eux-mêmes  qu'on  no 
pouvait  sans  danger  nous  retenir  plus  longtemps  notre 
liberté!...  »  Oui,  nous  avons  été  dupes  encore  une  fois,  et 
nous  devons  avouer  que  le  mensonge  a  de  nouveau  remporté 
une  grande  victoire  et  moissonné  de  nouveaux  lauriers. 
Dans  le  fait,  nous  sommes  les  vaincus;  et  depuis  que  la 
fourberie  héroïque  a  été  officiellement  publiée,  depuis  la 
promulgation  des  déplorables  résolutions  de  la  diète  germa- 
nique en  date  du  28  juin,  notre  cœur  se  noie  dans  l'affliction 
et  dans  la  colère. 

Malheureuse  patrie!  quelle  honte  t'est  réservée  si  tu 
supportes  cet  outrage!  Que  de  douleurs,  situ  ne  le  sup* 
portes  pas  ! 

Jamais  peuple  n'a  été  insulté  plus  cruellement  par  les 
hommes  du  pouvoir.  Ce  n'est  pas  seulement  parce  que  ces 
ordonnances  de  la  diète  présupposaient  que  nous  trouverions 
tout  pour  le  mieux;  mais  on  voudrait  absolument  nous  faire 
croire  que  nous  n'avons  éprouvé  en  cela  ni  tort  ni  préjudice. 
Mais  si  vous  avez  pu  attendre  avec  confiance  de  notre  part 
une  soumission  servile,  vous  n'aviez  pas  du  moins  le  droit 
de  nous  prendre  pour  des  imbéciles.  Une  poignée  de  gen- 
tillàtres,  qui  n'ont  rien  appris  qu'un  peu  de  maquignonnago, 
de  coups  de  volte  dans  les  jeux  de  cartes,  de  tours  de  gobe- 
lets, ou  quelque  autre  misérable  métier  de  fripons,  à  l'aide 
duquel  on  peut  au  plus  ébahir  les  paysans  dans  les  foires, 
s'imaginent  pouvoir  éblouir  tout  un  peuple,  bien  plus  le 
peuple  qui  a  inventé  la  poudre  et  l'imprimerie,  et  la  critique 


8 


PRKFAf.E. 


de  la  raison  pure.  Cet  affront  immérité ,  de  nous  avoir  sup- 
posés plus  sots  que  vous  ne  l'êtes  vous-mêmes,  de  vous  être 
figuré  que  vous  pouviez  nous  tromper,  c'est  là  l'affront  le  plus 
offensant  que  vous  nous  ayez  fait  en  présence  des  peuples  qui 
nous  contemplaient  et  qui  attendent  avec  impatience  ce  que 
nous  ferons.  Il  n'est  plus  seulement  question  de  la  liberté, 
disent-ils;  il  s'agit  aujourd'hui  de  l'honneur. 

Je  ne  veux  pas  inculper  les  princes  constitutionnels  alle- 
mands; je  connais  l'embarras  de  leur  situation:  je  sais 
qu'ils  languissent  dans  les  chaînes  de  leurs  petites  camaril- 
las  et  ne  peuvent  être  responsables.  Et  puis,  ils  ont  aussi  été 
embauchés,  à  l'aide  de  contraintes  de  toute  espèce,  par  l'Au- 
triche et  par  la  Prusse.  Nous  n'avons  pas  l'intention  de  les 
injurier,  mais  bien  de  les  plaindre.  Tôt  ou  tard,  ils  recueil- 
leront les  fruits  les  plus  amers  de  la  mauvaise  semence.  Les 
insensés  !  ils  sont  encore  jaloux  les  uns  des  autres,  et  pen- 
dant que  tout  œil  clairvoyant  entrevoit  qu'ils  seront  à  la  fin 
médiatisés  par  l'Autriche  et  par  la  Prusse,  toutes  leurs  idées, 
tous  leurs  efforts  ne  tendent  qu'aux  moyens  d'arracher  au 
voisin  une  parcelle  de  son  petit  territoire:  semblables,  en 
vérité,  à  ces  voleurs  qui,  pendant  qu'on  les  mène  pendre, 
se  dévalisent  encore  les  uns  les  autres. 

Nous  ne  pouvons  accuser  sans  réserve,  à  raison  des  hauts 
faits  de  la  diète  germanique,  que  les  deux  puissances  abso- 
lues, l'Autriche  et  la  Prusse.  Je  ne  saurais  préciser  quelle 
part  de  reconnaissance  chacune  d'elles  peut  réclamer  do 
nous.  Il  me  semble  cependant  que  l'Autriche  a  su  de  nou- 
veau reporter  sur  les  épaules  de  son  sage  confédéré  tout 
l'odieux  de  ces  actes  éclatants.  Au  fait,  nous  pouvons  com- 
battre contre  l'Autriche,  hii  livrer  hardiment  un  combat  à 
mort,  et  le  glaive  à  la  main;  mais  nous  sentons  dans  le  fond 
du  cœur  que  nous  ne  sommes  pas  fondés  à  insulter  cette 
puissance  avec  der  paroles  offensantes.  L'Autriche  a  tou- 
jours été  un  ennemi  franc  et  loyal,  qui  n'a  jamais  nié  ni 


PREFACE.  5) 

même  suspendu  un  seul  instant  sa  lutte  contre  le  libéra- 
lisme. Metternich  n'a  jamais  fait  les  doux  yeux  à  la  déesse 
de  la  liberté  ;  jamais,  dans  l'inquiétude  de  son  cœur,  joué  le 
démagogue  -,  jamais  chanté  Tes  chansons  d'Anidt,  en  buvant 
la  bière  branche  du  Brandebourg;  sauté  a^ec  Jahn  des 
sauts  gymnastico-patriotiques  sur  la  Haasenheide;  il  n'a 
fait  jamais  de  la  bigoterie  piétiste;  il  n'a  jamais  pleuré  sur 
les  détenus  des  forteresses ,  pendant  qu'il  les  y  tenait  à  la 
chaîne.  On  a  toujours  su  ce  qu'il  pensait  à  cet  égard,  toujours 
su  qu'il  fallait  se  garder  de  lui,  et  l'on  s'en  est  fort  bien 
gardé.  C'a  toujours  été  un  homme  sûr,  qui  ne  nous  a  jamais 
trompés  par  de  gracieuses  œillades,  ni  révolté  par  des  ma- 
lices privées.  On  savait  qu'il  n'agissait  ni  par  amour,  ni  par 
haine  mesquine,  mais  grandement,  et  dans  l'esprit  d'un 
système  auquel  l'Autriche  est  demeurée  fidèle  depuis  trois 
siècles.  C'est  le  même  système  pour  lequel  l'Autriche  a  com- 
battu contre  la  Réforme,  le  même  pour  lequel  elle  a  engagé 
la  lutte  avec  la  révolution.  Pour  ce  système  ont  combattu 
non  pas  seulement  les  hommes,  mais  encore  les  femmes  de 
la  maison  Je  Habsbourg.  C'est  pour  le  maintien  de  ce  sys- 
tème que  Marie-Antoinette  livra  le  combat  le  plus  hardi 
dans  les  Tuileries  ;  pour  ce  système  que  Marie-Louise  qui, 
déclarée  régente,  aurait  dû  combattre  pour  son  mari  et 
pour  son  fils,  s'en  abstint  dans  ce  même  palais  des  Tuile- 
ries, et  déposa  les  armes;  pour  ce  système  que  l'empereur 
François  a  renié  les  sentiments  les  plus  chers,  et  supporté 
d'indicibles  souffrances  de  cœur;  il  porte  encore  en  ce  mo- 
ment le  deuil  de  son  petit-fils  chéri  qu'il  a  immolé  à  ce  sys- 
tème :  cette  nouvelle  douleur  a  bien  courbé  la  tête  blanchie 

qui  porta  jadis  la  couronne  impériale  d'Allemagne Ce 

pauvre  empereur  en  deuil  est  encore  aujourd'hui  le  véritable 
représentant  de  l'Allemagne  malheureuse  ! 

Pour  la  Prusse ,  nous  en  devons  parler  sur  un  autre  ton. 
Nous  ne  sommes  du   moins  arrêtés  ici  par  aucune  piété 

4. 


iO  PRÉFACE. 

pour  la  sainteté  d'une  tête  impériale  d'^ifomagne.  Que  les 
savants  valets  des  bords  de  la  Sprée  rêveH  un  grand  empe- 
reur des  Bcrussiens  et  proclament  l'hégémonie  et  la  magni- 
fique et  protectrice  suzeraineté  de  la  I*  usse,  à  la  bonne 
heure!  Mais  jusqu'à  présent,  la  couronne  de  Carolus 
Magnus  est  suspendue  trop  haut ,  et  les  o  iigts  crochus  des 
Hohenzollern  pourraient  bien  ne  pas  réussir  encore  à  la 
faire  descendre  jusqu'à  eux  et  à  l'ajouter  clans  leur  escar- 
celle à  leur  précédent  butin  de  tant  de  joyacx  saxons  et  po- 
lonais. Oui ,  la  couronne  de  Charlemagne  est  encore  trop 
haut,  et  je  doute  qu'elle  descende  jamais  sur  la  tète  badine 
de  ce  prince  engoué  de  moyen  ôge,  auquel  ses  barons 
rendent  déjà,  et  par  avance,  hommage,  comme  au  futur 
restaurateur  de  la  chevalerie.  Je  crois  plutôt  que  S.  A.  R.  le 
prince  royal  de  Prusse  ne  sera,  au  lieu  d'un  continuateur 
de  Charles  le  Grand,  qu'un  continuateur  de  Charles  X  et  de 
Charles  de  Brunswick. 

Il  est  vrai  que ,  naguère  encore ,  beaucoup  d'amis  de  la 
patrie  ont  souhaité  l'agrandissement  de  la  Prusse,  et  espéré 
voir  dans  ses  rois  les  chefs  d'une' Allemagne  une  et  indivi- 
sible; qu'on  a  su  amorcer  le  patriotisme,  et  qu'il  y  a  eu  un 
libéralisme  de  Prusse,  et  que  les  amis  de  la  liberté  tour- 
naient déjà  des  regards  confiants  vers  les  tilleuls  de  Berlin. 
Pour  moi,  je  n'ai  jamais  voulu  consentir  à  partager  cette 
confiance.  J'observais  bien  plutôt  avec  inquiétude  cet  aigle 
prussien,  et  pendant  que  d'autres  vantaient  sa  hardiesse  à 
regarder  le  soleil ,  moi  je  n'étais  que  plus  attentif  à  ses 
serres.  Je  ne  pouvais  me  fier  à  cette  Prusse,  à  ce  bigot  et 
îong  héros  en  guêtres,  glouton,  vantard,  avec  son  bâton  de 
caporal  qu'il  trempe  dans  l'eau  bénite  avant  de  frapper. 
Elle  me  déplaisait,  cette  nature  à  la  fois  philosophe,  chré- 
tienne et  soldatesque,  cette  mixture  de  bière  blanche,  de 
mensonge  et  de  sable  de  Brandebourg.  Elle  me  répugnait, 
irais  ai  plus  haut  degré,  cette   Prusse  hypocrite,  avec 


FRÉFACE.  Il 

semblants  de  sainteté ,  co  Tartuffe  entre   les  Étals. 
:  quand  Varsovie  tomba,  tomba  aussi  le  tendre  ot 
v  manteau  dont  la  Prusse  avait  si  bien  su  se  draper,  ot 
plus  myopes  aperçurent  l'armure  do  for  du  despotisme 
était  restée  cachée.  Cette  salutaire  révélation,  c'est  au 
malheur   des   Polonais  quo   l'Allemagne   en  a   été  rede- 
vable. 

Les  Polonais!...  Le  sang  tremble  dans  mes  veines  quand 
j'écris  ce  mot,  quand  je  pense  à  la  conduite  que  la  Prusse 
h  tenue  vis-à-vis  de  ces  nobles  enfants  du  malheur,  combien 
elle  s'est  montrée  lâche,  petite,  assassine!  L'historien,  ému 
d'horreur,  ne  trouvera  pas  de  paroles  s'il  veut  raconter  ce 
qui  s'est  passé  à  Fischau  ;  c'est  plutôt  au  bourreau  à  écrire 
ces  déshonorants  hauts  faits. 

• 

—  J'entends  déjà  le  fer  rouge  siffler  sur  le  maigre  dos  de 
la  Prusse.  — 

J'ai  lu  naguère,  dans  la  Gazette  aVAugsbourg,  que  le 
conseiller  intime  Frédéric  de  Raumer,  qui  s'est  acquis  der- 
nièrement la  réputation  d'un  révolutionnaire  de  S.  M.  le  roi 
de  Prusse,  en  se  révoltant,  comme  membre  de  la  commission 
de  censure,  contre  une  rigueur  trop  oppressive,  venait  d'être 
chargé  de  justifier  les  procédés  du  gouvernement  prussien 
à  l'égard  de  la  Pologne.  L'écrit  est  achevé,  et  l'auteur  a 
déjà  reçu  pour  sa  peine  ses  200  thalers  sonnants.  Cepen- 
dant, j'apprends  qu'il  n'a  pas  paru  à  la  camarilla  de  Bran- 
debourg écrit  d'une  manière  assez  servile.  Quelque  peu  im- 
portant que  paraisse  ce  fait,  il  l'est  pourtant  assez  pour  carac- 
tériser l'esprit  des  hommes  du  pouvoir  et  la  position  de  leurs 
subordonnés.  Je  connais  pai  hasard  le  pauvre  Frédéric  de 
Raumer;  je  l'ai  vu  quelquefois  se  promener  sous  les  tilleuls 
avec  sa  petite  capote  gris-bieu  et  sa  petite  casquette  bleu- 
gris.  Je  le  vis  une  fois  en  chaire,  traitant  le  sujet  de  la 


42  PRÉFACE. 

mort  de  Louis  XVI  et  versant  à  cette  occasion  quelques 
larmes  officielles  d'un  fidèle  fonctionnaire  de  S.  M.  le  roi  de 
Prusse;  puis  j'ai  lu,  dans  un  Almanach  des  Dames,  son 
histoire  des  Uohenstaufen  ;  je  connais  aussi  ses  J°ttres  de 
Paris,  où  \\  communique  à  madame  Crelinger,  1* actrice,  et 
à  son  mari ,  ses  idées  sur  la  politique  et  le  théâtre  en 
France.  C'est  un  homme  tout  à  fait  paisible ,  qui  fait  queue 
avec  tranquillité.  C'est  le  meilleur  parmi  les  écrivains  mé- 
diocres; et  puis,  il  ne  manque  pas  de  sel,  et  il  a  une  cer- 
taine érudition  extérieure,  qui  ne  le  fait  pas  mal  ressembler 
à  un  vieux  hareng  sec  enveloppé  chez  la  beurrière  dans  le 
papier  d'un  bouquin  scientifique.  Je  le  répète,  c'est  la  créa- 
ture la  plus  pacifique ,  la  plus  patiente,  qui  s'est  toujours 
laissé  paisiblement  bâter  par  ses  supérieurs,  portant  avec 
un  trot  obéissant  son  sac  jusqu'au  moulin  académique  eî 
ne  s'arrètant  que  là  où  l'on  faisait  de  la  musique  de  Sébas- 
tien Bach.  Jusqu'à  quel  degré  d'infimité  a-t-il  donc  fallu  que 
descendit  l'esprit  d'oppression  d'un  gouvernement,  puis- 
qu'un Frédéric  de  Raumer  lui-même  en  a  £erdu  patience , 
est  devenu  rétif,  et  n'a  plus  voulu  trotter  plus  loin,  et  même 
a  commencé  à  parler  en  langage  d'homme?  Aurait-il  vu 
peut-être  l'ange  avec  son  glaive  au  milieu  du  chemin,  tandis 
que  les  Balaam  de  Berlin,  éblouis  qu'ils  sont,  ne  le  voient 
pas  encore  ?  Hélas  !  ils  ont  donné  des  coups  de  pied  à  la 
pauvre  créature,  ils  l'ont  déchirée  avec  leurs  éperons  do- 
rés et  l'ont  déjà  battue  jusqu'à  trois  fois.  Mais  le  peuple  des 
Borussiens  (et  Ton  peut  d'après  cela  juger  sa  position)  a 
vanté  son  Frédéric  de  Raumer  comme  un  Ajax  de  la  liberté. 
Aujourd'hui  te  même  révolutionnaire  de  S.  M.  prussienne 
vient  d'être  emplo^  é  à  écrire  une  apologie  de  la  conduite  du 
gouvernement  dans  l'affaire  de  Pologne  et  à  réhabiliter  dans 
l'opinion  publique  le  cabinet  de  Berlin. 

Cette  Prusse!  elle  sait  mettre  tout  à   profit,  môme  ses 
révolutionnaires.  Klle  emploie  des  comparses  de  toute  cou- 


PHKFACE.  13 

leur  pour  sa  comédie  politique;  elle  utilise  ses  z.èbres  aux 
raies  tricolores.  Elle  a  fait  servir  dans  les  derniers  temps 
ses  démagogues  les  plus  fougueux  à  prêcher  par  le  mondo 
que  toute  l'Allemagne  devait  devenir  prussienne.  Hegel 
lui-même  c  été  obligé  de  démontrer  comme  rationnel  le 
.stafu  quo  de  la  servitude;  il  a  fallu  que  Schleïermaehcr 
protestât  contre  la  liberté  et  recommandât  le  dévouement^ 
chrétien  au  bon  plaisir  de  l'autorité.  C'est  chose  infâme  et 
révoltante  que  cette  profanation  de  philosophes  et  de  théo- 
logiens, par  l'influence  desquels  on  veut  agir  sur  le  peuple, 
et  qu'on  force  à  se  déshonorer  publiquement ,  à  trahir  la 
raison  et  Dieu.  Que  de  beaux  noms  flétris!  que  de  char- 
mants talents  desséchés  dans  le  but  le  plus  indigne!  Qu'il 
était  beau  le  nom  d'Arndt  avant  que,  par  ordre  supérieur,  il 
écrivît  ce  pamphlet  teigneux,  où  il  frétille  comme  un  chien, 
en  l'honneur  de  l'ancien  maître,  et  en  vrai  chien  vandale, 
aboie  après  le  soleil  de  juillet!  11  rendait  un  son  bien  hono- 
le  le  nom  de  Slaegemann  :  combien  il  est  tombé  bas 
depuis  qu'il  a  écrit  des  poésies  russes  !  Puisse  lui  pardonner 
la  muse  dont  le  saint  baiser  avait  consacré  ses  lèvres  pour 
de  meilleurs  chants!  Schleïermacher  est  devenu  chevalier 
de  l'aigle  rouge  de  troisième  classe  !  C'était  jadis  un  meilleur 
chevalier,  et  par  lui-même  un  aigle,  et  il  appartenait  à  la 
première  classe.  Mais  ce  ne  sont  pas  seulement  les  grands, 
ce  sont  aussi  les  petits  qu'on  ruine  de  cette  façon.  Nous 
avons  le  pauvre  Ranke,  que  le  gouvernement  prussien  a  fait 
voyager  à  ses  frais  :  il  avait  un  joli  talent  pour  découper  et 
coller  d'un  air  pittoresque  les  Ufies  à  côté  des  autres  de 
petites  figurines  historiques  ;  excellente  âme,  tendre  comme 
de  l'agneau  aux  navets  de  Teltow;  homme  innocent,  que  jo 
prendrai  pour  ami  de  la  maison  si  jamais  je  me  marie,  et 
certainement  libéral  aussi.  Ce  pauvre  garçon  a  été  récem- 
ment obligé  de  faire,  dans  la  Gazette  d'État,  une  apologie 
des  résolutions  de  la  diète.  D'autres  stipendiés,  que  je  ne 


14  PRÉFACE. 

veux  pas  nommer,  ont  dû  faire  de  même,  et  ce  sont  pour- 
tant des  libéraux. 

Oh  !  je  les  connais,  ces  jésuites  du  Nord  !  Quiconque,  par/ 
besoin  ou  par  légèreté,  a  une  fois  accepté  d'eux  ia  moindre 
chose,  est  perdu  pour  toujours.  De  même  que  l'enfer . 
n'abandonne  plus  Proserpine  depuis  qu'elle  y  a  mangé  un 
pépin  de  grenade,  ainsi  ces  jésuites  détiennent  à  tout  jamais 
l'homme  qui  a  reçu  d'eux  la  plus  chétive  bagatelle,  ne 
serait-ce  qu'un  pépin  de  la  grenade  d'or,  ou  pour  parler 
prosaïquement,  un  simple  louis;  à  peine  lui  permettent-ils, 
comme  l'enfer  à  Proserpine,  de  remonter,  l'espace  d'une 
demi-année,  sous  le  soleil  de  la  terre  ;  pendant  cette  période, 
ces  gens  nous  apparaissent  comme  des  hommes  de  lumière, 
et  prennent  place  parmi  nous  autres  olympiens,  et  ils  par- 
lent et  ils  écrivent  tout  d'ambroisie  libérale  ;  cependant,  au 
temps  prescrit,  on  les  retrouve  dans  les  ténèbres  infernales, 
dans  l'empire  de  l'obscurantisme,  et  ils  écrivent  des  apolo- 
gies prussiennes,  des  déclarations  contre  les  journaux  fran- 
çais, des  projets  de  lois  de  censure,  ou  mieux  encore,  une 
justification  des  résolutions  de  la  diète. 

Ces  résolutions,  je  veux  dire  celles  de  la  diète,  je  ne  puis 
m'abstenir  d'en  parler  :  ce  n'est  ni  pour  en  réfuter  les  dé- 
fenseurs, et  moins  encore  pour  en  démontrer,  comme  on 
Va  fait  tant  de  fois,  l'illégalité.  Comme  je  sais  très-bien  par 
quelles  gens  a  été  fabriqué  le  document  sur  lequel  s'appuient 
ces  résolutions,  je  ne  doute  pas  que  cet  acte,  l'acte  fédéral 
de  Vienne,  ne  contienne  les  dispositions  les  plus  légales  au 
gré  du  premier  caprice  despotique  venu.  On  a  fait  jusqu'à 
présent  peu  d'usage  de  ce  chef-d'œuvre  de  la  noble  gentil- 
hommerie,  et  le  contenu  en  importait  fort  peu  au  peuple. 
Mais  aujourd'hui  qu'on  l'a  mis  en  son  jour,  ce  chef- d'oeuvre, 
que  les  beautés  particulières  à  ce  travail ,  les  ressorts  se- 
crets, les  anneaux  cachés  auxquels  peuvent  être  rivées 
toutes  les  chaînes,  les  fers  pour  les  pieds,  les  colliers  garnis, 


PRÉFACE.  15 

les  menottes ,  onfin  tout  ce  travail  si  ingénieusement  fini 
est  à  jour,  chacun  peut  voir  aujourd'hui  que  le  peuple 
allemand,  lorsqu'il  a  sacrifié  en  1813  et  1814  ses  biens  eî 
çon  sang  pour  ses  princes  et  qu'il  devait  recevoir  la  récom- 
pense promise  de  la  gratitude,  a  été  trompé  de  la  manière 
la  plus  impie,  qu'on  a  joué  avec  nous  un  criminel  jeu  d'es- 
camotage ,  et  qu'au  lieu  de  rédiger  la  grande  charte  de  la 
liberté,  on  ne  nous  a  expédié  qu'un  contrat  d'esclavage. 

En  vertu  de  ma  compétence  académique,  comme  docteur 
en  droit,  je  déclare  solennellement  qu'un  tel  acte,  rédigé  par 
des  mandataires  infidèles,  est  nul  et  de  nulle  valeur;  de  mon 
devoir,  comme  citoyen ,  je  proteste  contre  toutes  les  consé- 
quences que  les  résolutions  de  la  diète  du  28  juin  ont  tirées 
de  ce  document  sans  valeur;  de  la  plénitude  de  mes  pouvoirs, 
comme  publiciste  populaire ,  je  m'élève  contre  les  rédac- 
teurs de  cet  acte,  et  je  les  accuse  d'abus  de  la  confiance  du 
peuple;  je  les  accuse  du  crime  de  lèse-nation  ;  je  lés  accuse 
de  haute  trahison  envers  le  peuple  allemand  ;  je  les  accuse  ! 

Pauvre  peuple  !  pauvres  Allemands!  pendant  que  vous  dé- 
posiez vos  armes  au  retour  des  combats  livrés  pour  vos 
princes,  que  vous  enterriez  vos  frères  tombés  dans  ces  com- 
bats ,  que  vous  pansiez  mutuellement  vos  fidèles  blessures 
et  que  vous  voyiez  en  souriant  couler  encore  le  sang  de 
votre  cœur  aimant,  si  plein  de  joie  et  de  confiance:  de  joie, 
à  la  vue  de  vos  princes  sauvés;  de  confiance,  dans  les  sen- 
timents les  plus  sacrés  de  la  reconnaissance  humaine  :  c'est 
alors  que  là-bas,  à  Vienne,  dans  les  vieux  antres  de  l'aris- 
tocratie, on  forgeait  l'acte  fédéral  ! 

Chose  étrange!  Le  prince  même  qui  devait  le  plus  de 
reconnaissance  à  son  peuple,  qui,  dans  ces  temps  de  dure 
nécessité ,  avait  promis  pour  cette  raison  à  ce  peuple  une 
constitution  représentative,  une  constitution  populaire, 
comme  d'autres  peuples  libres  en  possèdent,  promis  noir 
sur  blanc,  dans  les  termes  les  plus  exprès,  ce  même  prince 


16  F  II  K  F  A  CE. 

.aujourd'hui  a  eu  l'art  de  rendre  également  infidèles  et  par- 
jures les  autres  princes  allemands  qui  s'étaient  crus  obligés 
de  donner  ■;.  leurs  sujets  une  constitution  libre,  et  il  s'appuio 
maintenant  sur  l'acte  fédéral  de  Vienne  pour  anéantir  les  con- 
stitutions allemandes  à  peine  épanouies,  lui,  qui  ne  devrait 
point  sans  rougir  entendre  prononcer  le  mot  constitution. 

Je  parle  de  Sa  Majesté  Frédéric-Guillaume,  troisième  du 
nom,  roi  de  Prusse. 

Monarchiste  comme  je  Yt\l  lâujetirs  <Hé,  comme  je  le  suiâ 
toujours,  il  répugne  à  mes  principes  et  à  mes  sentiments  de 
faire  porter  un  blâme  trop  acerbe  sur  la  personne  des 
princes  eux-mêmes.  C'est  peut-être  une  suite  de  mes 
nations  quand  je  les  loue  pour  leurs  bonnes  qualités.  Je  'o  o 
donc  avec  plaisir  les  vertus  personnelles  du  monarqur- 
j'ai  qualifié  avec  tant  de  franchise  le  système  de  gouverne- 
ment, ou  plutôt  le  cabinet.  Je  constate  avec  plaisir  que  Fré- 
déric-Guillaume III  mérite,  comme  homme,  la  haute  véné- 
ration et  l'amour  dont  la  plus  grande  partie  du  peuple 
prussien  lui  paie  si  largement  le  tribut.  Il  est  bon  et  brave; 
il  s'est  montré  constant  dans  le  malheur,  et  ce  qui  est  plus 
rare,  doux  dans  la  prospérité;  il  est  de  cœur  chaste,  d'une 
modestie  touchante,  d'une  simplicité  bourgeoise,  de  mœurs 
bonnes  et  sédentaires,  très-bon  père,  surtout  très-tendre 
pour  la  belle  czarine,  tendresse  à  laquelle  nous  sommes 
peut-être  heureusement  redevables  du  choléra  et  d'un  autre 
mal  plus  grand  encore  avec  lequel  nos  descendants  seront 
aux  prises.  De  plus,  le  roi  de  Prusse  est  un  homme  fort  reli- 
gieux ;  il  est  fort  attaché  au  culte  ;  c'est  un  bon  chrétien , 
ferme  dans  la  foi  évangélique  ;  il  a  composé  -ui-même  une 

liturgie;  il  croit  au  symbole Ah!  je  voudrais  qu'il  crût  à 

Jupiter,  le  père  des  dieux,  qui  punit  le  parjure,  et  qu'il  nous 
donnât  enlin  la  constitution  promise! 

Ou  bien  est-ce  que  la  parole  d'un  roi  ne  serait  pas  aussi 
sacrée  qu'un  serment? 


PRÉFACE.  17 

De  toutes  les  vertus  de  Frédéric-Guillaume,  celle  qu'on 

te  pourtant  le  plus  est  son  amour  de  la  justice.  On  ra- 

1  à  ce  propos  les  histoires  les  plus  touchantes,  Derniè- 

encore,  il  a  sacrifié  11, '227  thalers  et  13  bons  gros- 

■■  de  sa  cassette  pour  satisfaire  les  prétentions  fondées 

bourgeois  de  Kyritz.  Ou  raconte  que  le  fils  du  meunier 

s-Souci  avait  voulu ,  par  besoin  d'argent,  vendre  le 

fameux  moulin  à  vent  pour  lequel  son  père  s'était  chamaillé 

'rédéric  le  Grand.  Le  roi  actuel  fit  remettre  au  meu- 

r  gêné  une  somme  considérable  afin  que  le  célèbre  moulin 

ent  demeurât  dans  son  ancien  état,  comme  un  monument 

do  l'amour  qu'on  a  en  Prusse  pour  la  justice.  Tout  cela  est 

-pittoresque  et  très-louable...  Mais  où  est  la  constitution 

promise  que  le  peuple  prussien  peut  revendiquer  de  la  ma- 

re  la  plus  déterminée,  d'après  le  droit  humain  et  divin? 

I  que  le  roi  de  Prusse  ne  remplira  pas  cette  obligation 

ée,  tant  qu'il  déniera  à  son  peuple  la  constitution  libre 

si  bien  payée  d'avance,  je  ne  puis  le  nommer  juste,  et  le 

moulin  à  vent  de  Sans-Souci  me  rappelle,  non  l'amour  de  la 

Prusse    pour  la  justice,  mais  le  vent  der  wind  de   la 

Prusse  \ 

Je  sais  très-bien  que  ses  laquais  littéraires  soutiennent 
que,  le  roi  de  Prusse  ayant  promis  cette  constitution  de  son 
gré  plein  et  privé,  cette  promesse  a  été  tout  à  fait  indépen- 
dante des  circonstances  du  temps.  Les  insensés  !  sans  âme 
comme  ils  sont,  ils  ne  sentent  pas  que  les  hommes,  lors'  T 
qu'on  leur  retient  ce  qu'on  leur  doit  légalement,  se  tiennent 
beaucoup  moins  offensés  que  lorsqu'on  leur  refuse  ce  qu'on 
leur  a  volontairement  offert  ;  car,  dans  ce  dernier  cas,  notre 
vanité  est  en  outre  blessée  de  ce  que  celui  qui  nous  a  libre- 
ment promis  quelque  chose  n'attache  plus  autant  de  prix  à 
L  nous  faire  plaisir. 

*.  Le  mot  wind  en  allemand  ne  sîgn'fie  pas  seulement  vent ,  mais 
aussi  au  ti^uré  charlatanisme,  vantene  et  mensonge. 


18  PRÉFACE, 

Ou  bien  n'était-ce  réellement  qu'un  caprice  privé,  tout  à 
fait  indépendant  des  circonstances,  qui  aurait  porté  jadis  le 
roi  de  Prusse  à  promettre  une  constitution  libre?  11  n'aurait 
donc  pas  eu  alors  même  l'intention  d'être  reconnaissant?  Et 
pourtant  il  avait  bien  des  raisons  pour  cela  ;  car  jamais 
prince  ne  s'est  trouvé  dans  une  plus  piteuse  position  que 
celle  où  le  roi  de  Prusse  était  tombé  après  la  bataille  d'Iéna, 
et  d'où  il  a  été  tiré  par  son  peuple.  S'il  n'avait  eu  alors  sous 
la  main  les  consolations  de  la  religion ,  l'insolence  avec  la- 
quelle l'empereur  Napoléon  le  traitait  aurait  dû  le  faire 
désespérer.  Mais,  comme  je  l'ai  dit,  il  trouva  réconfort  dans 
le  christianisme,  qui  est  bien  certainement  la  meilleure  re- 
/  ligion  après  une  bataille  perdue.  Il  fut  fortifié  par  l'exemple 
de  son  divin  Sauveur,  et  il  pouvait  dire  alors  aussi  :  «  Mon 
royaume  n'est  pas  de  ce  monde  »,  et  il  pardonna  à  ses  en- 
nemis, qui  avaient  occupé  toute  la  Prusse  avec  quatre  cent 
mille  hommes.  Si  Napoléon  n'eût  alors  été  occuoé  de  choses 
plus  importantes,  qui  l'empêchaient  de  penser  beaucoup  à 
S.  M.  Frédéric-Guillaume  III,  il  eût  sans  doute  mis  celui-ci 
tout  à  fait  à  la  retraite.  Dans  la  suite,  quand  tous  les  princes 
de  l'Europe  se  furent  attroupés  contre  Napoléon,  que 
l'homme-peuple  eut  succombé  dans  cette  émeute  de  rois, 
et  que  l'âne  de  Prusse  eut  donné  le  dernier  coup  de  pied  au 
lion  mourant,  celui-ci  se  repentit  trop  tard  de  cet  oubli. 
Quand  il  mesurait  avec  ses  pas  l'étroit  espace  de  sa  cage  de 
bois  à  Sainte-Hélène,  et  qu'il  lui  revenait  dans  l'esprit  qu'il 
avait  cajolé  le  pape  et  omis  d'écraser  la  Prusse,  il  grinçait 
alors  des  dents,  et  si  un  rat  venait  à  passer  en  ce  moment 
sous  ses  pieds,  il  écrasait  le  malheureux  rat.  t 

Maintenant  Napoléon  est  mort,  et  gît  bien  scellé  dans  son 
cercueil  de  plomb  sous  le  sable  de  Longwood,  à  Sainte-^ 
Hélène  *.  Tout  autour  est  la  mer.  Vous  n'avez  donc  plus  be- 

1.  11  ne  faut  pas  oublier  que  ceci  a  été  écrit  en  1832.  (  II.  J.) 


PRÉFACE.  19 

soin  de  lo  craindre.  Vous  n'avez  pas  à  craindro  non  plus 
les  trois  derniers  dieux  qui  soient  encore  restés  dans  le  ciel, 
le  père,  Ici  (i!s  et  le  saint-esprit,  car  vous  êtes  bien  avec 
leur  sainte  valetaille.  Ne  craignez  rien,  car  vous  êtes  puis- 
sants et  sages.  Vous  avez  de  l'or  et  des  fusils:  ce  qui  est 
vénal ,  vous  pouvez  l'acheter;  ce  qui  est  mortel,  vous  pouvez 
le  tuer.  Il  n'est  guère  plus  possible  de  résister  à  votre  sa- 
gesse. Chacun  de  vous  est  un  Salomon ,  et  il  est  dommage 
que  la  reine  de  Saba,  cette  femme  si  avisée,  ne  soit  plus  de 
ce  monde,  car  vous  l'eussiez  devinée  jusqu'à  la  chemise.  Et 
puis  vous  avez  des  pots  de  fer  pour  faire  enfermer  ceux  qui 
vous  donnent  à  deviner  ce  que  vous  ne  voulez  pas  savoir,  et 
vous  pouvez  les  sceller  et  les  couler  dans  la  mer  de  l'oubli; 
tout  cela  comme  le  roi  Salomon.  Ainsi  que  lui,  vous  com- 
prenez le  langage  des  oiseaux.  Vous  savez  tout  ce  qui  se 
gazouille  et  se  siffle  dans  le  pays,  et  si  le  chant  d'un  de  ces 
oiseaux  vous  déplaît,  vous  avez  de  grands  ciseaux  avec  les- 
quels vous  lui  coupez  proprement  le  bec;  et  j'apprends 
même  que  vous  voulez  faire  l'acquisition  de  ciseaux  plus 
grands  pour  ceux  qui  chantent  au  delà  de  vingt  feuilles. 
Vous  avez  en  outre  à  votre  service  les  oiseaux  les  plus  fins 
de  l'Europe;  tous  les  nobles  faucons,  tous  les  corbeaux,  sur- 
tout les  noirs,  tous  les  paons,  tous  les  hiboux.  Puis  le  vieux 
Simourgh  vit  encore,  et  il  est  votre  grand  vizir  et  l'oiseau  le 
plus  circonspect  du  monde.  Il  veut  rétablir  l'empire  tout 
comme  il  existait  sous  les  sultans  préadamites ,  et  il  y  met 
sans  relâche  des  œufs,  et  c'est  à  Francfort  qu'on  les  couve. 
Vous  n'avez  plus  rien  à  craindre. 

Je  vous  conseillerais  seulement  de  prendre  garde  à  une 
chose,  au  Moniteur  de  1793.  C'est  un  livre  de  magie  que 
vous  ne  pouvez  enchaîner,  et  il  renferme  dans  son  sein  des 
formules  d'évocation  beaucoup  plus  puissantes  que  l'or  et 
les  fusils ,  des  paroles  avec  lesquelles  on  peut  réveiller  les 
morts  dans  les  tombeaux  et  envoyer  les  vivants  dans  le» 


20  PRÉFACE. 

ténèbres  de  la  mort,  paroles  qui  métamorphosent  en  géants 
les  nains  et  à  l'aide  desquelles  on  écrase  les  géants,  paroles 
qui  peuvent  abattre  votre  puissance  d'un  seul  coup,  comme 
la  hache  aoat  une  tête  de  roi. 

Je  veux  vous  avouer  la  vérité.  Il  y  a  des  gens  qui  ont 
assez  de  hardiesse  pour  prononcer  ces  paroles  et  qui  n'au- 
raient pas  tremblé  devant  les  apparitions  les  plus  effrayantes  ; 
mais  ils  ne  savaient  à  quelle  page  du  fameux  grimoire  trouver 
la  formule  nécessaire,  et  d'ailleurs  ils  n'auraient  pu  la  pro- 
noncer avec  leurs  lèvres  épaisses;  ils  ne  sont  pas  so/ciers. 
D'autres  qui,  familiers  avec  l'art  mystérieux  de  la  baguette 
divinatoire,  auraient  su  trouver  le  véritable  mot  et  pou- 
vaient le  prononcer  d'une  langue  exercée ,  se  sont  trouvés 
timides  de  cœur.  Ils  ont  eu  peur  des  esprits  qu'ils  avaient  à 
évoquer  ;  car,  hélas  !  nous  ne  savons  pas  les  paroles  avec 
lesquelles  on  domine  de  nouveau  les  esprits  quand  le  sabbat 
règne  dans  son  extravagance;  nous  ne  savons  pas,  quand 
les  manches  à  balai  sont  une  fois  animés,  les  faire  rentrer 
dans  leur  sèche  immobilité  de  bois,  une  fois  qu'ils  inondent 
la  maison  de  trop  d'eau  rouge;  nous  ne  savons  pas  comment 
on  conjure  de  nouveau  le  feu  quand  il  s'entrelace  avec  rage 
par  les  lambris  :  nous  avons  eu  peur. 

Ne  vous  reposez  pas  cependant  sur  notre  impuissance  et 
sur  notre  peur.  L'homme  voilé  du  siècle,  celui-là  dont  le 
cœur  est  aussi  hardi  que  la  langue  habile,  qui  sait  le  grand 
mot  d'évocation  et  le  peut  aussi  prononcer,  celui-là  est 
peut-être  près  de  vous,  peut-être  déguisé  sous  une  livrée  de 
valet  ou  sous  un  costume  d'arlequin,  et  vous  ne  soupçonnez 
pas  que  celui-là  même  causera  votre  perte,  qui  vous  retire 
humblement  les  bottes  ou  dont  la  crécelle  presque  votre 
rire.  Ne  frissonnez-vous  pas  quelquefois  quand  ces  figures 
serviles  frétillent  autour  de  vous  avec  une  bassesse  presque 
ironique,  et  qu'il  vous  vient  tout  d'un  coup  à  l'esprit  que 
c'est  peut-être  une  ruse  ;  que  ce  malheureux  qui  se  démené 


l'IlKKACK.  21 

d'un  air  si  niaisement  absolutiste,  si  bestialement  obéissant, 
t«t  peut-être  un  Brutus  qui  dissimule?  N'avez -vous  pas, 
pendant  la  nuit,  des  songes  étranges  qui  vous  préviennent 
contre  les  moindres  insectes  que  vous  avez  vus  par  hasard 

ramper  pendant  le  jour?  N'ayez  aucune  inquiétude,  je  no 
fais  que  plaisanter;  vous  êtes  tout  à  fait  en  sûreté.  Nos 
pauvres  diables  de  serviles  no  se  déguisent  pas.  Jarke  lui- 
même  n'est  pas  dangereux.  N'ayez  non  plus  aucune  crainto 
des  petits  fous  qui  vous  harcèlent  quelquefois  avec  d'inquié- 
tantes plaisanteries.  Le  grand  fou  vous  protège  contre  les 
petits.  Le  grand  fou  est  en  effet  un  très-grand  fou,  grand 
comme  un  géant,  et  il  s'appelle  le  peuple  allemand. 

Oh  !  c'est  là  un  grand  fou  !  Sa  jaquette  bigarrée  est  faite 
de  trente-six  pièces.  A  son  bonnet  pendent,  au  lieu  de  son- 
nettes, de  véritables  cloches  d'églises  qui  pèsent  des  quin- 
taux, et  il  porte  à  la  main  une  énorme  batte  en  fer.  Mais  son 
cœur  est  plein,  de  chagrins.  Seulement  il  n'y  veut  pas  pen- 
ser, et  c'est  pour  cela  qu'il  débite  tant  de  grosses  plaisante- 
ries et  qu'il  rit  souvent  pour  ne  pas  pleurer.  Si  ses  chagrins 
trop  cuisants  lui  reviennent  en  mémoire,  il  secoue  la  tête 
comme  un  insensé  et  s'étourdit  avec  le  pieux  bourdonne- 
ment des  cloches  de  son  bonnet.  S'il  arrive  un  brave  ami 
qui  prenne  intérêt  à  ses  maux ,  qui  veuille  en  parler  avec 
lui  et  conseiller  quelque  petit  remède  de  famille,  il  entre 
aussitôt  en  fureur  et  le  frappe  avec  sa  batte  de  fer.  II  en 
veut  surtout  à  ceux  qui  lui  veulent  du  bien.  C'est  le  plus 
implacable  ennemi  de  ses  amis  et  le  plus  tendre  ami  de 
ses  ennemis.  Oh  !  le  grand  fou  vous  restera  toujours  fidèle 
et  soumis  ;  toujours  il  réjouira  de  ses  gigantesques  bouffon- 
neries toutes  vos  nobles  couvées  ;  il  fera  tous  les  jours,  à  leur 
grand  ébattement,  ses  vieux  tours  d'adresse,  portera  en 
équilibre  sur  le  nez  des  fardeaux  innombrables,  et  se  laissera 
pieiiner  le  ventre  par  d'innombrables  milliers  de  soldats. 
Mais  n'avez-vous  pas  peur  qu'un  beau  jour  les  fardeaux  ne 


22  PKEFACE. 

paraissent  trop  lourds  à  ce  fou,  qu'il  ne  jette  de  côté  tous 
vos  soldats  et  que  dans  un  accès  de  grosse  plaisanterie  il  ne 
vous  presse  avec  le  petit  doigt  la  tête  de  manière  à  vous 
faire  sauter  la  cervelle  jusqu'aux  étoiles? 

Ne  craignez  rien,  je  plaisante.  Le  grand  fou  vous  obéira 
toujours  humblement,  et  si  les  petits  fous  veulent  vous  faire 
quelque  mal ,  le  grand  fou  les  étendra  morts  sur  fa  place. 

Paris,  18  uctare  1832. 


DE   LA  FRANCE 


-o^y- 


Paris,  28  décembre  î83î, 

Les  pairs  héréditaires  ont  prononcé  leurs  last 
spceches,  et  ils  ont  eu  assez  d'adresse  pour  déclarer 
eux-mêmes  leur  propre  décès,  afin  de  n'être  pas  ren- 
versés par  le  peuple.  Cette  raison  déterminante  leur 
avait  été  particulièrement  recommandée  par  Casimir 
Périer.  Il  n'y  a  donc  plus  de  ce  côté  aucun  prétexte  à 
émeutes,  Cependant  la  situation  du  bas  peuple  de 
Paris  est,  dit-on,  si  désespérée  qu'il  suffirait  de  la 
moindre  occasion  qui  viendrait  du  dehors  pour  pro- 
duire un  mouvement  plus  menaçant  que  ce  qu'on  a 


24  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

vu  jusqu'à  ce  jour.  Je  ue  crois  pourtant  pas  que  nous 
soyons  si  près  d'explosions  semblables  qu'on  se  plaît 
actuellement  à  le  dire.  Ce  n1est  pas  que  je  tienne  le 
gouvernement  pour  très -puissant,  ou  ses  ennemis 
pour  très-faibles.  Tout  au  contraire,  la  faiblesse  du 
gouvernement  se  manifeste  en  toute  circonstance, 
comme  on  Fa  vu  surtout  dans  les  troubles  de  Lyon. 
Quant  à  ses  ennemis,  ils  sont  suffisamment  exaspérés, 
et  peuvent  trouver,  en  outre,  chez  les  milliers  d'in- 
dividus qui  meurent  de  misère ,  l'appui  le  plus  auda- 
cieux :  —  Mais  pour  le  moment  nous  n'avons  qu'un 
temps  d'hiver ,  froid  et  nébuleux. 

«Ils  ne  viendront  pas  ce  soir,  car  il  pleut»,  di- 
sait Péthion  après  avoir  ouvert  tranquillement  la 
fenêtre  qu'il  referma  avec  autant  de  calme ,  pendant 
que  ses  amis  les  Girondins  appréhendaient  une  atta- 
que de  la  part  du  peuple,  qu'excitait  le  parti  de  la 
Montagne.  On  raconte  cette  anecdote  dans  les  his- 
toires de  la  révolution  française  pour  montrer  le 
phlegme  de  Pétion.  Mais  depuis  que  j'ai  étudié  de  mes 
propres  yeux  la  nature  des  soulèvements  populaires 
à  Paris,  je  vois  combien  peu  Ton  a  compris  ces  pa- 
roles. Il  faut  réellement  pour  qu'une  émeute  soit  bien 
faite  un  temps  favorable,  un  soleil  vivifiant,  un  jour 


DE     LA     FRANCE.  37 

tières  d'Espagne  l'exécution  de  son  mari  avec  ses  cin- 
quante-deux compagnons  de  martvra  Ah  !  j'ai  réelle- 
ment pitié  de  Louis-Philippe  ! 

La  Trio  une,  organe  du  parti  répuhlicain  déclaré, 
est  inexorable  envers  son  royal  ennemi,  et  prêche 
chaque  jour  la  république.  Le  National,  journal  le 
plus  indépendant  qui  soit  en  France,  le  moins  engagé 
par  1rs  considérations,  s'est  mis  récemment,  de  la 
manière  la  plus  surprenante,  à  l'unisson  avec  ce  lan- 
gage ;  puis,  comme  un  effrayant  écho  des  journées  les 
plus  sanglantes  de  la  Convention,  sont  venus  retentir 
les  discours  de  ces  chefs  de  la  société  des  Amis  du 
Peuple  traduits,  la  semaine  passée,  devant  la  cour 
d'assises,  sous  l'accusation  d'avoir  conspiré  le  renver- 
sement du  gouvernement  actuel  pour  lui  substituer  la 
république.  Ceux-ci  ont  été  déclarés  non  coupables 
par  le  jury,  parce  qu'ils  ont  démontré  qu'ils  avaient, 
non  pas  conspiré,  mais  exprimé  ouvertement  leurs 
opinions  en  face  du  public.  «  Oui  nous  voulons  la 
chute  de  ce  faible  gouvernement  ;  nous  voulons  une 
république!  »  Tel  était  le.  refrain  de  toutes  les  dé- 
fenses qu'ils  présentaient  devant  le  tribunal. 

Pendant  que  d'un  côté  les  républicains  sérieux  tirent 
le  plaive  et  grondent  avec  une  voix  de  tonnerre,  Figaro, 


38  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

qui  s'est  chargé  des  éclairs,  rit  et  agite  son  fonet 
léger  de  la  façon  la  plus  efficace.  Il  est  inépuisable  en 
bons  mots  sur  la  meilleure  des  républiques,  locution 
avec  laquelle  on  harcèle  le  pauvre  Lafayeîte,  parce 
qu'un  jour  il  a  dit,  comme  on  sait,  à  Louis-Philippo, 
en  l'embrassant  à  l'Hôtel  de  Ville  :  «  Vous  êtes  la 
meilleure  république  !  »  L'autre  jour  le  Figaro  faisait 
remarquer  qu'on  ne  voulait  plus  de  république  depuis 
qu'on  avait  goûté  de  la  meilleure. 

Le  parti  républicain  ne  pardonnera  jamais  à  La- 
fayette  la  bévue  qu'il  a  faite  en  recommandant  un 
roi.  Il  lui  reproche  d'avoir  pu  savoir  depuis  longtemps, 
par  la  connaissance  personnelle  des  hommes,  ce  qu'on 
en  pouvait  attendre  en  ce  cas.  Lafayette  est  malade 
actuellement,  malade  de  chagrin.  Hélas!  le  plus 
grand  cœur  des  Deux-Mondes  doit  ressentir  bien  dou- 
loureusement la  duperie  royale.  C'est  en  vain  que 
dans  les  premiers  temps  il  a  continuellement  insisté 
sur  le  Programme  de  V Hôtel  de  Ville,  sur  les  institu- 
tions républicaines  dont  la  royauté  devait  être  entou- 
rée et  autres  promesses  semblables.  Sa  voix  a  été 
couverte  par  les  bavards  doctrinaires,  qui  prouvent 
par  la  révolution  anglaise  de  1688  qu'on  ne  s'est 
battu  à  Paris  en  juillet  1830  que  pour  le  maintien  de 


DE    LA     Fil  A  NCR.  39 

la  charte  et  que  tous  les  sacrifices,  toutes  les  luttes 
n'ont  eu  pour  but  que  de  remplacer  sur  le  trône  la 
branche  aînée  des  Bourbons  par  la  branche  cadet tOj 
de  même  que  jadis  en  Angleterre  tout  a  été  fini  par  la 
substitution  de  la  maison  d'Orange  à  celle  des  Stuarts. 
Thiers,  qui,  à  la  vérité,  ne  pense  pas  comme  les  doc- 
trinaines,  mais  parle  dans  le  sens  de  ce  parti,  lui  a 
donné  dans  les  derniers  temps  un  bon  coup  d'épaule. 
Cet  esprit ,  à  la  fois  lucide  et  profond,  qui  sait  garder 
une  mesure  si  admirable  dans  la  clarté,  le  bon  sens, 
et  dans  les  images  de  son  style,  ce  Goethe  de  la  poli- 
tique est  sans  contredit  en  ce  moment  le  plus  puis- 
sant athlète  du  système  Périer;  et,  en  vérité,  sa  bro- 
chure contre  Chateaubriand  a  suffi  pour  désarçonner 
presque  entièrement  ce  Don  Quichotte  champion  de 
la  légitimité,  dont  le  glaive  était  moins  acéré  que  bril- 
lant, et  qui  ne  tirait  qu'avec  des  perles  précieuses  au 
lieu  de  bonnes  balles  de  plomb  bien  vulgaires  et  bien 
incisives. 

Dans  la  mauvaise  humeur  que  leur  donne  la  tour- 
nure des  événements,  beaucoup  d'enthousiastes  de  la 
liberté  se  laissent  aller  jusqu'à  médire  de  Lafayette, 
La  brochure  publiée  dernièrement  par  Belmonie* 
contre  Chateaubriand,  dans  laquelle  on  prêche  la  ré- 


40  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

publique  avec  une  honorable  franchise,  prouve  jus- 
qu'à quel  point  on  peut  se  fourvoyer  sous  ce  rapport. 
Je  citerais  ici  les  passages  amers  que  renferme  cet 
ouvrage  contre  Lafayette,  s'ils  n'étaient  d'un  côté  trop 
haineux,,  et  de  l'autre,  rattachés  à  une  apologie  de  la 
république  qui  ne  peut  trouver  place  dans  ces  articles. 
Je  me  contente  à  cet  égard  de  renvoyer  à  l'ouvrage 
même  et  surtout  au  chapitre  intitulé  :  La  République, 
On  y  peut  voir  comment  les  hommes,  même  ceux  du 
du  caractère  le  plus  noble,  peuvent  se  laisser  égarer 
par  la  mauvaise  fortune. 

Je  ne  m'aviserai  pas  de  combattre  ici  le  brillant 
rêve  de  la  possibilité  d'une  république  en  France. 
Monarchiste  par  inclination  naturelle,  je  le  deviens 
encore  "davantage  en  ce  pays  par  conviction.  Il  me 
semble  que  les  Français  ne  sauraient  supporter  au- 
cune république,  celle  d'Athènes  aussi  peu  celle  de 
Sparte,  et  moins  que  tout  autre  celle  de  l'Amérique 
septentrionale.  Les  Athéniens  étaient  la  jeunesse  uni- 
versitaire de  l'humanité,  et  la  constitution  d'Athènes, 
une  sorte  de  liberté  académique,  qu'il  serait  insensé 
de  vouloir  faire  revivre  dans  notre  époque  de  complet 
développement  et  dans  notre  Europe  vieillie.  Et  vrai- 
ment, comment  les  Français  s' arrangeraient-ils  de  la 


DE    LA    FRANCE.  A[ 

constitution  de  Sparte,  cette  grande  et  ennuyeuse 
manufacture  de  patriotisme,  cette  caserne  de  vertu 
républicaine,  cette  sublime  et  détestable  cuisine  de 
l'égalité,  où  Ton  faisait  de  si  mauvaises  sauces  noires, 
que  les  beaux-esprits  athéniens  tenaient  cette  misé- 
rable existence  pour  la  cause  principale  du  mépris 
des  Lacédémoniens  pour  la  vie,  et  de  leur  héroïsme, 
dans  le  combat.  Quelle  foi  tune  ferait,  je  le  demande, 
une  telle  constitution  dans  la  capitale  de  la  gastrono- 
mie, dans  la  patrie  des  Véry,  des  Véfour  et  des  Ca- 
rême !  Ce  dernier,  à  l'exemple  de  Vatel,  se  percerait 
certainement  de  son  épée,  comme  un  Brutus  de  la 
cuisine  !  En  vérité,  Robespierre  n'aurait  eu  besoin  que 
d'introduire  la  cuisine  Spartiate  :  la  guillotine  aurait 
été  tout  à  fait  superflue;  car  les  derniers  aristocrates 
seraient  alors  morts  d'effroi,  ou  bien  auraient  vidé  la 
place.  Pauvre  Robespierre,  tu  voulais  introduire  la 
sévérité  républicaine  à  Paris,  ville  où  cent  cinquante 
mille  modistes,  parfumeuses  et  coiffeurs  exercent  leur 
riante,  odorante  et  frisante  industrie. 

La  monotonie,  la  pâleur  et  la  bouquetière  bour- 
geoisie de  la  vie  américaine  seraient  encore  plus  into- 
lérables dans  la  patrie  de  la  vanité,  de  la  parade,  des 
modes  et  des  nouveautés.  En  aucun  pays  le  mal  qu'on 


42  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

nomme  soif  de  distinction  n'attaque  un  aussi  grand 
nombre  de  personnes  qu'en  France.  Il  n'y  a  peut-être 
pas  en  Allemagne  une  seule  femme,  à  l'exception  de 
Guillaume-Auguste  Schlegel,  qui  éprouve  autant  de 
plaisir  que  les  Français  à  se  parer  de  rubans  bariolés. 
Les  héros  même  de  juillet,  qui  avaient  pourtant  com- 
battu pour  la  liberté  et  pour  l'égalité,  se  sont  en  con- 
séquence fait  décorer  d'un  bout  de  ruban  bleu  pour 
se  distinguer  du  reste  du  peuple.  Mais  quand  je  ré- 
voque en  doute  la  réussite  d'une  république  en  France. 
on  ne  peut  cependant  nier  que  tout  aboutit  à  une  ré- 
publique, que  le  respect  républicain  pour  la  ioi  a  rem- 
placé chez  les  meilleurs  citoyens  le  respect  que  le 
royalisme  porte  à  certaines  personnes,  et  que  l'opposi- 
tion, après  avoir  joué  jadis  pendant  quinze  ans  la  co- 
médie avec  un  roi,  continue  aujourd'hui  la  même 
comédie  avec  la  royauté,  et  qu'ainsi  la  république 
finira  par  être,  au  moins  pour  peu  de  temps,  le  refrain 
de  cette  chanson.  Les  carlistes  y  poussent,  parce 
qu'ils  la  considèrent  comme  une  phase  nécessaire 
pour  revenir  à  la  royauté  absolue  de  la  branche  aînée. 
Aussi  se  donnent-ils  aujourd?hui  du  mouvement  tout 
autant  que  les  plus  chauds  républicains;  Chateau- 
briand même  vante  la  république,  se  dit  républicain 


DE    LA    FRANCE.  43 

penchant,  fraternise  avec  Marrast,  et  se  fait  don- 
l'accolade  par  Béranger.  La  Gazette,  la  bonne 
te  'le  France  soupire  maintenant  après  les 
îcs  républicaines,  le  vote  universel,  les  assemblées 
primaires,  etc.  C'est  chose  très-plaisante  de  voir  ces 
cafards  déguisés  faire  maintenant  les  matamores  en 
langage  de  sans-culotte,  coqueter  d'un  air  farouche 
sous  le  bonnet  sanglant  d'un  jacobin,  puis  se  laisser 
prendre  parfois  d'inquiétude  à  la  pensée  qu'ils  auront 
pu  mettre  par  distraction  à  sa  place  la  rouge  calotte 
du  prélat  :  ils  ôtent  alors  un  instant  de  leur  tête  leur 
coiffure  empruntée  et  laissent  voir  à  tout  venant 
leur  tonsure.  Ces  gens  s'imaginent  actuellement  pou- 
voir, eux  aussi,  outrager  Lafayette,  et  ce  leur  est  alors 
un  rafraîchissement  bien  doux  pour  cet  acre  républi- 
canisme et  pour  cette  contrainte  libérale  qu'ils  se  sont 
imposés. 

Mais  quoi  qu'en  puissent  dire  les  amis  aveuglés  et 
les  ennemis  hypocrites,  Lafayette  est  le  caractère  lef 
plus  pur  de  la  révolution  française  :  c'est  son  héros  le., 
plus  populaire  après  Napoléon.  Napoléon  et  Lafayette| 
sont  les  deux  noms  qui  resplendissent  aujourd'hui  de 
la  pluj  belle  auréole  en  France.  Leur  gloire  est  sans 
doute  bien  différente.  Celui-ci  combattit  plus  pour  la 


4i  ŒUVRES     DE     HENRI     I1IUNE. 

paix  que  pour  la  victoire,  et  celui-là  plus  pour  le  lau- 
rier que  pour  la  couronne  de  chêne.  Il  serait  certaine- 
ment ridicule  de  prétendre  soumettre  la  grandeur  des 
deux  héros  à  la  même  mesure  et  de  placer  l'un  sur  le 
piédestal  fait  pour  l'autre.  Il  serait  ridicule  de  vouloir 
élever  la  statue  de  Lafayette  sur  la  colonne  Vendôme, 
coulée  avec  le  bronze  des  canons  conquis  dans  tant 
de  combats.  Sur  ia  colonne  d'airain  mettez  Napoléon, 
l'homme  d'airain,  porté  ici  comme  dans  la  vie  par  les 
trophées  de  sa  gloire  militaire;  que  dans  un  effrayant 
isolement  il  perce  les  nuages,  afin  que  le  soldat  ambi- 
tieux, quand  il  le  contemplera  à  cette  hauteur  verti- 
gineuse et  inaccessible,  sente  son  cœur  humilié  et 
guéri  de  la  vaine  soif  de  la  gloire,  et  qu'ainsi  cette 
colossale  aiguille  de  métal  devienne  pour  l'Europe 
l'instrument  le  plus  bénin  de  la  pacification  de  l'es- 
prit guerrier,  le  paratonnerre  préservateur  de  l'hé- 
roïsme conquérant. 

Lafayette  s'est  élevé  une  colonne  préférable  à  celle 
de  la  place  Vendôme  et  un  piédestal  plus  solide  que 
s'il  était  de  marbre  ou  de  métal.  Où  trouver  un  marbre 
aussi  pur  que  le  cœur,  un  métal  aussi  ferme  que  la 
constance  du  vieux  Lafayette?  Il  est  vrai  qu'il  n'a 
jamais  eu  qu'une  seule  idée;  mais  il  ressemblait  en 


DE     LA    FRANCE.  45 

cela  à  la  boussole ,  qui  montre  toujours  le  nord  sans 
varier  une  seule  fois  du  côté  du  midi  ou  de  Test. 
C'est  ainsi  que  Lafayette  redit  depuis  quarante  ans 
chaque  jour  la  même  chose,  et  ne  cesse  de  montrer 
l'Amérique  ou  Nord.  Il  a  ouvert  la  révolution  par  la 
déclaration  des  droits  de  l'homme  ;  et  il  insiste  encore 
à  cette  heure  sur  cette  déclaration,  sans  laquelle  il 
n'est  point  de  salut,  cet  homme  invariable ,  avec  son 
invariable  point  cardinal  de  la  liberté.  Oh  !  sans  doute 
ce  n'est  point  un  génie  comme  Napoléon,  dans  la  tête 
duquel  les  aigles  de  l'inspiration  avaient  établi  leur 
aire,  tandis  que  les  serpents  du  calcul  s'entrelaçaient 
dans  son  cœur;  mais  il  ne  s'est  laissé  ni  intimider  par 
les  aigles  ni  séduire  par  les  serpens.  Jeune  homme 
sage  comme  un  vieillard,  vieillard  chaleureux  comme 
un  jeune  homme,  protecteur  du  peuple  contre  l'arti- 
fice des  grands,  protecteur  des  grands  contre  la  fu- 
reur du  peuple,  compatissant  et  combattant,  jamais 
présomptueux  et  jamais  découragé,  sévère  et  doux 
avec  la  même  mesure,  Lafayette  est  toujours  resté 
semblable  à  lui-même;  et  toujours  avec  son  unique 
idée  dans  la  même  égalité  de  sentiments,  il  est  immo- 
bile à  la  même  place  depuis  les  jours  de  Marie-An- 
toinette jusqu'à  l'heure  actuelle;  fidèle  Eckardt  de  la 

3. 


46  ŒUVRES     DE    HENRI    HEINE. 

liberté,  toujours  appuyé  sur  son  glaive,  montrant  le 
danger  en  face  de  l'entrée  des  Tuileries,  cette  mon- 
tagne enchantée ,  ce  mons  veneris,  dont  les  accords 
magiques  attirent  avec  tant  de  puissance  et  dont  les 
doux  filets  n'ont  plus  d'issue  pour  ceux  qui  s'y  sont 
laissé  prendre. 

Il  est  certainement  vrai  que  Napoléon  mort  est 
encore  plus  aimé  des  Français  que  Lafayette  vivant. 
On  ne  se  figure  pas  hors  de  France  combien  le 
peuple  français  est  encore  attaché  à  Napoléon.  Aussi 
les  mécontents,  s'ils  tentent  jamais  quelque  chose  de 
décisif,  commenceront-ils  par  proclamer  le  jeune 
Napoléon  pour  s'assurer  la  sympathie  des  masses. 
Napoléon  est  pour  les  Français  une  parole  magique 
qui  les  électrise  et  les  éblouit.  Mille  canons  dorment 
dans  ce  nom  aussi  bien  que  dans  la  colonne  de  la 
place  Vendôme,  et  les  Tuileries  trembleront  si  ces 
mille  canons  s'éveillent  un  jour.  De  même  que  les  juifs 
ne  prononcent  pas  sans  nécessité  le  nom  de  leur  dieu, 
on  désigne  rarement  ici  Napoléon  par  son  nom;  on 
l'appelle  presque  toujours  Xhomme;  mais  on  voit  son 
image  partout  en  estampe,  en  plâtre,  en  métal,  en 
bois  et  dans  toutes  les  situations.  Sur  les  boulevards  et 
dans  les  carrefours  se  tiennent  des  orateurs  qui  ce- 


DE     LA    FRANCE.  47 

ïebrenl  l'homme,  des  chanteurs  populaires  qui  redisent 
ses  liants  faits.  Hier  au  soir,  passant  dans  une  petite' 
rue  obscure  pour  rentrer  chez  moi,  je  vis  un  enfant, j 
à  peine  âgé  de  trois  ans,  derrière  une  petite  chandelle" 
de  suif  fichée  en  terre  j  il  bégayait  une  chanson  à  la 
gloire  du  grand  empereur.  Comme  je  venais  de  jeter 
un  sou  sur  son  mouchoir  étendu,  quelque  chose  se 
glissa  près  de  moi  et  me  demanda  aussi  un  sou. 
C'était  un  pauvre  estropié,  qui  ne  m'implora  pas  au 
nom  de  Dieu  ;  mais  il  suppliait  avec  la  ferveur  la  plus 
croyante  :  Au  nom  de  Napoléon,  donnez-moi  un  sou! 
C'est  ainsi  que  ce  nom  est  pour  le  peuple  la  parole 
conjuratrice  la  plus  ouïssante.  Napoléon  est  son  dieu, 
son  culte ,  sa  religion,  et  cette  religion  devient,  à  la 
fin,  banale  comme  toutes  les  autres.  Lafayette,  au 
contraire ,  est  vénéré  beaucoup  plus  comme  homme 
ou  comme  ange  protecteur.  11  vit  aussi  en  image  et  en 
chanson,  mais  moins  héroïque;  et  je  dois,  de  bonne 
foi,  avouer  que  ce  fut  un  effet  comique  pour  moi 
quand  j'entendis  Tan  passé,  le  28  juillet,  chanter  La- 
fayette en  cheveux  blancs  dans  la  Parisienne,  pendant 
que  je  le  voyais  lui-même  près  de  moi  avec  sa  per- 
ruque brune.  C'était  pourtant  à  la  Bastille  ;  l'homme 


48  ŒUVRES    DE     HENRI     HFINg. 

était  bien  à  la  place  qui  lui  appartenait,  et  je  ne  pou- 
vais m'empêcher  de  rire  intérieurement-.  Peut-être 
est-ce  un  tel  mélange  de  comique  qui  le  rapproche 
de  notre  cœur  d'une  façon  tout  humaine.  Sa  bonhomie 
agit  même  sur  des  enfants,  et  ceux-ci  comprennent  sa 
grandeur  peut-être  mieux  encore  que  les  grandes  per- 
sonnes. J'ai  encore  à  raconter  ici  une  petite  histoire 
de  mendiant  qui  fait  bien  ressortir  le  contraste  carac- 
téristique de  la  gloire  de  Lafayette  avec  celle  de  Na- 
poléon. Je  me  trouvais  l'autre  jour  debout  au  coin 
d'une  rue  qui  aboutit  à  la  place  du  Panthéon,  et 
j'étais,  comme  à  l'ordinaire,  tombé  dans  la  rêverie 
en  contemplant  ce  bel  édifice,  quand  un  petit  Auver- 
gnat vint  me  demander  un  so:r-  .(à  lui  donnai  une 
pièce  de  dix  sous  pour  en  finir  plus  promptement. 
Mais  il  s'approcha  alors  a^/ec  plus  de  familiarité  en 
me  disant  :  Est-ce  que  vous  connaissez  le  général 
Lafayette  ?  Et  comme  j'eus  répondu  affirmativement 
à  cette  singulière  question,  la  satisfaction  la  plus  or- 
gueilleuse se  peignit  sur  la  naïve  et  sale  figure  du  joli 
petit  drôle ,  et  il  me  dît  avec  un  sérieux  fort  comique  : 
Il  est  de  mon  pays.  Il  croyait,  à  n'en  pas  douter, 
qu'un  homme  capable  de  lui  donner  dix  sous  devait 


DE     LA    FRANCE.  40 

être  aussi  un  admirateur  de  Lafayette,  et  il  jugeait 
alors  que  j'étais,  digne  qu'il  se  présentât  à  moi  comme 
sou  compatriote. 

Le  peuple  des  campagnes  porte  aussi  à  Lafayette 
le  respect  te  plus  affectueux,  d'autant  plus  que  le 
vieux  général  lui-même  fait  de  l'agriculture  son 
occupation  principale.  C'est  ce  qui  maintient  en  lui 
cette  simplicité  et  cette  fraîcheur  qu'anéantirait  peut- 
être  le  séjour  constant  de  la  ville.  C'est  également  en 
cela  qu'il  ressemble  à  ces  grands  républicains  de  l'an- 
tiquité, qui  plantaient  eux-mêmes  leurs  choux  et, 
quand  les  circonstances  l'ordonnaient,  s'élançaient  de 
la  charrue  aux  combats  ou  à  la  tribune;  puis,  après 
avoir  remporté  la  victoire ,  retournaient  à  leurs  tra- 
vaux champêtres.  Dans  sa  terre ,  où  Lafayette  passe 
la  belle  saison,  il  est  toujours  entouré  déjeunes  gens 
au  noble  cœur  et  de  belles  jeunes  filles;  là  règne 
l'hospitalité  du  cœur  aussi  bien  que  de  la  table;  on 
rit  et  l'on  danse;  là  est  la  cour  du  peuple  souverain, 
où  peut  être  présenté  quiconque  est  fils  de  ses  œuvres 
et  n'a  fait  aucune  mésalliance  avec  le  mensonge, 
et  Lafayette  est  le  maître  des  cérémonies  de  cette 
cour. 


50  ŒUVRES     DE    HENRI    HEINE. 

Mais  la  classe  où  la  vénération  pour  Lafayette  est 
la  plus  grande  est  la  classe  intermédiaire,  les  gens  de 
métiers  et  les  petits  marchands.  Ceux-ci  l'adorent. 
Lafayette  créant  l'ordre  est  l'idole  de  ces  hommes.  Ils 
ont  pour  lui  un  culte  comme  pour  une  sorte  de  provi- 
dence à  cheval ,  un  patron  tutélaire  de  la  sûreté  pu- 
blique, un  génie  de  la  liberté,  qui  veille  en  même 
temps  à  ce  que  dans  le  combat  de  la  liberté  il  ne  se 
commette  pas  de  vol  et  que  chacun  conserve  son 
cher  petit  avoir!  La  grande  armée  de  l'ordre  public, 
comme  Casimir  Périer  a  nommé  la  garde  nationale, 
les  héros  bien  nourris,  sous  leurs  grands  bonnets 
d'ours  d'où  ressortent  des  têtes  d'épicier,  sont  ivres  de 
ravissement  quand  ils  parlent  de  Lafayette,  leur  vieux 
général ,  leur  Napoléon  pacifique.  Oui  !  c'est  le  Napo- 
léon de  la  petite  bourgeoisie,  de  ces  braves  gens  bien 
solvables,  compères  tailleurs  et  compères  gantiers, 
trop  occupés,  il  est  vrai,  pendant  le  jour  pour  pouvoir 
penser  à  Lafayette,  mais  qui  s'en  dédommagent  le  soir 
avec  un  redoublement  d'enthousiasme;  tellement  qu'on 
peut  soutenir  qu'à  onze  heures,  quand  presque  toutes 
les  boutiques  sont  fermées,  la  gloire  de  Lafayette  est  à 
son  apogée. 


DE    LA    FRANCE.  51 

Je  viens  d'employer  le  mot  maître  des  cérémonies. 
Je  me  rappelle  que  Wolfgang  Menzel  a,  dans  sa  fri- 
volité spirituelle ,  appelé  Lafayette  le  maître  des  céré- 
monies de  la  liberté,  quand  il  parlait  dans  le  Literatur- 
lllalt  de  sa  marche  triomphale  à  travers  les  États-Unis 
et  des  députations,  adresses  et  discours  solennels  qui 
se  succédèrent  en  ces  occasions.  D'autres  gens,  moins 
spirituels,  s'imaginent  à  tort  que  Lafayette  n'est  qu'un 
vieillard  qu'on  place  en  montre  ou  qu'on  emploie 
comme  une  machine.  Mais  ces  gens  n'auraient  qu'aie 
voir  une  seule  fois  à  la  tribune  pour  reconnaître  aisé- 
ment que  ce  n'est  pas  un  simple  étendard  qu'on  suit, 
ou  auquel  on  prête  serment;  mais  qu'il  est  toujours* 
lui-même  le  gonfalonnier  dont  les  mains  portent  la 
bannière,  l'oriflamme  des  peuples.  Lafayette  est  peut- 
être  l'orateur  le  plus  important  de  la  Chambre  des 
Députés  actuelle.  Quand  il  parle,  il  frappe  toujours  le 
clou  sur  la  tête  ,  et  il  fait  de  même  à  ses  ennemis. 
L'une  des  grandes  questions  de  l'humanité  s'agite- 
t-eîle,  Lafayette  ne  manque  pas  de  se  lever,  ardent  au 
combat  tout  comme  un  jeune  homme.  Le  corps  s^ul 
est  faible  et  tremblant,  brisé  par  l'âge  et  par  les  luttes 
du  temps,  comme  une  vieille  armure  de  fer  hachée  et 


52  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

entaillée,  et  il  est  touchant  de  le  voir  se  traîner  sous  ce 
fardeau  à  la  tribune,  et  quand  il  a  atteint  son  ancien 
poste,  reprendre  profondément  haleine  et  sourire. 
Ce  sourire ,  le  débit  et  tout  l'extérieur  de  l'homme  en 
ce  moment  sont  inexprimables.  11  y  a  tant  d'amabilité 
et  tant  de  fine  ironie  tout  à  la  fois,  qu'on  se  sent  en- 
chaîné comme  par  une  curiosité  magique,  par  une 
douce  énigme.  On  ne  sait  si  ce  sont  les  manières  choi- 
sies d'un  marquis  français,  ou  la  simplicité  droite  et 
ouverte  d'un  citoyen  américain.  Tout  le  bon  côté  de 
l'ancien  régime,  le  chevaleresque,  la  courtoisie,  le 
tact,  sont  fondus  merveilleusement  ici  avec  la  meil- 
leure part  de  la  bourgeoisie  moderne,  l'amour  de 
l'égalité,  l'absence  de  faste  et  la  probité.  Rien  n'est 
plus  intéressant,  quand  on  parle  dans  la  Chambre  des 
premiers  temps  de  la  révolution  et  que  quelqu'un ,  à 
la  manière  doctrinaire ,  détache  un  fait  de  ses  véri- 
tables rapports  et  le  façonne  au  profit  de  son  rai- 
sonnement, de  voir  alors  Lafayette  détruire  en  quel- 
ques mots  toutes  les  conséquences  erronées,  en 
rétablissant  le  véritable  sens  du  fait  ou  en  lui  rendant 
son  intérêt  par  la  citation  des  circonstances  qui  lui 
appartiennent.  Thiers  lui  -  même ,  en  pareil  cas ,  est 


DE     LA    FRANCE.  53 

forcé  de  plier  ses  voiles,  et  le  grand  historiographe 
de  la  révolution  s'incline  devant  son  grand,  son  vivant 
monument,  son  général  Lafayette. 

On  voit  dans  la  Chambre ,  assis  en  face  de  la  tri- 
bune ,  un  homme  vieux  comme  les  pierres  :  des  che- 
veux d'un  blanc  d'argent  tombent  sur  son  habit  noir; 
H  est  ceint  d'une  très-large  écharpe  tricolore.  C'est  le 
vieux  messager  qui  a  toujours  rempli  le  même  emploi 
dans  la  Chambre  depuis  le  commencement  de  la  ré- 
volution, et  qui,  dans  cette  situation,  a  assisté  à 
l'histoire  universelle,  depuis  le  temps  de  la  première 
assemblée  nationale  jusqu'au  juste-milieu.  On  dit  qu'il 
parle  encore  souvent  de  Robespierre,  qu'il  appelle  le 
bon  monsieur  de  Robespierre.  Pendant  la  restauration, 
le  bonhomme  avait  la  colique;  mais  depuis  qu'il  a 
enveloppé  de  nouveau  son  ventre  d'une  écharpe  trico- 
lore ,  il  se  trouve  bien.  Sa  seule  maladie  est  la  somno- 
lence, dans  cet  ennuyeux  temps  de  juste-milieu.  Je 
l'ai  même  vu  dormir  une  fois  pendant  que  Mauguin 
parlait.  Le  pauvre  homme  en  a  sans  doute  entendu 
beaucoup  de  meilleurs  que  Mauguin ,  qui  est  pourtant 
l'un  des  meilleurs  orateurs  de  l'opposition ,  et  il  ne  le 
trouve  peut-être  pas  assez  révolutionnaire ,  lui  qui  a 
beaucoup  connu   ce  bon  monsieur   de  Robespierre. 


54  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE, 

[Mais  quand  Lafayette  parle,  le  vieux  messager  sort  de 
son  assoupissement  et  paraît  tout  émoustillé,  comme 
un  vieux  cheval  de  hussard  qui  entend  la  trompette  ; 
un  doux  souvenir  de  jeunesse  s'éveille  en  lui,  et  il 
balance  avec  ravissement  sa  tête  et  sa  blanche  che- 
velure. 


Uî 


Paris,  10  février  1839. 


La  Légèreté  moqueuse  avec  laquelle  les  Français 
traitent  les  sujets  les  plus  importants  se  manifeste 
aussi  dans  les  entretiens  sur  les  dernières  conspira- 
tions. Celle  qui  a  été  représentée  dans  les  tours  de 
Notre-Dame  a  l'air  d'avoir  été  arrangée  par  une  in- 
trigue  de  police.  On  a  dit  en  plaisantant  que  c'étaient 
des  classiques  qui,  par  haine  contre  Notre-Dame  de 
Paris,  roman  romantique  de  Victor  Hugo,  avaient 
voulu  s'en  prendre  à  l'église  elle-même  et  y  mettre  le 
feu.  On  a  donc  fait  revoir  le  jour  aux  anciennes  plai- 
santeries de  Rabelais  sur  les  cloches  de  cette  cathé- 
drale ,  et  le  fameux  mot  :  Si  Von  m'accusait  d'avoir 
volé  les  tours  de  Notre-Dame ,  je  commencerais  par 
prendre  la  fuite,  a  été  varié  de  plusieurs  manières 


*/ 


f)6  ŒUVRES    DE    HENRI     HEINE. 

quand  on  eut  appris  en  effet  la  fuite  de  quelques  car- 
listes par  suite  de  cet  événement.  On  prétend  attribuer 
également  aux  machinations  de  la  police ,  au  moins 
en  grande  partie  ,  la  dernière  conspiration  de  la  nuit 
du  2  février.  On  dit  qu'elle  avait  commandé  dans  un 
restaurant  de  la  rue  des  Prouvaires  une  splendide 
conjuration  de  deux  cents  couverts  et  invité  quelques 
carlistes  crédules,  qui  ont  dû  naturellement  payer  la 
carte.  Ceux-ci  n'avaient  pas  épargné  l'argent ,  et  l'on 
a  trouvé  dans  les  bottes  d'un  des  conjurés  arrêtés  une 
somme  de  27,000  francs.  Avec  une  pareille  somme , 
on  pouvait  déjà  faire  quelque  chose  de  passable.  Je 
me  suis  toujours  rappelé,  à  chacune  des  dernières 
émeutes,  cette  assertion  de  Ghamfort  que  j'avais  lue 
dans  les  Mémoires  de  Marmontel ,  qu'avec  mille  louis 
d'or  on  pouvait  exciter  à  Paris  un  assez  joli  tumulte. 
Je  ne  puis,  pour  d'importantes  raisons,  cacher  à  mes 
compatriotes  que  pour  une  révolution  l'argent  est  tou- 
jours nécessaire.  L'admirable  révolution  de  juillet, 
elle-même  n'a  pas  été  exécutée  aussi  gratis  qu'on 
veut  bien  le  croire.  Ce  spectacle  plus  que  divin  a  coûté 
quelques  millions,  quoique  les  véritables  acteurs _,  le 
peuple  de  Paris,  aient  rivalisé  d'héroïsme  et  de  désin- 
téressement. Les  choses  ne  se  font  pas  pour  de  l'ar- 


DE    LA    FRANCE.  57 

pont;  mais  il  faut  de  l'argent  pour  les  mettre  en  traîn. 
Et  des  niais  carlistes  pensent  qu'elles  peuvent  aller 
d'elles-mêmes,  pourvu  qu'ils  aient  l'argent  dans  leurs 
bottes.  Les  républicains  sont  sans  doute  bien  inno- 
cents des  événements  de  la  nuit  du  2  février;  car, 
ainsi  que  me  disait  dernièrement  l'un  d'eux  :  «  Si  tu 
entends  rapporter  qu'il  y  a  eu  de  l'argent  répandu  dans 
une  conspiration ,  tu  peux  compter  qu'aucun  républi- 
cain n'y  a  trempé.  »  Dans  le  fait,  ce  parti  a  peu  d'ar- 
gent; car  il  se  compose  principalement  d'hommes 
d'honneur  désintéressés.  Ils  souilleront,  s!îls  arrivent 
au  pouvoir,  leurs  mains  avec  du  sang,  mais  non  avec 
de  l'argent.  On  le  sait;  aussi  redoute-t-on  peu  les  in- 
trigants, qui  ont  plus  soif  d'argent  que  de  sang. 

Cette  guillotinomanie  que  nous  trouvons  chez  les 
républicains  a  peut-être  été  produite  par  les  écrivains 
et  par  les  orateurs  qui ,  les  premiers ,  ont  employé  le 
mot  système  de  la  terreur  pour  caractériser  l'action 
du  gouvernement  qui,  en  1793,  se  porta  aux  moyens 
extrêmes  dans  le  but  de  sauver  la  France.  Mais  le 
terrorisme,  tel  qu'il  se  déploya  alors,  était  moins  un 
système  qu'un  événement,  un  fait  passager,  et  la  ter- 
reur régnait  autant  dans  i'ame  des  hommes  du  pou- 
voir que  dans  celle  du  peuple.  C'est  folie  de  colporter 


58  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

aujourd'hui  le  plâtre  de  Robespierre  pour  propager  la 
doctrine  de  l'homme  et  l'imitation  de  ses  faits.  C'est 
folie  de  ressusciter  le  langage  de  1793 ,  comme  le  font 
les  Amis  du  Peuple,  qui.  sans  le  savoir,  agissent 
dans  un  sens  aussi  rétrograde  que  les  champions  les 
plus  ardents  de  l'ancien  régime.  Celui  qui  prend  les 

*  fleurs  rouges  du  printemps  pour  les  rattacher  aux 
arbres  une  fois  qu'elles  sont  tombées  est  aussi  insensé 
que  cet  autre  qui  replante  dans  le  sable  les  branches 

U  fanées  des  lis.  Républicains  et  carlistes  sont  des  pla- 
giaires du  passé,  et  quand  ils  se  réunissent,  cela  rap- 
pelle ces  alliances  ridicules  des  maisons  de  fous ,  où  la 
contrainte  commune  établit  entre  les  insensés  les  plus 
hétérogènes  des  rapports  d'amitié ,  quoique  l'un  ,  qui 
s'intitule  Dieu  le  Père,  méprise  du  plus  profond  de  son 
cœur  l'autre,  qui  se  donne  pour  Dieu  le  Fils.  C'est 
ainsi  que  nous  avons  vu,  cette  semaine,  Genoude  et 
Thouret,  le  rédacteur  de  la  Gazette  et  le  rédacteur  de 
la  Révolution,  comparaître  en  confédérés  devant  les 
mêmes  assises *     , 

Est-il  rien  de  plus  ridicule  que  de  voir  citer  par  lus  S 
journaux ,  parmi  les  conjurés  du  2  février ,  quatre  ci- 
devant  marmitons  de  Charles  X  et  quatre  républicains 


DE     LA    FRANCE.  ;;0 

dfl  la  société  dos  Amis  du  Peuple  sur  la  même  ligne  1 
Jo  ne  puis  réellement  croire  que  ces  derniers  soient 
impliqués  dans  cette  aventure.  Je  me  trouvais  moi- 
même  par  hasard,  le  même  soir,  à  l'assemblée  des 
Amis  du  Peuple,  et  j'ai  lieu  de  croire,  d'après  beau- 
coup de  circonstances,  qu'ils  pensaient  plutôt  à  la  dé- 
fense qu'à  l'attaque.  Il  s'y  trouvait  plus  de  quinze  cents 
hommes  serrés  dans  une  salle  étroite,  qui  avait  l'air 
d'un  théâtre.  Le  citoyen  Blanqui,  fils  d'un  conven- 
tionnel ,  fit  un  long  discours  plein  de  moquerie  contre 
la  bourgeoisie ,  ces  boutiquiers  qui  avaient  été  choisir 
pour  roi  Louis-Philippe ,  la  boutique  incarnée ,  qu'ils 
choisirent  dans  leur  propre  intérêt,  non  dans  celui 
du  peuple,  qui  n'était  pas  complice  d'une  si  indigne 
usurpation.  Ce  fut  un  discours  plein  de  sève,  de  droi- 
ture et  de  colère.  Malgré  la  sévérité  républicaine,  la 
vieille  galanterie  ne  s'est  pas  démentie,  et  l'on  avait, 
avec  une  attention  toute  française,  assigné  aux  dames 
(aux  citoyennes)  les  meilleures  places  auprès  de  la 
tribune  de  l'orateur.  La  réunion  avait  l'odeur  d'un  vieil 
exemplaire  relu,  gras  et  usé  du  Moniteur  de  1793. 
Elle  ne  se  composait  guère  que  de  très-jeunes  hommes 
et  de  très-âgés.  Dans  la  première  révolution,  l'enthou- 
siasme de  la  liberté  avait  surtout  saisi  les  hommes  d'un 


60  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

Age  moyen,  chez  lesquels  la  haine  encore  juvénile 
contre  l'hypocrisie  des  prêtres  et  contre  l'insolence  de 
la  noblesse  s'unissait  à  des  idées  mûres,  fermes  et 
arrêtées.  Les  plus  jeunes  gens  et  les  vieillards  étaient 
les  partisans  du  régime  décrépit:  les  hommes  à  la  che- 
velure argentée ,  par  habitude ,  et  la  jeunesse  dorée 
par  mécontentement  contre  la  simplicité  bourgeoise 
des  mœurs  républicaines.  C'est  l'inverse  aujourd'hui  : 
les  enthousiastes  exclusifs  de  la  liberté  sont  tout 
jeunes  ou  tout  vieux.  Ces  derniers  connaissent  encore 
par  leur  propre  expérience  les  infamies  de  l'ancien 
régime,  et  ils  pensent  avec  ravissement  à  ce  temps  de 
la  première  révolution  où  ils  furent  eux-mêmes  si 
forts  et  si  grands.  Les  autres,  les  jeunes  gens,  aiment 
cette  époque  parce  qu'ils  sont  avides  d'abnégation  et 
d'héroïsme,  qu'ils  soupirent  après  les  grandes  actions 
et  méprisent  la  timidité  mesquine  et  l'égoïsme  mer- 
cantile des  gouvernants  d'aujourd'hui.  Les  hommes 
d'un  âge  intermédiaire  sont,  pour  la  plupart,  fatigués 
du  métier  d'opposition  taquine  qu'ils  ont  fait  sous  la 
restauration  ou  corrompes  par  les  temps  de  l'empire, 
dont  la  gloire  retentissante  et  les  éclatantes  parades 
avaient  tué  la  simplicité  bourgeoise  et  l'amour  de  la 
liberté.  D'ailleurs  celte  période  héroïque  de  l'empire  a 


DE     I.  V     FRANCE. 


agréable  el  chaud,  et  c'est  pourquoi  elles  ont  toujours 
réussi  le  mieux  dans  les  mois  de  juin,  juillet  et  août.  Il 
De  faut  doue  pas  quai  pleuve;  car  les  Parisiens  ne 
craignent  rien  tant  que  la  pluie,  laquelle  effraie  les 
;nt aines  de  mille  hommes,  femmes  et  enfants,  qui 
lurent,  la  plupart  en  toilette  et  riant,  se  donner  ie 
,f>eetacle  de  la  bataille,  et  augmentent  par  leur  nombre 
le  courage  des  agitateurs.  Il  ne  faut  pas  non  plus  un 
ciel  couvert,  autrement  on  ne  pourrait  lire  les  grands 
placards  que  le  gouvernement  fait  afficher  au  coin  des 
rues,  et  cependant  cette  lecture  doit  servir  à  rassem- 
bler, sur  certains  points  donnés,  des  niasses  d'hommes 
"ui  s'y  pressent,  s'y  bousculent  à  qui  mieux  mieux  et 
.Mit  plus  faciles  à  soulever  tumultueusement.  Une 
jftre  raison,  la  plus  importante  peut-être,  est  que 
pendant  le  mauvais  temps  on  ne  peut  lire  de  journaux 
au  Palais -Royal,  et  que  c'est  pourtant  là  le  point  où 
les  politiques  les  plus  ardents  se  réunissent  sous  les 
allées  ombragées,  lisent  et  commentent  les  feuilles  au 
milieu  des  groupes  furieux  et  répandent  de  tous  côtés 
leurs  inspirations. 

C'est  ainsi  qu'il  a  été  démontré,  de  nos  jours,  com- 
bien l'on  a  eu  tort  d'accuser  ie  précédent  duc  d'Or- 
léans, Philippe  Égalité,  de  diriger  les  tumuites  popu- 


2fi  ŒUVRES     DE    HENRI     HEINE. 

laîres,  par  cela  seul  qu'on  avait  remarqué  que  le 
Palais -Royal,  où  il  demeurait,  en  était  toujours  le 
point  central.  Le  Palais -Royal  est  resté  celte  année 
encore,  comme  autrefois,  centre  et  point  de  réunion 
de  tous  les  esprits  inquiets,  toujours  le  quartier  général 
des  mécontents;  et  cependant  le  propriétaire  actuel  ne 
les  y  avait  certainement  pas  appelés  ni  payés.  L'esprit 
de  la  révolution  n'a  pas  voulu  abandonner  le  Palais- 
Royal,  quoique  le  propriétaire  fût  devenu  roi,  et  c'est 
ce  qui  a  forcé  celui-ci  à  quitter  son  ancienne  rési- 
dence. On  a  parlé  de  différentes  inquiétudes  qui  avaient 
donné  lieu  à  ce  déménagement,  entre  autres  la  crainte 
d'une  copie  française  de  la  conspiration  des  poudres. 
Il  est  certain  que  le  rez-de-chaussée  du  Palais  qu'ha- 
bitait le  roi  étant  loué  en  boutiques,  il  eût  été  fort 
aisé  d'y  transporter  les  tonneaux  de  poudre  et  de  faire 
sauter  ainsi  Sa  Majesté  avec  toutes  les  facilités  pos- 
sibles. D'autres  ont  été  d'avis  qu'il  était  inconvenant 
que  Louis  -Philippe  régnât  au  premier  étage,  pendant 
que  M.  Chevet  vendait  ses  saucissons  dans  la  bou- 
tique au-dessous.  Le  métier  de  celui-ci  est,  pourtant 
aussi  honnête  en  son  genre,  et  un  roi-citoyen  n'aurait 
pas  eu  besoin  de  déloger  pour  cela,  Louis-Philippe 
surtout,  qui,  Pannée  cassée,  <est  encore  moqué  des 


DE    LA    FRANCE.  6Z7 

usages  et  de  l'étiquette  de  costume  des  temps  féodaux 
et  césarienSj  et  disait  à  quelques  jeunes  républicains  : 
«  Que  la  couronne  d'or  était  trop  froide  en  hiver  et 
chaude  en  été,  un  sceptre  trop  lourd  pour  s'en 
servir  comme  arme,  trop  court  pour  un  appui,  et  qu'un 
chapeau  rond  en  feutre  et  un  bon  parapluie  étaient 
beaucoup  plus  utiles  en  ce  temps.  » 

Je  ne  sais  si  Louis-Philippe  se  souvient  encore  de 
ces  déclarations;  car  il  s'est  écoulé  quelque  temps 
depuis  la  dernière  fois  qu'il  se  promenait  avec  le  cha- 
peau rond  et  le  parapluie  par  les  rues  de  Paris,  jouant, 
avec  une  bonhomie  raffinée,  le  rôle  d'un  brave  père 
de  famille  tout  simple.  Il  serrait  alors  la  main  à  tous 
les  épiciers  et  aux;  ouvriers,  et  portait,  dit -on,  pour 
cet  usage  un  gant  spécialement  sale ,  qu'il  retirait  et 
remplaçait  par  un  gant  glacé  plus  propre  aussitôt  qu'il 
remontait  dans  sa  région  d'anciens  gentilshommes,  de 
banquiers -ministres,  d'intrigants  et  de  laquais  écar- 
lates.  Quand  je  le  vis  pour  la  dernière  fois,  il  se  pro- 
menait sur  le  toit  de  la  terrasse  de  la  galerie  d'Orléans, 
au  milieu  des  pavillons  dorés,  des  vases  de  marbre  et 
des  fleurs.  Il  portait  un  habit  noir,  et  sur  sa  large 
figure  s'épanouissait  une  insouciance  qui  nous  faisait 
frissonner  quand  nous  pensions  à  la  position  vertigi- 


28  ŒUVRE»     DE    HENRI     HEINE. 

neuse  de  cet  homme.  On  dit  cependant  que  son  âme 
n'est  pas  aussi  libre  de  soucis  que  son  visage. 


Je  crois  que  Louis-Philippe  est  un  honnête  homme, 
qui  veut  sans  doute  le  bien  et  n'a  que  le  tort  de 
méconnaître  le  principe  vital  par  lequel  seul  il  peut 
exister;  car,  ainsi  que  Salluste  le  remarque  avec  beau- 
coup de  profondeur,  les  gouvernements  ne  peuvent  se 
maintenir  que  par  ce  qui  leur  a  donné  naissance. 
Ainsi,  par  exemple,  un  gouvernement  fondé  par  la 
force  ne  se  soutient  que  par  la  force  et  non  par 
la  ruse,  et  le  contraire  a  lieu  en  cas  contraire. 
Louis-Philippe  a  oublié  que  son  gouvernement  est 
né  du  principe  de  la  souveraineté  populaire;  et, 
dans  un  affligeant  aveuglement,  il  voudrait  tâcher  de 
se  soutenir  par  une  quasi -légitimité,  par  des  alliances 
avec  les  princes  absolus  et  par  la  continuation  de  la 
période  de  la  restauration.  Tl  arrive,  par  suite,  qu'au- 
jourd'hui tous  les  esprits  de  la  révolution  s'irritent 
contre  lui  et  le  ^combattent  sous  toutes  les  formes. 
Cette  lutte  serait  peut-être  plus  juste  que  celle  qui 


DF     TA    FRANCE.  29 

s'éleva  contre  le  précédent  gouvernement,  qui  ne 
devait  rien  au  peuple  et  prit  tout  d'abord  vis-à-vis 
de  lui  une  attitude  franchement  hostile.  Louis-Phi- 
lippe, qui  doit  sa  couronne  au  peuple  et  aux  pavés  de 
juillet,  serait  un  ingrat  dont  la  défection  serait  d'autant 
plus  déplorable,  qu'on  croit  s'apercevoir  chaque  jour 
davantage  qu'on  s'est  laissé  grossièrement  tromper. 
Certes,  il  se  fait  ici  journellement  des  pas  évidemment 
rétrogrades,  et  de  même  qu'on  replace  aujourd'hui 
tranquillement,  pour  qu'il  ne  reste  plus  de  traces  de 
la  révolution,  les  pavés  qu'on  avait  employés  commo 
arme  en  juillet  et  qui,  en  certains  endroits,  étaient 
restés  en  tas  :  ainsi  l'on  remet  à  présent  le  peuple  ,s 
son  ancienne  place,  où  on  le  foule  aux  pieds  comme 
auparavant. 

J'ai  oublié  de  aire  que  parmi  les  motifs  qui  ont 
déterminé  le  roi  à  abandonner  le  Palais-Royal  pou? 
les  Tuileres,  existait  un  bruit  d'après  lequel  Louis- 
Philippe  n'avait  accepté  qu'en  apparence  la  couronne: 
qu'il  la  conservait  pour  la  rendre  à  son  légitime  sou- 
verain Charles  X,  auquel  il  était  resté  fidèle  au  fond 
du  cœur;  et,  comme  il  préparait  tout  pour  son  retour, 
cette  raison  l'empêchait  d'occuper  les  Tuileries.  Les 

carlistes  avaient  répandu  ce  bruit,  et  il  était  asse? 

2. 


30  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

absurde  pour  trouver  accès  chez  le  peuple.  Aujour- 
jourd'hui  cette  croyance  est  démentie  par  le  fait  :  le 
fils  d'Égalité  est  enfin  entré  en  vainqueur  par  l'arc- 
de-triomphe  du  Carrousel  et  se  promène  maintenant, 
avec  son  chapeau  rond  et  son  parapluie,  dans  les  ap- 
partements tragiques  des  Tuileries.  On  prétend  que  la 
reine  s'était  d'abord  refusée  à  habiter  cette  maison 
fatale.  Quant  au  roi,  on  croit  savoir  qu'il  n'a  pu  y  dor- 
mir la  première  nuit  aussi  bien  qu'à  l'ordinaire  et 
qu'il  a  été  visité  par  toutes  sortes,  de  visions  ;  par 
exemple,  qu'il  a  vu  Marie-Antoinette  errer  avec  les 
narines  tendues  de  colère  comme  au  10  août;  puis, 
qu'il  a  entendu  le  rire  moqueur  de  ce  petit  homme 
rouge  qui  éclatait  quelquefois  même  derrière  le  dos 
de  Napoléon,  quand  celui-ci  donnait  ses  ordres  les  plus 
orgueilleux;  qu'enfin  saint  Denis  lui  était  apparu  por- 
tant selon  son  habitude  sa  propre  tête  dans  une  de  ses 
mains. 

Il  y  a  quelque  chose  de  plus  inquiétant  que  les  es- 
prits qui  peuvent  hanter  l'intérieur  du  château;  ce  sont 
les  folies  qu'on  débite  devant  les  ouvrages  extérieurs.  Je 
parle  des  fameux  fossés  des  Tuileries.  C'a  été  pendant 
longtemps  le  principal  sujet  de  conversation,  tant  dans 
les  salons  que  dans  les  carrefours,  et  Ton  continue  à 


DE    LA    FRANCE,  3l 

pn  parler  avec  animosité  et  amertume.  Quand  on  ne 
voyait  naguère  devant  la  façade  du  coté  du  jardin  que 
l'enceinte  de  planches  qui  dérobait  ces  travaux  au 
yeux,  du  public,  on  entendait  à  ce  sujet  les  plus  absurdes 
hypothèses.  Le  plus  grand  nombre  pensaient  que  le 
roi  voulait  fortifier  le  château  justement  du  côté  duj 
jardin  par  où  le  peuple  avait  pu  jadis  pénétrer  si  faci- 
lement au  10  août-  on  ajoutait  même  que  le  pont 
Royal  serait  coupé. 

Cependant  comme  on  prête  bien  souvent  des  torts 
gratuits  au  pauvre  Louis -Philippe,  il  en  a  été  de 
même  cette  fois.  Quand  les  planches  mystérieuses 
eurent  été  arrachées,  on  n'aperçut  ni  ouvrages  de  for- 
tifications, ni  remparts,  ni  retranchements,  ni  bas 
tions.  mais  rien  qu'une  sottise  et  des  fleurs.  Le  roi, 
qui  a  la  manie  de  bâtir,  avait  eu  la  fantaisie  de  rogner 
pour  soi  et  sa  famille  un  petit  jardin  dans  le  grand,  et 
cette  coupure  avait  été  opérée  au  moyen  d'un  fossé 
ordinaire  et  d'un  grillage  en  fil  de  fer,  haut  de  deux 
à  trois  pieds,  et  dans  les  plates-bandes  tracées  se  ba- 
lançaient déjà  des  fleurs  aussi  innocentes  que  ce  éèur 
du  roi. 

Il  paraît  cependant  que  Casimir  Périer  a  été  très- 
tâche  de  cette  innocente  idée,  qui  a  été  exécutée  sans 


32  ŒUVRES    DE    HENRI     HEINE. 

son  consentement.  Il  est  certain  que,  dans  tous  les  cas, 
elle  excite  dans  le  public  un  juste  mécontentement  à 
cause  de  la  défiguration  du  jardin,  chef-d'œuvre  de 
Le  Nôtre,  qui  impose  tant  par  son  ensemble  grandiose. 
C'est  tout  à  Fait  comme  si  l'on  voulait  couper  quelques 
scènes  d'une  tragédie  de  Racine.  Des  jardins  anglais 
et  des  drames  romantiques,  on  peut  toujours  les  rac- 
courcir sans  dommage,  souvent  même  avec,  profit; 
mais  les  jardins  poétiques  de  Racine,  avec  leurs  unités 
ennuyeusement  sublimes,  leurs  pathétiques  figures  de 
marbre,  leurs  allées  compassées  et  leur  coupe  sévère, 
de  même  que  la  verte  tragédie  de  Le  Nôtre,  qui  com- 
mence si  majestueusement  par  la  longue  exposition 
des  Tuileries  et  se  termine  par  les  deux  terrasses  d'où 
l'on  aperçoit  la  catastrophe  de  la  place  de  la  Concorde, 
ne  peuvent  subir  d'altération  sans  que  la  symétrie  y 
soit  détruite,  et  partant,  la  beauté  qui  leur  est  propre. 
De  plus,  ce  jardinage  inopportun  nuit  au  roi  pour 
d'autres  raisons  encore.  D'abord,  le  souverain  est  plus 
souvent  un  objet  de  conversation,  ce  qui,  dans  les 
circonstances  actuelles,  ne  peut  lui  être  fort  utile;  en 
second  lieu,  il  se  forme  toujours  à  deux  pas  de  lui  des 
rassemblements  d'oisifs  qui  font  toutes  sortes  de  com- 
mentaires inquiétants,  cherchent  peut-être  en  badau- 


FF.     LA    FRANCE.  33 

dant  à  oublier  leur  faim,  et  dans  tous  les  cas,  ont  de 
longues  mains  inoccupées.  On  y  entend  des  remarques 
acres  et  incisives  et  de  grossières  plaisanteries  qui  rap- 
pellent 90.  On  voit  à  rentrée  du  nouveau  jardin  une 
(preuve  en  bronze  du  repasseur  de  couteau,  dont 
l'original  est  dans  la  tribune  à  Florence.  On  sait  que 
les  opinions  sont  très-partagées  sur  la  signification  de 
cette  figure.  Mais  ici,  aux  Tuileries,  j'ai  entendu 
expliquer  le  sens  de  cette  statue,  de  manière  à  faire 
rire  de  pitié  maint  antiquaire  et  frémir  secrètement 
bien  des  aristocrates. 

A  tout  prendre,  ce  tracé  de  jardin  est  une  folie  co- 
lossale et  expose  le  roi  aux  accusations  les  plus 
odieuses.  On  peut  même  l'interpréter  comme  une 
action  symbolique.  Louis-Philippe  tirant  un  fossé  entre 
lui  et  le  peuple,  c'est  paraître  s'en  séparer  extérieure- 
ment. Ou  bien  a-t-il  conçu  la  nature  de  la  royauté  con- 
stitutionnelle d'une  façon  tellement  mesquine  et  étroite 
qu'il  pense  que,  puisqu'il  abandonne  au  public  la  plus 
grande  partie  du  jardin,  il  peut  s'en  attribuer  la  plus 
petite  d'une  manière  d'autant  plus  exclusive?  Non!  la 
royauté  absolue  avec  son  égoïste  Louis  XIV  qui,  au 
lieu  de  Y  Etat,  c'est  moi,  pouvait  tout  aussi  bien  dire  : 
Lrs  Tuileries,  c'est  moi,  cette  royauté  paraîtrait  alors 


34  ÇBCVRES    DE     HENRI     HEINE, 

bien  plus  grande  que  la  souveraineté  populaire  consti- 
tutionnelle de  Louis-Philippe,  qui  borne  d'une  façon 
inquiète  son  petit  jardin  particulier  et  revendique 
d'un  air  chagrin  un  chacun  chez  soi.  On  dit  que  ces 
travaux  seront  complètement  achevés  au  printemps. 
Alors  la  nouvelle  royauté,  qui  conserve  encore  l'air 
ébauché  et  tout  fraîchement  cimenté,  aura  aussi  quel- 
que chose  de  plus  habitable.  Son  aspect  actuel  n'a 
rien  de  complet.  Dans  le  fait,  quand  on  considère 
maintenant  les  Tuileries  du  côté  du  jardin,  avec  tous 
ces  bouleversements  de  terrain,  les  déplacements  de 
statues,  la  plantation  des  arbres  sans  feuillage,  les 
vieux  gravats,  les  matériaux  neufs  et  toutes  les  répa- 
rations au  milieu  desquelles  retentissent  les  cris,  les 
marteaux,  les  rires  et  lesjurons,  on  croit  voir  un  em- 
blème de  la  nouvelle  royauté  inachevée. 


Il 


Paris,  49  janvier  1839. 


Le  Temps  remarque  aujourd'hui  que  la  Gazette. 
(VAugsbourg  donne  maintenant  des  articles  hostiles 
envers  la  famille  royale,  et  que  la  censure  allemande, 
si  chatouilleuse  quand  on  parle  des  rois  absolus,  n'a 
pas  le  moindre  égard  pour  un  roi-citoyen.  Qui  croirait 
qu'en  cette  occasion  le  Temps  est  le  journal  le  plus 
habile  du  monde  ?  Il  est  pourtant  vrai  qu'à  l'aide  de 
quelques  paroles  caressantes,  il  atteint  son  but  bien 
plus  promptement  que  ne  le  feraient  d'autres  avec 
toute  l'artillerie  de  leur  polémique.  Son  insinuation 
rusée  a  été  suffisamment  comprise,  et  je  sais  au  moins 
un  écrivain  libéral  qui  regarde  comme  peu  honorable 
de  tenir,  sous  le  bon  plaisir  de  la  censure,  contre  un  roi- 
citoyen  tel  langage  ennemi  qu'elle  ne  lui  passerait  pas 
contre  un  roi  absolu.  Bien  !  mais  nous  demanderons  en 
récompense  à  Louis-Philippe  de  nous  faire  un  plaisir,  uri 


3G  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

*eui,  celui  de  rester  roi -citoyen.  C'est  précisément 
■virce  qu'il  ressemble  chaque  jour  davantage  aux  rois 
ibsolus ,  que  nous  sommes  forcés  de  lui  garder  une 
petite  rancune.  C'est  sans  doute  un  homme  d'une 
probité  parfaite,  père  de  famille  estimable  9  époux 
tendre  et  bon  économe  ;  mais  il  est  fâcheux  qu'il  fasse 
arracher  tous  les  arbres  de  la  liberté  et  les  dépouille 
de  leur  beau  feuillage  pour  les  équarrir  en  poutres 
destinées  à  étayer  la  maison  d'Orléans.  C'est  à  cause 
de  cela,  et  seulement  pour  cela,  que  la  presse  libérale 
se  fâche,  et  les  esprits  de  vérité  en  viennent,  pour  le 
combattre,  à  ne  pas  dédaigner  le  mensonge.  Il  est 
triste,  déplorable  que  cette  tactique  atteigne  jusqu'à 
h  famille  du  roi,  aussi  innocente  qu'aimable.  Certai- 
nement la  presse  libérale  allemande,  moins  spiri- 
tuelle mais  plus  sensible  que  sa  sœur  aînée  de  France, 
jVaura  pas  à  se  reprocher  de  cruauté  sous  ce  rapport. 
«  Vous  devriez  au  moins  avoir  pitié  du  roi  !  »  s'écriait 
dernièrement  le  pacifique  Journal  des  Débats    .     .     . 

J'ai  vu  ces  jours  passés  l'orphelin  de  M&uoiti,  qui  a 
été  pendu  à  Modène;  j;ai  vu  aussi  la  senora  Luisa  de 
Torrijos,  pauvre  dame  paie  comme  la  mort,  qui  s'est 
hâtée  de  s'enfuir  à  Paris  quand  elle  a  appris  aux  fron- 


DK     LA     FRANCE.  61 

coûté  la  vie  à  un  bien  grand  nombre  qui  seraient 
bonnues  faits  aujourd'hui,  de  sorte  que  parmi  ces  der- 
niers  il  n'y  a  que  peu  d'exemplaires  complets  de  plu- 
sieurs années. 

Au  reste,  jeunes  et  vieux,  dans  la  salle  des  Amis  du 
Peuple,  conservaient  un  digne  sérieux,  comme  on  le 
trouve  toujours  chez  des  hommes  qui  se  sentent 
forts.  Seulement  leurs  yeux  élincelaient,  et  souvent  ils 
criaient  :  C'est  vrai!  cest  vrai!  quand  l'orateur  arti- 
culait un  fait.  Lorsque  le  citoyen  Cavaignac,  dans  un 
discours  que  je  ne  pus  bien  saisir,  parce  que  son  débit 
est  haché  et  jeté  négligemment,  parla  des  persécutions 
judiciaires  auxquelles  les  écrivains  sont  toujours  expo- 
sés ,  je  m'aperçus  que  mon  voisin  se  cramponnait  à 
moi  pour  résister  à  son  émotion  intérieure,  et  qu'il  se 
mordait  les  lèvres  pour  ne  pas  parler.  C'était  un  jeune 
enragé  aux  yeux  brillants  comme  des  étoiles  en  fu- 
reur; il  portait  le  petit  chapeau  de  toile  cirée  à  larges 
bords  qui  distingue  les  républicains.  «Mais  n'est -il 
pas  vrai,  me  dit-il  enfin,  que  cette  persécution  des 
écrivains  est  une  censure  indirecte?  Il  faut  qu'on 
puisse  imprimer  tout  ce  qu'on  peut  dire,  et  l'on  doit 
pouvoir  tout  dire.  Marat  soutenait  que  c'était  injustice 

de  citer  pour  manifestation  d'opinion  un  citoyen  de- 

i 


G2  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

vant  un  tribunal  et  qu'on  ne  doit  compte  d'une  opi- 
nion qu'au  public.  Tout  ce  qu'on  dît  n'est  qu'une  opi- 
nion; Camille  Desmoulins  remarque  encore  avec  raison  : 
qu'aussitôt  que  les  décemvirs  eurent  interpolé  dans  ks 
codes  qu'ils  avaient  rapportés  de  Grèce  une  loi  contre 
la  calomnie,  on  découvrit  aussitôt  qu'ils  avaient  l'in- 
tention d'anéantir  la  liberté  et  de  rendre  permanent 
leur  décemvirat.  De  même  quand  Octave,  quatre 
cents  ans  plus  tard ,  remit  en  vigueur  cette  loi  des 
décemvirs  et  ajouta  encore  un  article  à  cette  autre  : 
Lex  Julia  lœsœ  majestatis,  on  put  dire  que  la  liberté 
romaine  rendait  le  dernier  soupir.  » 

J'ai  rapporté  toutes  ces  citations  pour  faire  voir 
quelles  sont  les  autorités  des  Amis  du  Peuple.  Le 
dernier  discours  de  Robespierre,  du  8  thermidor,  es! 
leur  évangile.  Il  était  cependant  comique  de  voir  oês 
gens  crier  à  l'oppression  pendant  qu'on  leur  permet 
de  se  fédérer  ouvertement  contre  le  gouvernement,  et 
de  dire  des  choses  dont  la  dixième  partie  suffirait,  en 
Allemagne,  pour  faire  condamner  un  homme  à  une 
enquête  perpétuelle.  On  disait  pourtant,  ce  soir-là,  qu'il 
était  question  de  mettre  un  terme  à  ce  désordre  et 
de  fermer  la  salle  des  Amis  du  Peuple.  «  Je  crois, 
citoyen,  que  la  garde  nationale  et  la  ligne  nous  cerne- 


DE     LA     F  KANCE,  (53 

ront  aujourd'hui,  me  dit,  par  forme  d'avertissement, 
mon  voisin;  avez-vous  préparé  vos  pistolets?  —  Je  m'en 
vais  les  chercher,  îvpondis-je.  »  Puis,  je  quittai  la 
salle  et  me  fis  voiturer  dans  une  soirée  du  faubourg 
Saint-Germain.  Là  ce  n'était  que  lumière,  glaces  flam- 
boyantes, fleurs,  épaules  nues,  eau  sucrée,  gants  jaunes 
et  fadaises.  Et  puis  toutes  les  figures  rayonnaient  d'une 
joie  aussi  triomphante  que  si  la  victoire  de  l'ancien 
régime  eût  été  décidée,  et  pendant  que  les  Vive  la 
république  de  la  rue  de  Grenelle  me  tintaient  encore 
dans  les  oreilles,  il  me  fallut  recevoir  l'assurance  la 
plus  précise  que  le  retour  de  l'enfant  du  miracle,  avec 
toute  sa  parenté  de  miracle,  pouvait  être  regardé  comme 
certain.  Je  ne  puism'empêcherde  dénoncer  deux  doc- 
trinaires que  j'ai  vus  dans  cette  maison  danser  des  gigues 
anglaises;  ces  messieurs  ne  dansent  qu'à  l'anglaise. 
Une  aimable  dame  me  demanda  si  l'on  pouvait  compter 
sur  l'assistance  des  Allemands  et  des  Cosaques?  Je 
l'assurai  que  nous  nous  ferions  encore  une  fois  un 
honneur  de  sacrifier  notre  argent  et  notre  sang  pour 
restaurer  les  Bourbons  de  la  branche  aînée.  —  Savez- 
vous  aussi,  ajouta  la  dame,  que  c'est  aujourd'hui  le 
jour  où  Henri  V  a  fait  sa  première  communion  ?  — 
Quel  jour  important  pour  les  amis  de  l'autel  et  du 


64  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

trône!  répliquai-je,  jour  saint,  digne  d'être  chanté  par 
Lamartine  I 

Cependant  la  nuit  de  ce  beau  jour  devait  êire  mar- 
quée en  rouge  dans  le  calendrier  de  la  France,  et  les 
bruits  à  ce  sujet  devinrent  le  lendemain  matin  l'entre- 
tien de  tout  Paris.  Les  contradictions  de  l'espèce  la  plus 
folle  ne  manquèrent  pas  de  circuler,  et  maintenant 
encore  un  voile  mystérieux  couvre,  tomme  je  l'ai  déjà 
dit,  toute  cette  histoire  de  conjuration.  On  disait  qu'on 
voulait  massacrer  toute  la  famille  royale  et  la  nom- 
breuse société  rassemblée  aux  Tuileries;  qu'on  avait 
gagné  le  concierge  du  Louvre  pour  pouvoir  pénétrer 
par  la  grande  galerie  immédiatement  dans  la  salle  de 
danse  du  Palais  ;  qu'on  avait  tiré  un  coup  dé  feu  destiné 
au  roi,  lequel  n'en  avait  pas  été  atteint  ;  que  plusieurs 
centaines  d'individus  avaient  été  arrêtés,  etc.,  etc. 
L'après-midi,  je  trouvai  dans  le  jardin  des  Tuileries  une 
grande  foule  de  gens  qui  regardaient  les  fenêtres,  comme 
s'ils  voulaient  voir  le  coup  de  feu  qui  avait  été  tiré.  L'un 
racontait  que  Périer  était  monté  à  cheval  la  nuit  pré- 
cédente et,  qu'il  avait  couru  à  la  rue  des  Prouvairs,  au 
moment  où  les  conjurés  avaient  été  arrêtés  après  avoir 
tué  un  agent  de  police.  On  avait  voulu  incendier  le 
pavillon  de  Flore  et  attaquer  par  le  dehors  le  pavillon 


DE     LA    FRANCE.  65 

Marsan.  Le  roi,  disait-on.  était  fort  affligé.  L?s  femmes 
le  plaignaient  et  les  hommes  secouaient  la  tête  avec 
un  air  mécontent.  Les  Français  ont  horreur  du  meurtre 
nocturne.  Dans  les  temps  les  plus  orageux  de  la  révo- 
lution, les  actes  les  plus  horribles  furent  accomplis 
publiquement  et  à  la  clarté  du  jour. 

Je  mai  pu  savoir  encore  précisément  jusqu'à  quel 
point  le  concierge  du  Louvre  a  trempé  dans  la  conspi- 
ration du  2  février.  Les  uns  disent  qu'il  a  donné  l'éveil 
à  la  police  aussitôt  qu'on  lui  eut  offert  de  l'argent  pour 
livrer  les  clefs  du  Louvre.  D'autres  croient  qu'il  les  a 
en  effet  livrées  et  qu'il  est  arrêté  maintenant.  Dans 
tous  les  cas,  on  voit,  en  de  semblables  circonstances, 
comme  les  postes  les  plus  importants  à  Paris  sont 
confiés  aux  personnes  les  moins  admissibles,  sans  qu'il 
soit  pris  des  garanties  particulières  de  sûreté.  Ainsi  le 
trésor  même  a  été  longtemps  entre  les  mains  d'un  spé- 
culateur de  papiers  publics  que  l'État  devait  récompen- 
ser par  une  couronne  de  chêne  pour  n'avoir  perdu  à  la 
Bourse  que  6  millions  au  lieu  de  100  millions.  Ainsi  la 
galerie  (îes  tableaux  du  Louvre,  qui  est  la  propriété 
du  genre  humain  plus  encore  que  celle  des  Français, 
aurait  pu  devenir  le  théâtre  d'attentats  nocturnes,  et 

périr  au  milieu  du  désordre.  Ainsi  le  cabinet  des  mé-, 

4. 


GO  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

dailles  vient  d'ôtre  la  proie  de  voleurs,  qui  n'en  ont 
sûrement  pas  dérobé  les  richesses  par  amour  pour  la 
numismatique,  mais  pour  les  faire  voyager  directe- 
ment dans  le  creuset.  Quelle  perte  pour  la  science, 
puisque  parmi  ces  antiquités  enlevées  se  trouvaient 
non-seulement  les  morceaux  les  plus  rares,  mais  peut- 
être  même  les  seuls  exemplaires  qui  existassent  encore! 
La  destruction  de  ces  antiques  monnaies  est  irrépa- 
rable; car  les  anciens  ne  peuvent,  quoi  qu'on  veuille, 
se  remettre  à  nous  en  fabriquer  de  nouvelles.  Et  ce 
n'est  pas  seulement  une  perte  pour  les  sciences;  mais 
l'anéantissement  de  ces  petits  monuments  d'or  et 
d'argent  enlève  à  la  vie  elle-même  l'expression  de  sa 
réalité.  L'histoire  ancienne  résonnerait  à  nos  oreilles 
comme  un  conte  d'enfants,  n'étaient  les  pièces  de 
monnaies  de  ces  temps,  la  chose  la  plus  réelle  de  ces 
époques,  qui  sont  restées  pour  témoigner  que  ces 
peuples  et  ces  rois  antiques,  dont  nous  lisons  tant  Âê 
choses  merveilleuses,  ont  réellement  existé,  qu'ils  ne 
sont  pas  de  vaines  figures  de  fantaisie,  des  inventions 
rêveuses  de  poètes,  comme  nous  l'assurent  maints 
écrivains  qui  voudraient  nous  persuader  que  toute 
l'histoire  de  l'antiquité,  tous  les  documents  écrits  qui 
nous  en  restent  ont  été  forgés  dans  le  moyen  âge  par 


DE    LA    FRANCE,  07 

les  moines.  De  semblables  assertions  avaient  leur  i?é- 

filiation  la  plus  sonore  dans  le  cabinet  des  médailles 
i 

de  Paris.  Mais  ces  trésors  sont  perdus  sans  retour; 
une  partie  de  l'histoire  ancienne  est  empochée  et 
fondue  du  même  coup,  et  les  peuples  et  les  rois  les 
I  lus  puissants  de  l'antiquité  ne  sont  plus,  aujourd'hui, 
que  des  fables  auxquelles  on  n'a  plus  besoin  de  croire. 
Il  est  plaisant  qu'on  garnisse  à  présent  de  barres  de 
fer  les  fenêtres  de  ce  cabinet  volé,  quoiqu'il  ne  soit 
pas  probable  que  les  larrons  reviennent  de  nuit  pour 
restituer  leur  larcin.  Lesdites  barres  de  fer  sont  peintes 
en  rouge,  ce  qui  fait  très-bon  effet.  Tous  les  passants 
lèvent  la  tête  et  partent  d'un  éclat  de  rire.  M.  Raoul 
Rochette,  le  conservateur  des  médailles  volées,  doit 
bien  s'étonner  que  les  vohurs  ne  l'aient  pas  volé  lui- 
même,  lui  qui  s'est  toujours  attribué  plus  d'importance 
qu'aux  médailles,  et  regardait  cette  collection  comme 
une  possession  inutile,  si,  par  malheur,  il  n'était  plus 
là  pour  l'expliquer.  Il  se  promène  maintenant  dans 
l'oisiveté  et  ricane  comme  notre  cuisinière,  un  jour  *] 
que  le  chat  lui  avait  dérobé  dans  la  cuisine  un  mor- 
jjceau  de  viande  crue.  «  Le  voilà  bien  avancé,  il  ne  sait  v 
pas  faire  cuire  la  viande  »,  disait  notre  cuisinière,  et 
elle  riait  aussi. 


68  ŒUVRES    DE    HENRI     HEINE. 

Pendant  que  des  embarras  et  des  urgences  de 
toutes  sortes  bouleversent  l'intérieur  de  FÉtat,  que 
les  affaires  extérieures  se  compliquent  d'une  manière 
inquiétante;  pendant  que  toutes  les  institutions,  y 
compris  la  plus  élevée,  la  royauté,  sont  compromises, 
que  le  désordre  politique  menace  toutes  les  exis- 
tences; Paris,  cet  hiver,  est  toujours  l'ancien  Paris, 
la  belle  ville  des  merveilles,  qui  sourit  avec  tant  de 
grâce  au  jeune  homme,  exalte  si  puissamment  l'homme 
fait  et  console  si  doucement  le  vieillard,  «.  C'est  là 
qu'on  peut  se  passer  de  bonheur  » ,  disait  madame  de 
Staël;  mot  plein  de  justesse,  mais  qui  dans  sa  bouche 
perdait  son  effet;  car  elle  ne  se  sentait  si  malheu- 
reuse depuis  longtemps  que  parce  qu'elle  ne  pouvait 
vivre  à  Paris  et  que  Paris  était  son  bonheur.  Ainsi 
l'amour  pour  Paris  est  pour  beaucoup  dans  le  patrio- 
tisme des  Français,  et  si  Danton  ne  prit  pas  la  fuite, 
parce  qu'on  ne  peut  emporter  la  patrie  attachée  aux 
semelles  de  ses  souliers,  cela  voulait  dire  qu'on  ne 
trouverait  pas  à  l'étranger  les  magnificences  de  Paris. 
Mais  Paris  est  à  proprement  dire  toute  la  France. 
Celle-ci  n'est  que  la  grande  banlieue  de  Paris.  Sauf  j 
ses  belles  campagnes  et  les  aimables  qualités  do  ses 


PE     LA    FRANCE.  69 

habitants,  en  général  toute  la  France  est  déserte,  dé- 
serte au  moins  sous  le  rapport  intellectuel.  Tout  ce 
qui  se  distingue  en  province  émigré  de  bonne  heure 
dans  la  capitale,  foyer  de  toute  lumière  et  de  tout 
éclat.  La  France  ressemble  à  un  jardin  où  l'on  a  cueilli 
les  plus  belles  fleurs  pour  les  réunir  en  bouquet,  et  ce 
bouquet  s'appelle  Paris.  11  est  vrai  que  son  parfum 
n'a  plus  aujourd'hui  autant  de  puissance  qu'après  ces 
journées  fleuries  de  juillet,  quand  tous  les  peuples  en 
étaient  entêtés.  Pourtant  il  est  encore  assez  beau  pour 
briller  comme  un  bouquet  de  fiancée  au  sein  de  l'Eu- 
rope. Paris  n'est  pas  la  capitale  de  la  France  seule, 
mais  bien  de  tout  le  monde  civilisé;  c'est  le  rendez- 
vous  de  ses  notabilités  intellectuelles.  Ici  est  rassemblé 
tout  ce  qui  est  grand  par  l'amour  ou  par  la  haine, 
par  le  sentiment  comme  par  la  pensée,  par  le  savoir 
ou  par  la  puissance,  par  le  bonheur  comme  par  le 
malheur,  par  l'avenir  ou  par  le  passé.  Quand  on  con- 
sidère la  réunion  d'hommes  distingués  ou  célèbres 
qu'on  y  trouve ,  Paris  nous  apparaît  comme  un  Pan- 
théon des  vivants.  On  crée  ici  un  nouvel  art,  une  nou- 
velle religion,  une  nouvelle  vie;  c'est  ici  que  s'agitent 
joyeusement  les  créateurs  d'un  nouveau  monde.  Les 
hommes  du  pouvoir  s'y  démènent  d'une  façon  mes- 


v 


70  ŒUVRES    DE    HENRI     HEINE, 

quine,  mais  le  peuple  est  grand  et  sent  la  hauteur 
vertigineuse  de  sa  mission.  Les  fils  veulent  rivaliser 
avec  leurs  pères,  descendus  glorieux  et  consacrés 
dans  la  tombe.  On  entrevoit  l'aurore  de  puissantes 
actions,  et  de  nouveaux  dieux  veulent  se  révéler.  Et 
puis  on  rit  et  l'on  danse  partout;  partout  éclate  la 
plaisanterie  légère,  la  moquerie  la  plus  gaie;  et  comme 
nous  sommes  en  carnaval,  beaucoup  se  déguisent  en 
doctrinaires,  se  griment  la  figure  avec  du  pédan- 
tisme  à  mourir  de  rire  et  vont  soutenant  qu'ils  ont 
peur  de  la  Prusse, 


IV 


Paris,  <er  mars  1832 


Les  événements  d'Angleterre  réclament  depuis  quel- 
que temps,  plus  que  jamais,  toute  notre  attention. 
Nous  devons  nous  avouer  à  la  fin  que  l'hostilité  décla- 
rée des  rois  absolus  nous  est  moins  dangereuse  que 
l'équivoque  amitié  du  constitutionnel  John  Bull.  Les 
intrigues  populicides  de  l'aristocratie  anglaise  se  mani- 
festent assez  menaçantes  à  la  clarté  du  jour,  et  les 
brouillards  de  Londres  ne  cachent  plus  qu'insuffisam- 
ment les  mailles  et  les  nœuds  subtils  qui  rattachent  le 
réseau  de  protocoles  de  la  conférence  aux  lacets  parle- 
mentaires. La  diplomatie  a  veillé  là-bas,  avec  plus  d'ac- 
tivité que  partout  ailleurs,  sur  ses  intérêts  de  naissance  ; 
elle  a  tissu  avec  plus  de  zèle  que  jamais  la  trame  !a 
plus  pernicieuse,  et  M.,  de  Talleyrand  semble  être 
araignée  et  mouche  en  môme  temps.  Est-ce  que  le 
vieux  diplomate  n'est  plus  aussi  rusé  que  jadis,  quand^ 


72  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

nouvel  Hephaistos,  il  prit  le  puissant  dieu  de  la 
guerre  lui-même  dans  ses  mailles  de  fer  si  habilement 
forgées?  Ou  bien  lui  est-il  arrivé  cette  fois  comme  au 
surraffiné  Merlin,  qui  s'enlaça  lui-même  dans  îe  charme 
qu'il  avait  inventé  et  demeura  captif  au  fond  d'un 
tombeau,  enchaîné  par  sa  propre  parole,  retenu  par 
ses  conjurations?  Mais  pourquoi  avoir  placé  M.  de 
Talleyrand  justement  au  poste  le  plus  important  pour 
les  intérêts  de  la  révolution  de  juillet,  quand  il  eût 
fallu  plutôt  l'inflexible  droiture  d'un  citoyen  irrépro- 
chable? Je  ne  veux  pas  dire  expressément  que  le  vieil 
et  glissant  ci -devant  évoque  d'Autun  n'est  pas  un 
homme  d'honneur  :  au  contraire,  le  serment  qu'il  vient 
de  prêter,  il  le  tiendra  certainement,  car  c'est  le 
treizième,  Nous  n'avons  sans  doute  pas  d'autre  ga- 
rantie de  sa  probité,  mais  elle  est  suffisante;  car  il 
n'est  jamais  arrivé  qu'un  homme  honorable  ait  pour 
la  treizième  fois  violé  son  serment.  On  assure  d'ail- 
leurs que  lors  de  son  audience  de  congé,  Louis-Phi- 
lippe lui  a, dit,  par  précaution:  «  M.  de  Talleyrand, 
i 

quelque  considérables  que  soient  les  offres  qu'on 
pourra  vous  faire,  je  vous  donne  le  double  dans  tous 
les  cas.  »  Cependant  avec  un  homme  déloyal,  il  n'y 
aurait  encore  là  aucune  sûreté;  car  il  est  dans  le  ca- 


DE    LA    FRANCE.  73 

ractère  de  la  déloyauté  de  ne  pas  demeurer  fidèle  à 
soi-même ,  de  sorte  qu'on  ne  peut  compter  l'en- 
chaîner par  la  satisfaction  de  l'intérêt  personnel. 

Le  pire  est  que  les  Français  se  figurent  Londres 
comme  un  second  Paris,  le  West-End  comme  un 
faubourg  Saint-Germain;  qu'ils  prennent  les  réforma- 
teurs anglais  pour  des  libéraux  liés  à  eux  par  la  fra- 
ternité, les  parlements  pour  une  chambre  des  pairs 
et  une  chambre  des  députés;  enfin  qu'ils  mesurent  et 
jugent  tout  ce  qui  se  passe  et  tout  ce  qui  existe  en  An- 
gleterre d'après  des  règles  et  des  habitudes  françaises. 
Il  en  résulte  des  erreurs  qu'ils  paieront  peut-être  bien 
cher  dans  la  suite.  Les  deux  peuples  ont  un  caractère 
trop  diamétralement  opposé  pour  pouvoir  s'entendre, 
et  les  circonstances  dans  les  deux  pays  ont  une  origine 
trop  différente  pour  souffrir  la  comparaison,  surtout 
sous  le  rapport  politique.  Le  supplément  de  mes 
Beisebilder  contient  à  ce  sujet  beaucoup  de  docu- 
ments instructifs  recueillis  sur  les  lieux  par  moi- 
même,  et  je  suis  obligé  d'y  renvoyer  pour  éviter  des 
répétitions.  Je  citerai  encore  les  excellents  Mémoires 
du  prince  de  Puckler-Muskau,  quoique  l'âme  poé- 
tique de  l'auteur  ait  bien  voulu  voir  dans  ce  dur  et 

raide  anglicisme  plus  de  mouvement  intellectuel  qu'on 

5 


74-  ŒUVRES    DE    HENRI     HEINE. 

ne  pourrait  y  en  trouver  réellement.  Il  faudrait,  pour 
décrire  exactement  l'Angleterre,  le  faire  en  style  de 
manuel  de  haute  mécanique  ,  à  peu  près  comme  s'il 
s'agissait  d'une  immense  manufacture  compliquée, 
d'une  machine  roulant,  bourdonnant,  grondant,  frot- 
tant, sifflant,  foulant  et  bruissant  à  en  faire  mal,  où  les 
rouages  d'utilité  brillants  et  polis  tournent  autour  des 
dates  revêtues  de  rouille  historique.  Les  saints-simo- 
niens  disent  avec  raison  que  l'Angleterre  est  la  main 
et  la  France  le  cœur  du  monde.  Hélas  !  ce  grand  cœur 
du  monde  perdrait  tout  son  noble  sang  si,  comptant 
sur  la  générosité  anglaise ,  il  demandait  un  jour  se- 
cours à  cette  main  sèche  et  glacée.  Je  ne  me  repré* 
sente  pas  l'égoïste  Angleterre  comme  une  énorme 
panse  à  bière,  ainsi  qu'on  nous  l'a  fait  sur  les  carica- 
tures, mais  bien  sous  la  figure  d'un  long,  maigre  et 
osseux  vieux  garçon ,  qui  rattache  à  sa  culotte  un 
bouton  décousu  et  se  sert  d'un  fil  roulé  en  peloton 
autour  du  globe  du  monde...  Il  coupe  tranquillement 
le  fil  à  l'endroit  où  il  n'en  a  plus  besoin  et  laisse, 
avec  le  même  calme ,  tomber  dans  l'abîme  le  monde 
entier. 

Les  Français  s'imaginent  que  le  peuple  anglais  veut 
la  liberté  à  leur  manière  et  qu'il  lutte,  tout  comme 


DE     LA     F1\ANCE.  75 

eux,  contre  [es  usurpations  d'une  aristocratie;  qu'ainsi 
la  garantit'    d'une    étroite    alliance    entre   les   deux 
peuples  n'existerait  pas  seulement  dans  une  confor- 
mité d'intérêts  vis-à-vis  de  l'étranger,  mais  encore 
sous  le  rapport  intérieur.  Mais  ils  ne  savent  donc  pas 
que  le  peuple  anglais,  par  lui-même,  est  tout  à  l'ait 
date,  et  que  ce  n'est  que  dans  le  sens  le  plus 
étroit  de  l'esprit  de  corporation   qu'il  demande  sa 
1  ih  ité,  c'est-à-dire  ses  libertés  accordées  par  chartes 
s,  tandis  que  la  liberté  française,  liberté 
pour  tout  le  genre  humain,  liberté  dont  tout  Punî- 
tes titres  de  la  raison  à  la  main,  se  mettra  un 
jour  en  possession,  est  essentiellement  et  pour  elle- 
même  odieuse  aux  Anglais.   Ceux-ci  ne  connaissent 
îe  liberté  anglaise,  liberté  anglo- historique,  pa« 
tentée  à  l'usage  des  sujets  de  Sa  Majesté  le  roi  de  la 
Grande-Bretagne,  basée  sur  quelque  vieille  îo'i,  par 
exemple  du  temps  de  la  reine  Anne.  Burke,  qui  vou 
|      burker  les  âmes  et  vendre  la  vie  réelle  à  l'anatomie 
de  l'histoire,  ne  savait  trouver  à  la  révolution  française 
vief  plus  capital  que  celui  de  ne  pas  s'appuyer, 
lie  celle  d'Angleterre,  sur  de  vieilles  institutions, 
i       ne  peut  pas  comprendre  qu'un  état  puisse  subsis- 
ta ,   unis  nobility.  La  nobility  d'Angleterre  est  à  la 


76  ŒUVRES    DE     HENRI    HEINE. 

vérité  tout  autre  chose  q^e  la  noblesse  française ,  et 
elle  mérite  que  j'en  fasse  précisément  cet  éloge.  La 
noblesse  anglaise  s'est  toujours  opposée  à  l'absolu- 
tisme des  rois,  de  concert  avec  le  peuple,  dont  elle 
soutenait  les  droits  en  même  temps  que  les  siens 
propres;  la  noblesse  de  la  France  au  contraire  s'est 
rendue  à  discrétion  aux  rois.  Depuis  Mazariïi,  elle  n'a 
plus  résisté  à  leur  puissance;  elle  n'a  plus  cherché 
qu'à  en  obtenir  sa  part,  au  moyen  d'un  souple  service 
de  cour.  Manœuvres  travaillant  en  commun  avec  les 
rois,  elle  a  opprimé  et  trahi  le  peuple.  La  noblesse 
française  s'est,  à  son  insu,  vengée  sur  les  rois  de  l'état 
d'oppression  où  elle  avait  été  réduite,  en  les  livrant 
aux  séductions  d'une  dépravation  énervante,  en  les 
rendant  presque  imbéciles  à  force  de  flatteries.  Sans 
doute,  épuisée  elle-même  de  force  d'esprit,  elle  a  dû, 
à  cause  de  cela,  tomber  avec  la  vieille  royauté  :  le 
10  août  ne  trouva  aux  Tuileries  qu'une  troupe  grison- 
nante et  décrépite,  armée  de  faibles  épées  de  parado, 
et  ce  ne  fut  pas  un  homme ,  mais  une  femme  qui  or- 
donna avec  courage  et  fermeté  la  résistance.  Mais 
aussi  cette  dernière  dame  de  la  chevalerie  française, 
cette  dernière  représentante  de  l'ancien  régime  expi- 
rant ne  devait  pas  non  plus  descendre  dans  la  tombe 


DE     LA    FRANCE.  77 

avec  tant  d'éclat  de  jeunesse,  et  il  fallait  encore  qu'une 
nuit  d'effroi  teignît  d'un  blanc  de  neige  la  blonde  che- 
velure de  la  belle  Antoinette. 

Il  en  a  été  tout  autrement  de  la  noblesse  anglaise. 
Celle-ci  a  maintenu  sa  force;  ses  racines  s'étendent 
dans  le  sol  vigoureux,  le  peuple,  qui  admet  comme 
les  rejetons  d'une  espèce  pure  les  plus  jeunes  fils  de 
la  nobility  et,  par  cet  intermédiaire  qu'on  appelle  la 
gentry,  demeure  toujours  allié  avec  la  nobility,  la 
véritable  noblesse.  D'ailleurs ,  elle  est  pleine  de  pa- 
triotisme; elle  a  jusqu'à  ce  jour  vraiment  représenté 
ta  vieille  Angleterre  avec  un  zèle  non  simulé,  et  ces 
lords,  qui  coûtent  tant,  ont  aussi,  quand  il  le  fallait, 
fait  à  la  patrie  des  sacrifices.  Il  est  vrai  qu'ils  sont 
arrogants,  et  beaucoup  plus  que  la  noblesse  du  Conti- 
nent, qui  porte  son  arrogance  en  montre  et  se  dis- 
tingue extérieurement  du  peuple  par  des  costumes, 
des  rubans ,  du  mauvais  français ,  des  armoiries ,  des 
croix  et  autres  jouets;  La  noblesse  anglaise  méprise 
trop  la  bourgeoisie  pour  juger  nécessaire  de  lu* 
imposer  par  des  moyens  extérieurs  et  d'exposer  er 
public  les  insignes  de  sa  puissance.  Au  contraire,  on 
voit,  comme  des  dieux  incognito,  les  nobles  anglais 
fêtas  (Tune  manière  simple  et  bourgeoise,  sans  être 


78  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

remarqués,  parcourir  les  rues,  les  théâtres  et  !e* 
raouts  de  Londres.  Ils  réservent  leurs  décorations  fi 
dales  et  autres  oripeaux  de  cette  espèce  pour  les  fV 
de  la  cour  et  pour  les  anciennes  cérémonies.  Aussi 
maintiennent-ils  chez  le  peuple  en  bien  plus  gra 
respect  que  nos  dieux  du  continent,  qui  vont  partout, 
et  connus  de  tous,  revêtus  de  leurs  attributs.  J'en- 
tendis un  jour,  sur  le  pont  de  Waterloo,  à  Londres,  un 
jeune  garçon  qui  disait  à  un  autre  :  Hâve  y  ou  ever 
seen  a  nobleman  (As-tu  jamais  vu  un  noble)?  à  quoi 
l'autre  répondit  :  No;  but  I  hâve  seen  the  coach  of 
the  lord  mayor  (Non;  mais  j'ai  vu  le  carrosse  du  lord 
maire).  Ce  carrosse  est  en  effet  une  caisse  d'une  gran- 
deur merveilleuse,  dorée  avec  une  richesse  inouïe, 
fabuleusement  bigarrée  de  toutes  couleurs ,  avec  un 
cocher  habillé  en  velours  rouge ,  raide  de  galons  d'or, 
et  la  chevelure  poudrée  et  serrée  dans  une  bourse , 
puis  trois  laquais  dito  auxquels  la  bourse  de  cheveux 
ne  fait  pas  faute.  Si  donc  le  peuple  d'Angleterre  se 
querelle  en  ce  moment  avec  sa  noblesse,  ce  n'est  pas 
pour  l'amour  de  l'égalité  civile,  à  laquelle  il  ne  pense 
pas,  ni  de  la  liberté  civile,  dont  il  jouit  complètement, 
mais  seulement  pour  une  question  d'argent.  La  no- 
blesse, en  possession  de  toutes  l*n  sinécures,  de  toutes 


DE    LA    FRANCE.  79 

les  prébondes  ecclésiastiques  et  d'emplois  exorbitam- 
nient  rétribués,  regorge  dans  une  abondance  auda- 
cieuse, pendant  que  la  plus  grande  partie  du  peuple, 
chargée  d'impôts  accablants,  languit  et  meurt  de  faim 
dans  la  misère  la  plus  profonde.  Celui-ci  demande 
en  conséquence  une  réforme  parlementaire,  et  ceux 
des  nobles  qui  soutiennent  cette  mesure  n'ont  rien 
autre  chose  en  vue  que  de  la  foire  servir  à  des  amélio- 
rations matérielles. 

Oui,  la  noblesse  anglaise  est  encore  aujourd'hui 
plus  étroitement  alliée  avec  le  peuple  qu'avec  les  rois, 
dont  elle  a  toujours  su  se  maintenir  indépendante ,  au 
rebours  de  la  noblesse  française.  Elle  n'a  prêté  aux 
rois  que  son  épée  et  sa  parole,  mais  elle  n'a  pris  à  leur 
vie  privée ,  à  leurs  plaisirs  qu'une  part  indifférente  et  • 
familière.  Cela  s'est  passé  ainsi  même  aux  époques  les 
plus  corrompues.  De  cette  façon,  la  noblesse  anglaise, 
tout  en  baisant  la  main  royale  et  fléchissant  le  genou, 
parce  que  l'étiquette  le  veut  ainsi,  est  demeurée  de 
fait  sur  un  pied  égal  avec  les  rois  auxquels  elle  s'est 
opposée  assez  sérieusement  aussitôt  qu'ils  ont  voulu 
porter  atteinte  à  ses  privilèges  ou  se  soustraire  à  son 
influence.  C'est  ce  qui  est  arrivé,  il  y  a  quelques  années, 
de  la  manière  la  plus  évidente,  lorsque  Canning  de- 


80  ŒUVRES     DE     HENRI    HEINE. 

vint  ministre.  Dans  le  moyen  âge ,  les  barons  anglais 
auraient,  en  pareil  cas,  pris  le  casque  et  endosse  la 
cuirasse;  puis,  le  glaive  au  poing  et  suivis  de  leurs 
vassaux ,  ils  seraient  entrés  au  château  du  roi  et  se 
seraient  fait  donner  satisfaction  avec  uno  soumission 
ironique  et  une  courtoisie  armée.  De  nos  jours,  il  leur 
a  fallu  recourir  à  des  moyens  moins  chevaleresques , 
et  les  gentilshommes  qui  composaient  alors  le  mi- 
nistère cherchèrent,  comme  on  sait,  à  imposer  au 
roi  en  donnant  tous  à  l'improviste,  et  avec  un  accord 
perfide,  leurs  démissions.  Les  suites  en  sont  assez 
connues.  Georges  IV  s'appuya  sur  Georges  Canning , 
le  véritable  saint  Georges  de  l'Angleterre,  qui  fut  sur 
le  point  d'abattre  le  dragon  le  plus  puissant  du  monde. 
Après  lui  vint  lord  Goderich  avec  sa  figure  vermeille 
et  fleurie  et  son  ton  affecté  de  véhémence  d'avocat, 
qui  laissa  bientôt  tomber  de  ses  faibles  mains  la  lance 
qui  lui  avait  été  remise,  de  telle  sorte  que  le  pauvre 
roi  fut  obligé  de  se  remettre  à  la  merci  de  ses  antiques 
barons,  et  que  le  général  de  la  sainte  alliance  reçut  de 
nouveau  le  commandement.  J'ai  démontré  ailleurs 
pourquoi  aucun  ministre  libéral  ne  peut  rien  faire  de 
très-bon  en  Angleterre  et  doit  en  conséquence  céder 
ïa  place  à  ces  fiers  tories,  qui  font  passer  naturellement 


DE    LA     FRANCE.  81 

un  grand  bill  d'amélioration  avec  d'autant  plus  de  faci- 
lité qu'ils  n'ont  pas  à  vaincre  la  résistance  parlemen- 
taire de  leur  propre  entêtement.  C'est  dans  tous  les 
temps  le  diable  qui  a  bâti  les  plus  grandes  églises. 
Wellington  a  fait  triompher  cette  émancipation  pour 
laquelle  Canning  avait  combattu  inutilement,  et  il  est 
peut-être  destiné  à  emporter  ce  bill  de  réforme  qui 
fera  probablement  chavirer  lord  Grey.  Je  crois  à  la 
chute  prochaine  de  ce  dernier,  et  nous  verrons  alors 
revenir  au  gouvernement  tous  ces  irréconciliables 
aristocrates  qui,  depuis  quarante  ans,  ont  combattu, 
coûte  que  coûte,  le  peuple  français,  représentant  des 
idées  démocratiques.  Cette  fois,  la  vieille  rancune  cé- 
dera sans  doute  le  pas  aux  intérêts  matériels,  et  l'on 
verra  volontiers  le  rival  plus  dangereux  de  l'Est  et  ses 
satellites  combattu  par  les  armes  françaises;  d'autant 
plus  que  ce  seront  des  ennemis  qui  s'affaibliront  Tun 
par  Fautre.  Oui,  les  Anglais  exciteront  encore  le  coq 
gaulois  au  combat  contre  les  aigles  absolus;  avides  cfc 
spectacle ,  ils  regarderont  du  haut  de  leurs  longs  cous, 
de  l'autre  rive  du  canal,  et  applaudiront  comme  à 
Cok-Pit  et  parieront  beaucoup  de  milliers  de  guinées 
sur  l'issue  de  la  lutte. 
Les  dieux  contempleront-iîs,  du  haut  de  leur  pa- 


i/* 


82  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

villon  azuré,  ce  spectacle  avec  une  semblable  indiffé- 
rence? Anglais  du  ciel,  seront-ils  témoins  insensibles 
de  nos  cris  de  détresse  et  de  nos  blessures?  N'auront-ils 
qu'un  regard  de  plomb  pour  ce  combat  à  mort  des 
peuples 

Hélas  !  puisse  l'exemple  de  leur  empereur  apprendre 
encore  à  temps  aux  Français  ce  qu'on  peut  attendre 
de  la  magnanimité  anglaise  !  Est-ce  que  le  Bellêrophon 
n'a  pas  depuis  longtemps  détruit  cette  chimère?  Puisse 
la  France  ne  jamais  compter  sur  l'Angleterre,  comme 
la  Pologne  a  compté  sur  la  France  ! 

Si  pourtant  cet  affreux  malheur  devait  se  réaliser, 
si  la  France ,  mère  de  la  civilisation  et  de  la  liberté , 
devait  être  perdue  par  légèreté  et  par  trahison ,  si  le 
langage  grasseyant  des  lieutenants  de  Postdam  devait 
encore  retentir  dans  les  rues  de  Paris,  la  sale  botte 
teutonique  souiller  de  nouveau  le  noble  pavé  des  bou- 
levards, le  Palais -Royal  exhaler  encore  une  fois 
l')deur  de  cuir  de  Russie,  alors  il  y  aurait  dans  le 
monde  un  homme  qui  serait  plus  malheureux  que 
/jamais  homme  n'a  été,  un  homme  qui,  par  ses  dé- 
plorables et  mesquines  idées  de  comptoir,  serait  de- 
venu responsable  de  la  perte  de  sa  patrie,  dont  le 


PE    LA    FRANCE.  83 

cœur  serait  dévoré  par  tous  les  serpents  du  remords 
el  la  tète  chargée  de  toutes  les  malédictions  de  l'hu- 
manité. Les  damnés  de  l'enfer  se  consoleraient  alors 
entre  eux  en  se  racontant  les  tourments  de  cet  homme, 
lirments  de  Casimir  Périer.  Quelle  effrayante  res- 
ponsabilité pèse  en  effet  sur  ce  seul  homme  !  Le  fris- 
son me  saisit  toutes  les  fois  que  je  l'approche.  Je  suis 
resté  naguère  pendant  une  heure  comme  enchaîné  au- 
de  lui  par  un  charme  mystérieux ,  et  j'observais 
cette  figure  sombre  qui  s'est  placée  si  hardiment  entre 
les  peuples  et  le  soleil  de  juillet.  Si  cet  homme  tombe, 
me  disais-je  alors,  la  grande  éclipse  de  soleil  finira, 
et  l'étendard  tricolore  du  Panthéon  reprendra  son 
éclat  inspirateur,  et  les  arbres  de  la  liberté  fleuriront 
de  nouveau  !  Cet  homme  est  l'Atlas  qui  porte  sur  ses 
épaules  la  bourse  et  tout  Féchafaudage  des  puissances 
européennes,  et  s'il  tombe,  tomberont  aussi  les  comp- 
toirs de  change,  et  les  cours,  et  l'égoïsme,  et  la 
grande  boutique  où  l'on  a  trafiqué  des  espérances  les 
plus  nobles  de  l'humanité. 

Ce  n'est  pas  tout  à  fait  à  tort  qu'on  le  nomme  Atlas. 
Périer  est  un  homme  d'une  taille  peu  ordinaire,  aux 
larges  épaules,  à  la  charpente  forte  et  d'un  aspecî 
puissant.  On  se  fait  ordinairement  une  fausse  idée  de 


84  ŒUVRES     DE    HENRI    HEINE. 

son  extérieur,  soit  parce  que  les  journaux  parlent  sans 
cesse  de  son  état  maladif  pour  l'irriter,  lui  qui  se 
porte  fort  bien  et  veut  rester  président  du  conseil, 
soit  parce  qu'on  raconte ,  à  propos  de  cette  même 
irritation,  les  anecdotes  les  plus  exagérées  et  que  Ton 
juge  comme  son  état  naturel  la  passion  avec  laquelle 
on  le  voit  agir  à  la  tribune.  Mais  cet  homme  est  tout 
autre  quand  on  l'aperçoit  dans  sa  maison ,  en  société 
et  surtout  dans  une  situation  tranquille.  Alors  son 
visage  acquiert,  au  lieu  de  cette  expression  animée 
d'exaltation  ou  d'abattement  que  lui  donne  la  tribune, 
une  dignité  vraiment  imposante;  tout  son  être  se  re- 
lève avec  une  virilité  plus  belle  et  plus  noble,  et  on 
l'observe  avec  satisfaction  aussi  longtemps  qu'il  ne 
parle  pas.  Sous  ce  rapport,  il  est  tout  l'opposé  de  la 
dame  de  comptoir  de  mon  café  de  prédilection,  qui 
ne  paraît  pas  belle  tant  qu'elle  se  tait  et  dont  tous  les 
traits  rayonnent  de  grâce  aussitôt  qu'elle  ouvre  la 
bouche.  Seulement  Périer,  quand  il  se  tait  longtemps 
et  qu'il  écoute  avec  attention  les  autres,  contracte 
profondément  ses  lèvres  amincies ,  ce  qui  donne  à  la 
bouche  l'aspect  d'un  creux  prononcé.  Alors,  il  a  cou- 
tume de  faire  signe  avec  sa  tête  penchée  et  attentive, 
comme  un  homme  qui  semble  dire  :  Tout  s'arrangera. 


DF     LA    FRANCK.  8^) 

Son  front  est  élevé,  et  le  paraît  d'autant  plus  que  le 
dessus  de  la  tête  n'est  couvert  que  de  rares  cheveux. 
Ces  cheveux  sont  gris,  presque  blancs,  couchés  à  plat 
et  couvrent  assez  maigrement  le  reste  de  la  tête,  dont 
la  courbure  est  belle  et  bien  proportionnée,  et  le  long 
de  laquelle  de  petites  oreilles  se  dessinent  presque 
avec  grâce.  Le  menton  est  court  et  ordinaire.  Le  noir 
bouquet  de  ses  sourcils  descend  d'un  air  rude  et  sau- 
vage sur  les  orbites  creux  au  fond  desquels  ses  yeux, 
profondément  cachés,  semblent  se  tenir  aux  aguets: 
mais  il  en  sort  parfois  un  éclair  qui  brille  comme  un 
stylet.  Son  teint  est  gris-jaune,  couleur  ordinaire  des 
soucis  et  de  la  contrariété.  On  voit  courir  sur  sa  face 
toutes  sortes  de  plis  singuliers,  qui,  sans  être  com- 
muns, il  est  vrai,  ne  sont  pas  nobles  non  plus,  peut- 
être  sont-ils  juste-milieu.  On  prétend  reconnaître  en 
lui  le  banquier  et  trouver  dans  sa  tenue  les  habitudes 
mercantiles;  j'ai  même  un  ami  qui  assure  qu'il  a  tou- 
jours envie  de  lui  demander  le  prix  du  café  ou  le 
cours  du  change.  Mais  quand  on  sait  qu'un  homme 
est  aveugle,  dit  Lichtenberg,  on  croit  toujours  s'en 
apercevoir,  même  à  sa  nuque.  Je  ne  trouve  sans  doute 
dans  tout  l'extérieur  de  Casimir  Périer  rien  qui  me  rap- 
pelle la  noblesse  de  naissance  -,  mais  il  a  dans  son  être 


j^ 


86  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

beaucoup  de  cette  belle  culture  de  la  bourgeoisie, 
telle  qu'on  la  trouve  chez  les  hommes  chargés  des 
soins  les  plus  actifs  des  affaires  publiques  et  qui  n'ont 
pas  le  temps  de  s'occuper  de  manières  chevaleresques 
et  d'autres  semblables  moyens  de  toile! te. 

C'est  d'après  ses  discours  qu'on  peut  mieux  juger 
Périer;  c'est  son  meilleur  côté,  au  moins  pendant  la 
période  de  la  restauration,  où,  l'un  des  plus  éminents 
parmi  les  orateurs  de  l'opposition,  il  fit  la  plus  noble 
guerre  au  charlatanisme  menteur  de  la  prêtrise  et  de 
la  courtisanerie.  J'ignore  s'il  était  alors  aussi  emporté 
extérieurement  qu'il  l'est  aujourd'hui.  Je  ne  taisais  à 
cette  époque  que  lire  ses  discours,  modèles  de  tenue 
et  de  dignité,  et  tellement  calmes  et  sensés  que  je  le 
jugeais  un  homme  tout  à  fait  âgé.  La  plus  sévère 
logique  régnait  dans  ces  discours:  il  y  avait  quelque 
chose  de  raide,  des  arguments  raides,  serrés  l'un  à 
côté  de  l'autre  comme  des  barres  de  fer  infrangibles, 
derrière  lesquelles  apparaissait  souvent  une  ombre  de 
sensibilité,  telle  qu'un  pâle  visage  de  nonne  à  travers 
la  grille  d'un  parloir  de  couvent.  Les  raides  arguments, 
les  barres  de  fer  sont  restés;  mais  on  ne  voit  plus  der- 
rière que  colère  impuissante ,  comme  un  animal  sau- 
vage qui  bondit  ça  et  là. 


DE    LA    FRANCE.  87 

Beaucoup  dos  derniers  discours  de  Périer,  qui  ont 
pour  objet  des  projets  de  loi,  par  exemple  celui  de  la 
pairie,  ne  sont  pas  son  ouvrage.  Le  temps  manque  au 
ministre  pour  des  travaux  d'une  telle  étendue;  il  lui 
faut  maintenant  devenir  chaque  jour  dans  ses  impro- 
visations d'autant  plus  irritable,  plus  passionné  que  le 
système  qu'il  doit  défendre  est  plus  inquiétant,  plus 
dépourvu  de  dignité  et  de  noblesse 


Est-ce  l'esprit  de  la  satire  qui  m'offre  des  contrastes, 
ou  bien  Casimir  Périer  a-t-il  réellement  une  ressem- 
blance avec  le  plus  grand  ministre  qui  ait  jamais  gou- 
verné l'Angleterre,  avec  Georges  Canning?  Mais  je  ne 
suis  pas  le  seul  qui  avoue  qu'il  rappelle  étonnamment 
ce  grand  homme  et  qu'il  existe  une  affinité  secrète 
entre  tous  les  deux. 

Peut-être  cette  ressemblance  entre  Périer  et  Can- 
ning se  manifeste-t-elle  dans  leur  naissance  également 
plébéienne  et  dans  leur  apparition  bourgeoise,  dans  la 
difficulté  de  leur  position,  dans  leur  inébranlable 
force  d'action,  dans  la  résistance  qu'ils  opposèrent 


88  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

aux  attaques  féodales  et  aristocratiques.  Elle  cesse 
dans  la  ligne  adoptée  et  dans  les  sentiments  dé- 
ployés par  chacun  d'eux.  Le  premier,  né,  élevé 
sur  les  moelleux  coussins  de  l'opulence,  a  pu  déve- 
lopper en  paix  ses  meilleurs  penchants ,  et  sans 
peine,  prendre  part  à  cette  opposition  aisée  que  la 
bourgeoisie  fit  pendant  la  restauration  contre  l'aristo- 
cratie et  le  jésuitisme.  Georges  Canning  au  contraire, 
né  de  parents  malheureux ,  n'était  que  le  pauvre  fils 
d'une  pauvre  mère,  qui  le  jour  veillait  sur  lui  dans  la 
tristesse  et  dans  les  larmes,  et  le  soir  était  obligée 
pour  lui  gagner  du  pain  de  monter  sur  le  théâtre,  de 
jouer  la  comédie  et  de  rire.  Passant  plus  tard  du  petit 
malheur  de  l'indigence  dans  le  malheur  plus  grand 
d'une  dépendance  brillante,  il  subit  l'appui  d'un  oncle 
et  la  protection  d'une  noblesse  orgueilleuse. 

Mais  si  ces  deux  hommes  furent  différents  par  la 
situation  où  le  sort  les  jeta  et  les  maintint  longtemps, 
ils  le  furent  plus  encore  par  les  sentiments  dont  ils 
firent  preuve  quand  ils  eurent  atteint  le  sommet  de  la 
puissance,  là  où  ils  pouvaient  enfin,  libres  de  toute 
contrainte,  prononcer  le  grand  mot  de  l'énigme.  Casi- 
mir Périer,  qui  n'avait  jamais  été  dépendant,  qui  avait 
toujours  eu  largement  en  son  pouvoir  les  moyens  dà 


DE    LA    FRANCE.  80 

conserver,  d'entretenir,  d'accroître  en  soi  la  flamme, 
sacrée  de  la  liberté,  se  montra  tout  d'un  coup  animé 
d'un  esprit  étroit  et  mercantile;  méconnaissant  ses 
forces,  il  se  courba  devant  ces  puissants  qu'il  pouvait 
anéantir,  il  mendia  la  paix  qu'il  aurait  dû  n'accorder 
qu'à  titre  de  grâce;  et  maintenant  il  viole  l'hospitalité, 
offense  le  malheur  le  plus  sacré,  et,  Prométhée  à 
rebours,  il  ravit  aux  hommes  la  lumière  pour  la 
rendre  aux  dieux.  Georges  Canning  au  contraire, 
d'abord  gladiateur  au  service  des  tories,  quand  il 
put  enfin  secouer  les  chaînes  de  cet  esclavage  se  leva 
dans  toute  la  majesté  de  sa  bourgeoisie  native  et,  au 
grand  effroi  de  ces  ci-devant  Mécènes,  proclama, 
Spartacus  de  Downing-Street,  la  liberté  civile  et  reli- 
gieuse pour  tous  les  peuples  et  gagna  à  l'Angleterre 
tous  les  cœurs  libéraux  et  par  suite  la  prépondérance 
en  Europe. 

C'était  alors  un  temps  fcren  sombre  en  Allemagne;  rien 
que  hiboux,  édits  de  censure,  odeur  de  prison,  romans 
d'abnégation,  parades  militaires,  bigotisme  et  imbécil- 
lité. Quand  tout  à  coup  l'éclat  des  paroles  deC4anning 
vint  nous  éclairer,  tout  ce  qui  avait  un  cœur  encore  ou- 
vert à  l'espérance  poussa  des  cris  de  joie.  En  ce  qui 
touche  l'auteur  de  ces  articles,  il  donna  le  baiser  d'adieu 


90  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

aux  objets  de  ses  plus  chères  affections  et  s'em- 
barqua pour  Londres,  afin  d'y  voir  et  d'y  entendre 
c-anning.  Je  passai  alors  des  journées  entières  dans  la 
galerie  de  Saint-Étienne  et  vécus  de  sa  vue  ;  et  je  bus 
les  paroles  qui  sortaient  de  sa  bouche,  et  mon  cœur 
était  enivré.  Il  était  de  taille  moyenne,  beau;  son 
visage,  clair  et  noble;  son  front,  très-élevé,  un  peu 
chauve;  sa  bouche,  arrondie  avec  un  sentiment  de 
bienveillance  ;  ses  regards  étaient  doux  et  persuasifs. 
Assez  véhément  dans  ses  gestes  quand  il  frappait  quel- 
quefois sur  la  boîte  de  tôle  qui  était  devant  lui  sur  la 
table  des  actes,  il  restait  toujours  dans  la  passion  plein 
de  convenance  et  de  dignité,  gentlemanlike.  En  quoi 
consistait  donc  sa  ressemblance  extérieure  avec  Casi- 
mir Périer?  Je  ne  sais;  mais  la  figure  de  celui-ci, 
quoique  plus  grande  et  plus  forte,  me  présente  une 
analogie  frappante  avec  celle  de  Canning.  Une  cer- 
taine disposition  maladive,  irritable  et  abattue,  que 
nous  voyions  chez  celui-ci,  est  remarquable  aussi  chez 
jPérier.  Quant  au  talent,  la  balance  reste  égale  entre 
eux.  Seulement  Canning  accomplissait  les  choses  les 
plus  difficiles  avec  une  certaine  aisance,  semblable  à 
Ulysse  qui  tendait  Tare  rebelle  avec  autant  de  facilité 
qu'il  aurait  fait  des   cordes  d'une  lyre;  tandis  que 


DE    LA     FRANCE.  94 

Perler  montre  dans  l'acte  le  moins  important  une  cer- 
taine pesanteur,  déploie  tontes  ses  forces  à  propos  de 
la  mesure  la  pins  insignifiante,  et  met  en  mouvement 
tonte  sa  cavalerie  et  son  infanterie  spirituelle  et  réelle; 
enfin,  quand  il  vont  toucher  les  cordes  les  plus  déli- 
cates, il  gesticule  avec  autant  d'effort  que  s'il  tendait 
l'arc  d'Ulysse.  J'ai  caractérisé  plus  haut  ses  discours. 
Canning  était  aussi  l'un  des  plus  grands  orateurs  de 
son  temps.   On  lui  reprochait  seulement  un  langage 
trop  fleuri,  trop  paré.  Mais  il  n'a  certainement  mérité 
ce  reproche  que  dans  sa  première  période,  à  l'époque 
où,  dans  une  position  dépendante  encore,  il  ne  pou- 
vait exprimer  son  opinion  personnelle  et  comblait  ce 
vide  par  des  fleurs  oratoires,  des  arabesques  spirituelles 
et  des  traits  brillants.  Son  langage  n'était  pas  alors 
une  épée,  mais  seulement  le  fourreau,  œuvre  d'un 
travail  précieux,  où  l'or  finement  ciselé  en  guirlandes 
et  les  pierreries  incrustées  étincelaient  de  la  façon  la 
plus  riche.  Plus  tard,  il  tira  de  ce  fourreau  la  lame 
d'acier,  droite  et  sans  ornement,  qui  étincelait  aussi 
avec  autant  de  magnificence  et  qui  avait  au  moins 
assez  de  pointe  et  de  tranchant.  Il  me  semble  voir  en- 
core les  figures  pleureuses  assises  en  face  de  lui,  surtout 
le  ridicule  sir  Thomas  Lethbridge,  qui  lui  demandait, 


Q$  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

avec  beaucoup  de  pathos,  s'il  avait  déjà  choisi  les 
membres  de  son  ministère.  Canning  se  leva  tranquille- 
ment comme  s'il  eût  voulu  faire  un  long  discours,  dit 
en  parodiant  l'emphase  pathétique  :  Yesf  puis  se  ras- 
sit aussitôt  au  milieu  des  éclats  de  rire  les  plus  bruyants. 
C'était  alors  un  coup  d'œil  étonnant.  Presque  toute 
l'ancienne  opposition  était  assise  derrière  les  ministres, 
entre  autres  le  digne  Russel,  l'infatigable  Brougham, 
le  savant  Makintosh,  Cam-Hobhouse  avec  son  visage 
tout  ravagé  par  les  orages,  le  noble  Robert  Wilson  au 
nez  pointu  et  Francis  Burdett,  longue  figure  inspirée 
à  la  Don  Quichotte,  dont  l'excellent  cœur  est  un  jardin 
toujours  florissant  de  pensées  libérales  et  dont  les 
maigres  genoux  touchaient  alors,  comme  le  disait 
Cobbett,  le  dos  de  Canning.  Ce  temps  vivra  toujours 
dans  .ma  mémoire,  et  jamais  je  n'oublierai  le  moment 
où  j'entendis  Georges  Canning  parler  des  droits  des 
peuples,  où  je  fus  frappé  par  ces  paroles  d'émancipa- 
tion, tonnerre  sacré  dont  les  éclats  roulèrent  sur  toute 
la  terre  et  laissèrent  un  écho  consolant  dans  la  cabane 
du  Mexicain  et  dans  celle  du  plus  pauvre  Hindou.  That 
is  my  thunder!  pouvait  dire  alors  Canning.  Sa  voix, 
belle,  sonore  et  pénétrante,  sortait  avec  une  sensibi- 
lité forte  de  sa  poitrine  malade,  et  c'étaient  les  paroles 


DE     LA    FRANCE.  93 

claire*  et  mies  d'un  mourant,  paroles  d'adieu  sanction- 
nées par  la  mort.  Il  avait  perdu  sa  mère  quelques 
jours  auparavant;  et  le  deuil  dont  il  était  revêtu  re- 
haussait la  solennité  de  son  apparition  parlementaire. 
Je  le  vois  encore  avec  ses  gants  noirs,  qu'il  considéra 
de  temps  en  temps  pendant  qu'il  parlait;  et,  le  voyant 
ainsi,  je  me  disais  :  Il  pense  peut-être  à  sa  mère,  à  sa 
misère  prolongée  et  à  la  misère  du  reste  de  ce  pauvre 
peuple  qui  meurt  de  faim  dans  la  riche  Angleterre,  et  ces 
gants  funèbres  sont  garants  que  Canning  sait  ce  que  le 
peuple  souffre  et  qu'il  veut  le  secourir.  Dans  la  vivacité 
de  son  débit,  il  arracha  une  fois  l'un  de  ces  gants  de 
sa  main,  et  je  crus,  un  instant,  qu'il  voulait  le  jeter  aux 
pieds  de  toute  cette  fière  aristocratie  d'Angleterre, 
comme  le  noir  gage  de  bataille  de  l'humanité  oiîensée. 
Si  cette  aristocratie  ne  Ta  pas  tué  directement,  pas 
plus  que  le  prisonnier  de  Sainte-Hélène,  qui  est  mort 
d'un  cancer  à  l'estomac,  elle  lui  a  du  moins  enfoncé 
dans  le  cœur  assez  d'aiguilles  empoisonnées.  On  me 
raconta,  par  exemple,  qu'un  jour,  au  moment  même 
où  il  se  rendait  au  parlement,  on  lui  remit  une  lettre 
Tachetée  avec  des  armoiries  bien  connues  et  qu'il 
n'ouvrit  que  dans  la  salle  des  séances.  11  trouva  dans 
cette  lettre  une  vieii^  r-ffiche  de  comédie,  sur  laquelle 


94  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

était  imprimé,  dans  la  liste  des  acteurs,  le  nom  de  sa 
mère,  qui  venait  de  mourir.  Canning  lui-même  mourut 
bientôt  après;  et  maintenant  voilà  cinq  ans  qu'ii 
repose  à  Westminster,  à  côté  de  Fox  et  de  Sheridan; 
et  sur  la  bouche  qui  a  dit  de  si  grandes  et  de  si  puis- 
santes choses  une  araignée  étend  peut-être  son  stu- 
pide  et  muet  tissu.  Georges  IV  dort  là  aussi  au  milieu 
de  ses  pères  et  de  ses  ancêtres,  représentés  en  pierre 
étendus  sur  leurs  tombeaux,  têtes  de  pierre  sur  cous- 
sins de  pierre,  le  globe  et  le  sceptre  dans  les  mains. 
Autour  d'eux,  dans  de  hauts  monuments,  gît  l'aristo- 
cratie d'Angleterre,  gens  de  marque,  ducs  et  évêques, 
lords  et  barons,  qui  se  pressent  autour  des  rois  dans 
la  mort  comme  pendant  la  vie;  et  quiconque  veut  les 
contempler  à  Westminster  paie  un  shelling  et  six 
pence.  Cet  argent  est  reçu  par  un  pauvre  et  cliétif 
gardien,  dont  l'industrie  consiste  à  montrer  les  hautes 
puissances  défuntes,  en  psalmodiant  une  notice  sur 
leurs  noms  et  gestes,  comme  s'il  faisait  voir  un- 
cabinet  de  figures  en  cire.  J'aime  ces  sortes  de  spec- 
tacles qui  me  rassurent  à  l'égard  de  l'immortalité  des 
grands  de  la  terre;  aussi  n'ai-je  pas  regretté  mon 
(shelling  avec  ses  six  pence:  et  quand  je  quittai  West- 
minster, je  dis  au  gardien  :  «  Je  suis  content  de  ton 


DE    LA    FRANCS.  95 

exhibition,  et  je  te  donnerais  de  grand  cœur  le  double, 
si  la  collection  était  complète.  » 

Voilà  la  véritable  question.  Tant  que  les  aristocrates 
anglais  ne  seront  pas  tous  péiinis  à  leurs  pères,  tant 
que  la  collection  de  Westminster  ne  sera  pas  complète, 
mbat  des  peuples  contre  les  privilèges  de  naissance 
demeurera  indécis,  et  l'alliance  sincère  entre  la 
France  et  l'Angleterre,  toujours  douteuse. 


Paris,  25  mar&  1832. 

La  campagne  de  Belgique,  le  blocus  de  Lisbonne  et 
la  prise  d'Ancône  sont  les  trois  grands  actes  caracté- 
ristiques que  le  juste-milieu  a  chargés  de  raconter  au 
dehors  sa  force,  sa  sagesse  et  sa  grandeur,,  A  l'inté- 
rieur, il  a  cueilli  des  lauriers  aussi  glorieux  sous  les 
colonnades  du  Palais-Royal,  puis  à  Lyon  et  à  Gre- 
noble. Jamais  la  France  n'a  été  aussi  bas  aux  yeux 
de  l'étranger,  pas  même  dans  le  temps  de  la  Pompa- 
dour  et  de  la  Dubarry.  On  s'aperçoit  maintenant  qu'il 
y  a  quelque  chose  de  plus  déplorable  encore  que  le 
règne  des  maîtresses.  On  peut  trouver  encore  plus 
d'honneur  dans  le  boudoir  d'une  femme  galante 
que  dans  le  comptoir  d'un  banquier.  Dans  l'oratoire 
même  de  Charles  X ,  on  n'avait  pas  oublié  à  ce 
point  la  dignité  nationale,  et  c'est  de  là  que  partit 
Tordre  de  conquérir  Alger.   On  prétend  que  pour 


DE    LA     FRANCE',  97 

que  rhumiliation  soit  complète ,  cette  conquête  va 
être  abandonnée.  On  sacrifie  au  fantôme  d'une  alliance 
avec  l'Angleterre  ce  dernier  lambeau  de  l'honneur  de 
la  France 

A  l'intérieur,  les  embarras  et  les  déchirements  en 
sont  venus  à  un  tel  point  qu'un  Allemand  lui-même 
en  perdrait  patience.  Les  Français  ressemblent  main- 
tenant à  ces  damnés  de  l'enfer  du  Dante,  auxquels 
leur  état  présent  est  devenu  tellement  intolérable , 
qu'ils  désirent  en  être  délivrés  à  tout  prix,  dussent-ils 
tomber  dans  une  situation  plus  déplorable  encore! 
Cela  explique  comment  les  républicains  préféreraient 
la  légitimité  et  les  légitimistes  la  république  à  l'es- 
pèce de  bourbier  juste-milieu  qui  se  trouve  entre  les 
deux  camps  et  dans  lequel  tous  demeurent  mainte- 
nant empêtrés.  Les  mêmes  tourments  les  réunissent  : 
ils  partagent  non  le  même  ciel,  mais  le  même  enfer, 
et  c'est  là  qu'on  entend  hurler  au  milieu  des  pleurs  et 
des  grincements  de  dents  ;  Vive  la  république!  Vive 
Henri  Vf 

Les  partisans  du  ministère,  c'est-à-dire  les  gens  en 
place,  les  banquiers,  les  propriétaires  et  les  bouti- 
quiers, augmentent  encore  le  déplaisir  général  en 
affirmant  que  nous  vivons  tous  dans  la  situation  la 


38  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

plus  paisible;  que  les  fonds,  ce  thermomètre  du  bon- 
heur public,  ont  monté:  que  cet  hiver  les  bals  a 
Paris  ont  été  plus  nombreux  que  jamais:  enfin  que 
TOpéra  a  joui  d'une  vogue  sans  exemple.  Dans  le 
fait,  il  en  a  été  ainsi  ;  car  ces  gens-là  ont  le  moyen  de 
donner  des  bals,  et  ils  n'ont  dansé  que  pour  prouver 
que  la  France  est  heureuse  ;  ils  ont  dansé  pour  leur 
système,  pour  la  paix,  pour  le  désarmement  de  l'Eu- 
rope. Il  fallait  faire  monter  les  fonds  :  ils  ontdansi 
hausse,  il  est  vrai  que  plus  d'une  fois  de  joyeux  en- 
trechats ont  été  interrompus  par  des  dépêches  impor- 
tunes venant  de  Belgique,  d'Espagne,  d'Angleterre  ou 
d'Italie;  mais  on  ne  laissait  percer  aucun  trouble  et, 
le  cœur  désespéré,  on  n'en  dansait  que  plus  gaiement; 
à  peu  près  comme  Aline,  reine  de  Golconde, 
même  au  moment  où  le  chœur  des  eunuques  li 
porte  l'une  après  l'autre  les  nouvelles  les  plus  di 
pérantes,  n'en  continue  pas  moins  de  danser  avec  une 
apparente  allégresse.  Tous  ces  gens-là  ont  donc  danoé 
pour  leurs  rentes.  Plus  ils  étaient  modérés,  plus  ils 
dansaient  avec  rage,  et  les  banquiers  les  plus  gras  ef 
ies  plus  vertueux  ont  dansé  la  valse  infernale  du  ïu- 
meux  Opéra  de  Robert  le  Diable...  Meyerbeer  a  fait 
quelque  chose  d'inouï,  en  captivant  les  volages  Pan- 


DE    LA    FRANC  F,.  W) 

siens  pondant  tout  un  hiver.  La  foule  se  presse  encore 
à  l'Académie  royale  de  Musique  pour  voir  Robert  le 
Diable;  niais,  n'en  déplaise  aux  enthousiastes  de 
Meyerbeer,  je  pense  que  beaucoup  de  gens  ne  sont 
pas  seulement  attirés  par  le  charme  de  la  musique, 
niais  bien  par  le  sens  politique  du  livret.  Robert  le 
Diable,  1ns  d'un  démon  aussi  réprouvé  que  Philippe- 
Égalité  et  d'une  princesse  aussi  pieuse  que  la  fille 
des  Penthièvre,  Robert  le  Diable  est  poussé  au  mal,  à 
la  révolution,  par  l'esprit  de  son  père;  et  par  celui 
de  sa  mère,  au  bien,  c'est-à-dire  vers  l'ancien  régime  : 
ces  deux  natures  innées  se  combattent  dans  son  âme; 
il  flotte  entre  les  deux  principes;  il  est  juste-milieu. 
C'est  en  vain  que  les  voix  de  l'abîme  infernal  veulent 
l'entraîner  dans  le  mouvement  ;  en  vain  qu'il  est  ap- 
pelé par  les  esprits  de  la  Convention,  qui,  nonnes 
révolutionnaires,  sortent  de  leur  tombeau;  en  vain 
que  Robespierre,  sous  la  figure  de  mademoiselle  Ta- 
glioni,  lui  donne  l'accolade  :  il  résiste  à  toutes  les 
attaques,  à  toutes  les  séductions.  Il  est  protégé  par 
l'amour  d'un  princesse  des  Deux-Siciles,  qui  est  fort 
pieuse,  et  lui  aussi  devient  pieux;  et  nous  l'aperce- 
vons à  la  fin  dans  le  giron  de  l'Église,  au  milieu  du 
bourdonnement  des  prêtres  et  des  nuages  d'encens. 


400  ŒUVRES     DE     IIEN1U     TIEINF. 

Je  ne  puis  me  défendre  de  remarquer  qu'à  la  première 
représentation  de  cet  opéra,  une  erreur  du  machiniste 
fit  que  la  trappe  par  laquelle  le  vieux  diable  père 
partit  pour  l'enfer  resta  ouverte  et  que  le  diable  fils, 
en  passant  dessus,  s'y  abîma  également. 

Comme  il  a  été  beaucoup  question  de  cet  ouvrage,  de 
Robert  le  diable,  à  la  Chambre  des  Députés,  il  n'était 
nullement  hors  de  propos  d'en  parler  dans  ces  pages 
plus  sérieuses.  D'ailleurs  les  plaisirs  de  la  société  sont 
loin  de  manquer  ici  d'importance  politique,  et  je  com- 
prends très-bien  comment  Napoléon  put  s'occuper  à 
,]  Moscou  de  rédiger  un  règlement  pour  les  théâtres  de 
Paris.  Ces  derniers  ont,  pendant  la  durée  de  ce  car- 
naval, été  l'objet  d'une  attention  constante  de  la  part 
du  gouvernement,  d'autant  plus  que  celte  époque 
réclamait  toute  sa  vigilance,  parce  qu'on  redoutait 
même  la  liberté  des  masques,  et  qu'on  s'attendait 
à  une  émeute  pour  le  mardi  gras.  Grenoble  a  prouvé 
quelle  facile  occasion  peut  fournir  une  mascarade.  Et 
puis,  l'année  passée  le  mardi  gras  a  été  célébré  par 
la  démolition  de  l'archevêché.  • 

Comme  cet  hiver  est  le  premier  que  j'aie  passé  à 
Paris,  je  ne  puis  décider  si  le  carnaval  de  cette  année 
a  été  aussi  brillant  que  le  gouvernement  s'en  vante, 


DT.     LA    FRANCE.  401 

ou  Iriste  comme  l'opposition  le  déplore.  Môme,  en 

fait  de  ces  choses  tout  extérieures,  on  ue  peut  ici  par- 
venu- à  savoir  la  vérité.  Tous  les  partis  cherchent  à 
tromper,  et  Ton  ne  peut  se  fier  à  ses  propres  yeux. 
Un  de  mes  amis,  juste-millionnaire,  eut  la  bonté  de 
me  promener  le  dernier  mardi  gras  par  tout  Paris, 
afin  de  me  montrer  combien  le  peuple  était  visible- 
ment heureux  et  gai.  Ce  jour-là  il  donna  vacance  à 
tous  ses  domestiques  et  leur  intima  Tordre  exprès  de 
se  donner  bien  de  l'agrément.  Tout  joyeux,  il  prit 
mon  bras;  joyeux,  il  courut  avec  moi  les  rues  et  riait 
quelquefois  aux  éclats.  Près  de  la  porte  Saint-Marlin 
gisait  sur  le  pavé  humide  un  homme  pâle  comme  la 
mort  et  en  proie  à  un  râlement  affreux  :  les  badauds 
qui  l'entouraient  prétendaient  qu'il  mourait  de  faim. 
Mais  mon  compagnon  m'assura  que  cet  homme  mou- 
rait de  faim  tous  les  jours  dans  une  autre  rue,  que 
c'était  son  gagne-pain,  attendu  que  les  carlistes  le 
payaient  pour  ameuter  par  un  tel  spectacle  le  peuple 
contre  1^  gouvernement.  Il  faut  cependant  qu'on  soit 
maigrement  payé  dans  ce  métier;  car  beaucoup  y 
meurent  réellement  de  faim.  Il  y  a  cela  de  particulier 
dans  cette  mort  de  la  faim,  qu'on  verrait  ici  tous  les 

jours  plusieurs  milliers  d'hommes  dans  cet  état  s'ils 

6. 


402  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

pouvaient  le  supporter  plus  longtemps.  Mais  d'ordi- 
naire, après  trois  jours  passés  sans  nourriture,  les 
pauvres  gens  trépassent;  l'un  après  F  autre,  on  les 
enterre  en  silence;  à  peine  le  remarque-t-on. 

«  Voyez  comme  le  peuple  est  heureux!  »  me  disait 
mon  compagnon  en  me  montrant  les  nombreuses 
voitures  chargées  de  masques  qui  poussaient  des  cris 
de  joie  et  se  livraient  aux  folies  les  plus  gaies.  Les 
boulevards  offraient  réellement  un  aspect  bariolé 
tout  à  fait  récréatif  et  je  me  souvenais  du  vieux  pro- 
verbe :  «  Quand  le  bon  Dieu  s'ennuie  dans  le  ciel,  il 
ouvre  la  fenêtre  et  regarde  les  boulevards  de  Paris.  » 
Il  me  sembla  seulement  qui!  y  avait  plus  de  gendar- 
merie qu'il  n'en  fallait  pour  un  jour  de  joie  innocente. 
Un  républicain  que  je  rencontrai  me  gâta  mon  plaisir 
en  m'assurant  que  la  plupart  des  masques,  ceux-là 
même  qui  se  démenaient  le  plus  plaisamment,  avaient 
été  payés  par  la  police,  afin  qu'on  ne  se  plaignît  pas 
de  ce  que  le  peuple  ne  s'amusait  plus.  Jusqu'à  quel 
point  cela  peut  être  vrai,  je  ne  le  déciderai  pas.  Les 
masques  mâles  et  femelles  paraissaient  s'en  donner 
sincèrement  à  cœur-joie,  et  si  la  police  les  payait  en 
en  outre  tout  exprès,  la  police  était  bien  aimable.  Ce 
qui  pouvait  trahir  son  influence  était  le  langage  de 


OF    LA     FRANCE.  403 

ces  hommes  du  peuple  et  des  tilles^  publiques,  qui, 
sous  lt\s  costumes  de  cour  qu'ils  avaient  loués,  avec 
leur  rouge  et  leurs  mouches ,  parodiaient  les  belles 
manières  du  régime  précédent,  s'affublaient  de  beaux 
titres  et  de  grands  noms  carlistes,  jouaient  de  l'éven- 
tail et  se  pavanaient  avec  des  mines  de  cour  si  par- 
faites, que  je  me  rappelai  involontairement  les  au- 
gustes cérémonies  que  dans  mon  enfance  j'avais  eu 
l'honneur  d'admirer  du  haut  d'une  galerie,  avec  cette 
différence  cependant  que  les  poissardes  de  Paris  par- 
laient un  meilleur  français  que  les  cavaliers  et  les 
nobles  damoi selles  de  ma  patrie. 

À  propos  de  ma  patrie  ,  il  faut  lui  rendre  justice , 
et  j'avoue  que  le  bœuf  gras  de  cette  année  n'aurait 
pas  fait  la  moindre  sensation  en  Allemagne.  Un  Alle- 
mand rirait  à  la  vue  d'un  bœuf  aussi  exigu,  bien  qu'ici 
chacun  se  soit  émerveillé  sur  sa  grosseur.  Pendant 
toute  une  semaine,  les  petits  journaux  avaient  été 
remplis  d'allusions  au  sujet  de  ce  pauvre  animal.  On 
entendait  répéter  partout  comme  un  bon  mot  perma- 
nent, qu'il  avait  été  gros,  gras  et  bête,  et  l'on  a  pa- 
rodié de  la  façon  la  plus  odieuse  en  caricature  la 
marche  de  ce  bœuf  quasi-gras.  On  disait  déjà  que  le 
cortège  serait  défendu  cette  année  ;  mais  on  s'est  heu- 


404  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

reusement  ravis^.  De  tant  de  divertissements  natio- 
naux, aujourd'hui  tombés  en  désuétude,  la  marche  du 
bœuf  gras  est  presque  le  seul  qui  soit  demeuré  en 
France.  Le  trône  absolu,  le  Parc-aux-Cerfs,  le  chris- 
tianisme ,  la  Bastille  et  autres  semblables  institutions 
du  bon  vieux  temps,  tout  a  été  renversé  par  la  révo- 
lution :  le  bœuf  seul  est  resté.  Aussi  le  promène-t~on 
en  triomphe  par  la  ville,  couronné  de  fleurs  et  escorté 
de  garçons  bouchers,  la  plupart  le  pot  entête  et  le 
harnais  sur  le  corps ,  lesquels ,  en  qualité  de  proches 
parents ,  ont  hérité  de  cette  vieille  ferraille  des  cheva- 
liers d'autrefois. 

Il  est  très-facile  de  retrouver  le  sens  des  mascarades 
publiques  ;  mais  il  l'est  beaucoup  moins  de  pénétrer 
celui  de  la  mascarade  secrète  qu'on  rencontre  ici  par- 
tout ailleurs.  Ce  carnaval  universel  commence  au 
1er  janvier  et  finit  le  31  décembre.  C'est  au  Palais- 
Bourbon,  au  Luxembourg  et  aux  Tuileries  qu'on  en 
voit  les  réunions  les  plus  brillantes.  Ce  n'est  pas  seule- 
ment à  la  Chambre  des  Députés ,  mais  à  la  Chambre 
des  Pairs,  et  jusque  dans  le  cabinet  du  roi,  qu'on  joue 
une  détestable  comédie  dont  le  dénoûment  sera 
peut-être  tragique.  Les  hommes  de  l'opposition,  qui 
ne  font  que  continuer  la  comédie  du  temps  de  la  res~ 


DE    LA     FRANCE.  105 

tauration ,  sont  des  républicains  déguisés,  qui  se  font , 
avec  une  visible  ironie  ou  une  répugnance  évidente., 
les  comparses  de  la  royauté.  Les  Pairs  jouent  mainte- 
nant le  rôle  de  fonctionnaires  viagers ,  choisis  à  cause 
de  leur  mérite;  mais  quand  on  regarde  sous  leur 
masque,  on  n'y  revoit  le  plus  souvent  que  les  nobles 
visages  bien  connus.  Quelques  modernes  que  soient 
leurs  costumes,  ils  n'en  demeurent  pas  moins  les 
héritiers  de  la  vieille  aristocratie  ;  ils  portent  des  noms 
qui  rappellent  l'ancienne  misère.  Ainsi  Ton  trouve  au 
milieu  d'eux  jusqu'à  un  Dreux-Brézé,  dont  le  National 
dit  qu'il  n'est  remarquable  que  par  une  belle  réponse 
qui  fut  faite  à  son  père.  Pour  Louis-Philippe,  il  joue 
toujours  son  rôle  de  roi-citoyen  et  revêt  encore  le 
costume  bourgeois  approprié  à  l'emploi  ;  mais  chacun 
sait  que,  sous  son  modeste  chapeau  rond,  il  porte  une 
couronne  de  coupe  antique,  et  l'on  prétend  qu'il  cache 
dans  son  parapluie  le  sceptre  absolu.  Ce  n'est  que 
lorsqu'il  est  question  des  intérêts  les  plus  chers ,  lors» 
qu'un  interlocuteur  donne  les  répliques  qui  ont  le  pou- 
voir d'enflammer  les  passions,  que  ces  gens  quittent 
leur  rôle  étudié  et  révèlent  leur  personnalité.  Ces  inté- 
rêts sont  d'abord  ceux  d'argent;  puis  c'est  à  ceux-ci 
que  doivent  céder  les  autres,  ainsi  qu'on  a  pu  s'eu 


106  ŒUVRES    DE     HEINRJ     HEINE. 

apercevoir  dans  la  discussion  sur  le  budget.  Les  ré- 
pliques, après  lesquelles  l'opinion  républicaine  s'est 
trahie  dans  la  Chambre  des  Députés,  sont  connues.  Il 
y  a  eu  beaucoup  plus  d'importance  qu'on  ne  le  croit 
communément  en  Allemagne ,  dans  les  discussions  à 
propos  du  mot  sujet.  Ce  même  mot,  au  commence- 
ment de  la  première  révolution,  a  donné  lieu  à  des 
expectorations  pendant  lesquelles  s'est  manifestée  la 
tendance  républicaine  de  l'époque.  Avec  quelle  pas- 
sion l'on  s'emporta  alors  que  ce  mot  échappa  une  fois 
au  pauvre  Louis  XVI  dans  un  discours!  J'ai  lu,  pour 
les  comparer  avec  le  temps  présent,  les  journaux 
d'alors  qui  rendirent  compte  de  cet  incident.  Les  sen- 
timents de  1790  ne  se  sont  pas  affaiblis,  mais  ils  ont 
gagné  en  noblesse.  Les  philippistes  n'agissent  pas  tout 
à  fait  en  innocents  quand,  par  des  répliques  de  cette 
espèce,  ils  remuent  la  bile  de  l'opposition.  On  se 
gardait  bien  l'an  passé  de  nommer  les  Tuileries  le 
château,  et  le  Moniteur  reçut  l'injonction  formelle  de 
se  servir  du  mot  palais.  Plus  tard,  on  n'y  regarda  plus 
de  si  près.  Aujourd'hui  l'on  risque  davantage,  et  les 
Débals  parlent  déjà  de  la  cour!  —  Nous  relournons  à 
grands  pas  vers  la  restauration  !  me  disait  en  soupirant 
vin  ami  trop  impressionnable,  après  avoir  lu  que  là 


D]     là    FRANCE,  107 

6œur  du  roi  avait  reçu  le  litre  de  Madame.  Cette  manie 
soupçonneuse  touche  au  ridicule. — Nous  rétrogradons 
bien  par  delà  la  restauration  !  s'écriait  dernièrement  le 
même  ami  en  palissant  d'effroi.  11  avait  aperçu  dans 
une  certaine  soirée  quelque  chose  d'horrible  :  c'était 
une  belle  jeune  femme  avec  de  la  poudre  dans  les 
cheveux.  A  parler  sincèrement,  cela  avait  fort  bon  air. 
Les  boucles  blondes  étaient  comme  couvertes  d'un 
givre  léger,  tandis  que  des  fleurs  fraîches  et  chaudes 
de  l'éclat  de  la  vie  en  ressorlaient  d'une  façon  d'autant 
plus  touchante.  La  jolie  personne  dont  nous  parlons 
s'appelle  Mœe  Lehon,  la  femme  de  l'ambassadeur  de 
Belgique ,  et  c'est  une  ravissante  beauté  flamande 
qu'on  dirait  échappée  d'un  cadre  de  Rubens. 

Le  21  janvier  fut  d'une  manière  semblable  la  ré- 
plique qui  fit  démasquer  dans  la  Chambre  des  Pairs 
les  passions  héréditaires  et  l'aristocratisme  le  mieux 
conditionné.  Ce  que  j'avais  prévu  depuis  longtemps 
arriva.  L'aristocratie  se  démena  avec  des  gestes  parle- 
mentaires, comme  si  elle  était  particulièrement  privi- 
légiée pour  déplorer  la  mort  de  Louis  XVI,  et  elle  se 
joua  du  peuple  français  en  maintenant  cette  loi  d'anni- 
versaire expiatoire ,  par  laquelle  Louis  XVIII ,  lieute- 
nant placé  par  la  sainte-alliance ,  avait  imposé  comm^ 


108  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

à  un  criminel  une  pénitence  à  tout  le  peuple  français. 
Le  21  janvier  était  le  jour  où  tout  le  peuple  régicide 
devait,  pour  servir  d'exemple  aux  peuples  voisins, 
taire  amende  honorable  dans  un  sac,  les  cheveux  sous 
la  cendre  et  le  cierge  à  la  main,  devant  l'église 
Notre-Dame.  C'est  à  bon  droit  que  les  Députés  vo- 
tèrent l'abolition  d'une  loi  qui  servait  plus  à  humilier 
les  Français  qu'à  les  consoler  du  malheur  national  du 
21  janvier  1793.  La  Chambre  des  Pairs,  en  rejetant 
la  proposition  d'abolir  cette  loi ,  a  trahi  son  irrécon- 
ciliable rancune  contre  la  France  nouvelle,  et  dé- 
masqué sa  vendetta  nobiliaire  contre  les  enfants  de  la 
révolution  et  contre  la  révolution  elle-même.  C'est 
moins  pour  les  intérêts  actuels  de  l'époque  que  contre 
les  principes  de  la  révolution  que  combattent  mainte- 
nant les  seigneurs  viagers  du  Luxembourg.  C'est  pour 
cela  qu'ils  n'ont  pas  rejeté  la  proposition  Briqueville; 
\ls  ont  renié  leur  point  d'honneur  et  étouffé  leur  désaf- 
fection furibonde.  Cette  proposition  ne  touchait  en  rien 
aux  principes  de  la  révolution.  Mais  la  loi  du  divorce 
ne  peut  être  admise;  car  elle  est  de  nature  complète- 
ment révolutionnaire,  comme  le  comprendra  tout 
gentilhomme  bon  catholique. 
Le  schisme  qui  s'est  élevé  à  cette  occasion  entre  la 


DE    LA    FRANCS.  109 

Chambre  des  Députés  et  celle  des  Pairs  produira  les 
fruits  les  plus  désagréables.  On  dit  que  le  roi  com- 
mence à  entrevoir  l'importance  de  ce  schisme  avec 
toutes  ses  conséquences  désastreuses.  C'est  la  suite  de 
cette  mitoyenneté,  de  ce  vacillement  entre  le  ciel  et 
l'enfer ,  de  ce  juste-milieu  de  Robert  le  Diable.  Louis- 
Philippe  devrait  bien  faire  attention  à  ne  pas  mettre 
par  hasard  le  pied  sur  la  trappe  mal  assujettie.  Le  ter- 
rain sur  lequel  il  marche  n'est  rien  moins  que  sûr.  11 
a,  par  sa  faute,  perdu  son  meilleur  appui,,  11  a  commis 
la  méprise  ordinaire  des  hommes  qui  veulent  être  bien 
avec  leurs  ennemis  et  se  brouillent,  en  conséquence, 
avec  leurs  amis.  Il  a  cajolé  l'aristocratie,  qui  le  hait, 
et  offensé  le  peuple ,  qui  était  son  meilleur  soutien. 
Sa  sympathie  £our  l'hérédité  de  la  pairie  lui  a  aliéné 
beaucoup  de  cœurs  dans  cette  France  folle  d'égalité, 
et  ses  embarras  avec  les  pairs  viagers  préparent  à  ces 
égalitaires  un  malicieux  divertissement.  Ce  n'est  que 
lorsqu'on  vient  à  demander  ce  qu'a  voulu  la  révolution 
de  juillet  que  le  mécontentement  frondeur  et  léger 
s'envole  p^ur  faire  place  à  la  sombre  colère  qui 
s'exhale  en  discours  menaçants.  C'est  la  plus  puis- 
sante de  ces  répliques  qui  mettent  à  jour  la  passion 
cachée  et  font  tomber  le  masque  des  parfis.  Je  crois 


410  œuvres   bfe   Henri   Heine. 

qu'on  pourrait  évtilïei"  de  leur  sommeil  îcs  morts  de  la 
grande  semaine,  enterrés  sous  les  murs  du  Louvre, 
en  leur  demandant  :  Si  les  hommes  de  la  révolution  de 
juillet  n'ont  réellement  pas  voulu  autre  chose  que  ce 
que  l'opposition  exprimait  dans  la  Chambre  sous  la 
restauration?  Telle  a  été,  en  effet,  la  définition  qu'ont 
donnée  de  la  révolution  les  ministériels  lors  des  der- 
niers débats.  On  peut  voir  combien  cette  explication 
est  pitoyable  en  elle-même,  quand  on  se  rappelle  que 
les  hommes  de  l'opposition  ont  déclaré  que  pendant 
toute  la  durée  de  la  restauration  ils  avaient  joué  la 
comédie.  Que  vient-on  parler  alors  ici  de  manifesta- 
tions précises?  Et  même  ce  que  le  peuple  criait  dans 
les  trois  jours,  en  répondant  au  tonnerre  du  canon, 
n'était  pas  l'expression  précise  de  sa  volonté,  comme 
les  philippistes  l'ont  prétendu  après  coup.  Le  cri  Vive 
la  Charte,  qu'on  a  interprété  plus  tard  comme  le  désir 
général  de  maintenir  la  charte ,  n'était  pas  alors  autre 
chose  qu'un  mot  d'ordre  pour  la  circonstance,  mot 
employé  comme  signe  de  ralliement.  On  ne  peut  attri- 
buer aux  paroles  dont  le  peuple  fait  usage  en  pareille 
occasion  un  sens  bien  net.  Il  en  est  ainsi  de  toutes 
les  révolutions  faites  par  le  peuple.  Viennent  imman- 
quablement ensuite  les  hommes  du  lendemain,  qui 


DE    LA    FRANCE.  4M 

épluchent  les  mois,  lis  ne  trouvent  que  la  lettre  qui 
tue  et  non  l'esprit  qui  vivifie.  C'est  pourtant  celui-ci, 
et  non  l'autre,  qu'on  devrait  s'attacher  à  découvrir; 
car  le  peuple  s'entend  aussi  peu  en  paroles,  qu'il  sait 
taire  servir  les  paroles  à  se  faire  entendre.  Il  ne  com- 
prend que  des  aeles,  dos  faits,  et  c'est  par  ceux-ci 
qu'il  s'exprime».  La  révolution  de  juillet  a  été  un  fait 
blahle ,  et  ce  fait  ne  consiste  pas  seulement  en  ce 
que  Charles  X  a  été  chassé  des  Tuileries  et  qu'à  sa 
place  Louis-Philippe  a  établi  dans  ce  palais  sa  rési- 
dence :  un  pareil  changement  de  personnes  n'eût  été 
une  révolution  que  pour  le  portier  du  palais.  Le 
peuple,  en  chassant  Charles  X,  n'a  vu  en  lui  que  le 
représentant  de  l'aristocratie,  tel  qu'il  s'est  montré 
toute  sa  vie  depuis  1788,  où,  en  sa  qualité  de  prince 
du  sang,  il  déclara  formellement ,  dans  une  représen- 
tation à  Louis  XVI,  qu'un  prince  était  gentilhomme 
avant  tout,  qu'il  appartenait  nécessairement  comme 
tel  au  corps  de  la  noblesse,  et  devait  en  défendre  les 
droits  et  privilèges  avant  tous  autres  intérêts  ;  mais 
dans  Louis-Philippe ,  le  peuple  a  vu  un  homme  dont 
le  père  avait  déjà  reconnu,  par  son  nom  même,  l'éga- 
lité civile  des  hommes,  un  homme  qui  avait  combattu 
de  sa  personne  pour  la  liberté  à  Jemmapes  et  à  Valmy, 


H2  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

qui  depuis  sa  plus  tendre  jeunesse  jusqu'à  ce  jour 
avait  eu  à  la  bouche  les  mots  liberté ,  égalité ,  et  qui, 
en  opposition  avec  sa  propre  parenté,  s'était  posé 
comme  un  représentant  de  la  démocratie. 

De  quel  éclat  resplendissait  cet  homme  sous  le 
soleil  de  juillet,  qui  entourait  sa  tête  comme  d'une 
auréole  et  répandait  même  une  si  joyeuse  lumière  sur 
ses  défauts  qu'ils  éblouissaient  encore  plus  que  ses 
vertus  !  Valmy  et  Jemmapes  étaient  encore  le  patrio- 
tique refrain  de  tous  ses  discours  !  Il  caressait  le  dra- 
peau tricolore  comme  une  maîtresse  qu'on  a  retrouvée; 
il  se  tenait  sur  le  balcon  du  Palais-Royal  et  battait 
avec  la  main  la  mesure  delà  Marseillaise  que  le  peuple 
chantait,  ou  plutôt  hurlait  avec  joie  dans  la  cour,  au- 
dessous  de  ses  fenêtres;  il  était  tout  à  fait  le  fils  d'Éga- 
lité, le  soldat  tricolore  de  la  liberté,  comme  il  s'était 
fait  chanter  par  Casimir  Delavigne  dans  la  Parisienne, 
comme  il  s'était  fait  peindre  par  Horace  Vernet  sur  ces 
toiles  dont  l'exposition  permanente  dans  les  apparte- 
ments du  Palais-Royal  était  bien  significative.  Sous  la 
restauration,  le  peuple  avait  toujours  eu  un  libre  accès 
dans  ces  appartements  ;  il  s'y  répandait  le  dimanche 
et  admirait  comme  tout  y  avait  l'air  bourgeois,  en 
comparaison  avec  les  Tuileries,  où  un  pauvre  bour- 


DE    LA    FRANCE.  113 

geois  ne  pouvait  entrer  aussi  facilement;  puis  il  con- 
sidérait avec  une  prédilection  toute  particulière  le 
tableau  dans  lequel  Louis-Philippe  est  représenté  don- 
nant, comme  professeur,  dans  un  collège  de  Suisse, 
une  leçon  sur  le  globe  terrestre  à  des  enfants.  Ces 
braves  gens  pensaient  merveilles  sur  la  science  qu'il 
avait  dû  acquérir  lui-même  dans  une  semblable  occu- 
pation !  Aujourd'hui,  les  mécontents  prétendent  que 
Louis-Philippe  a  surtout  appris  alors  à  faire  bonne 
mine  à  mauvais  jeu  et  à  estimer  beaucoup  l'argent. 
L'auréole  a  quitté  sa  tête,  dans  laquelle  ses  ennemis 
ne  veulent  plus  apercevoir  que  la  forme  d'une  poire. 
La  poire  est  toujours  la  plaisanterie  populaire  per- 
manente dans  les  journaux  voués  au  sarcasme  et  dans 
les  caricatures.  Ceux-là  surtout  :  le  Revenant,  les 
Cancans,  le  Brid*  Oison,  la  Mode  et  tout  le  reste  de  ces 
scorpions  carlistes,  maltraitent  le  roi  avec  une  audace 
d'autant  plus  révoltante,  qu'on  sait  bien  que  le  noble 
faubourg  fait  les  frais  de  ces  feuilles.  On  dit  que  la 
reine  les  lit  souvent  et  qu'elle  en  pleure  ;  la  pauvre 
femme  les  reçoit  par  l'entremise  zélée  de  ces  ennemis 
intimes  qu'on  trouve  dans  toute  grande  maison  à  titre 
de  bons  amis. 


114  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

Je  ne  veux,  en  vérité,  me  faire  nullement  le  défen- 
seur de  ces  scandaleuses  pauvretés,,  moins  encore 
quand  elles  s'attaquent  à  la  personne  du  prince.  Mais 
leur  foule  incessante  est  peut-être  une  voix  du  peuple, 
et  elle  signifie  quelque  chose.  De  semblables  carica- 
tures sont  eiî  quelque  façon  pardonnables,  quand,  sans 
avoir  pour  but  S'offense  de  la  personne,  elles  répandent 
le  blâme  sur  la  déception  dont  le  peuple  a  été  dupe. 
Alors  l'effet  en  est  sans  bornes.  Depuis  qu'on  a  publié 
une  caricature  où  un  perroquet  tricolore  répond  con- 
tinuellement à  tout  ce  qu'on  lui  dit  :  Valmy  ou  Jem- 
mapes,  Louis-Philippe  se  garde  bien  d'employer  ces 
paroles  aussi  fréquemment  qu'autrefois.  Il  sent  bien 
qu'il  y  avait  dans  ces  mots  une  promesse  et  que  celui  qui 
les  proférait  ne  devait  ni  déterrer  une  quasi-légitimité, 
ni  maintenir  d'institutions  aristocratiques,  ni  mendier 
la  paix,  ni  laisser  impunément  outrager  la  France,  ni 
abandonner  la  liberté  du  reste  du  monde  à  ses  bour- 
reaux. 11  fallait  plutôt  que  Louis-Philippe  appuyât  sur 
la  confiance  du  peuple  le  trône  qu'il  devait  à  la  con- 
fiance du  peuple.  Il  fallait  qu'il  l'entourât  d'institutions 
républicaines,  comme  il  Ta  promis.  Il  fallait  que  les 
mensonges  de  la  charte  fussent  détruits,  que  Valmy  et 
Jemmapes  devinssent  une  vérité  et  que  Louis-Philippe 


DE    LA    FRANCE.  Il  $ 

accomplît  ce  dont  toute  sa  vie  avait  été  une  promisse 

olique,  Comme  jadis  en  Suisse,  il  fallait  qu'il  se. 

ooje  une  fois  en  maître  devant  le  globe  ter- 

e  et  qu'il  dit  publiquement  :  «Vous  voyez  bien 

«aux  pays  :  les  hommes  y  sont  tous  libres,  tous 

égaux j   retenez    bien   cela,  vous  autres  petits  bons 

hommes  ;  sinon  vous  aurez  des    palettes,  a    Oui!    il 

I  que  Louis-Philippe  se  mît  à  la  tête  de  la  liberté 

européenne,  qu'il  en  identifiât  les  intérêts  avec   les 

siens  propres,  qu'il  s'incarnât  dans  la  liberté,  et  comme 

un  de  ses  prédécesseurs  qui  disait  fièrement  :  L'État, 

c'est  moîj  qu'il  s'écriât  avec  plus  de  confiance  encore  : 

La  liberté,  c'est  moi  ! 

Il  ne  Ta  pas  fait.  Attendons-en  les  suites.  Elles  ne 
peuvent  manquer;  seulement  on  ne  peut  prédire  riert 
de  précis  sur  l'époque  à  laquelle  elles  arriveront.  On 
recommande  de  prendre  garde  aux  beaux  jours  du 
printemps.  Les  carlistes  pensent  que  le  trône  nouveau 
ne  croulera  pas  avant  l'automne  -,  mais  que  s'il  tient 
bon  à  ce  moment,  ce  sera  pour  durer  encore  quatre 
ou  cinq  ans.  Les  républicains  ne  veulent  plus  s'enga- 
ger dans  des  prophéties  bien  déterminées  ;  ;J  suffît, 
disent-ils,  que  l'avenir  soit  à  nous.  Et  peut-être  leurs 
inductions  ne  sont-elles  pas  tout  à  fait  déraisonnables  ; 


116  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

quoiqu'ils  aient  été  jusqu'ici  dupes  des  carlistes  et  des 
bonapartistes,  le  temps  peut  venir  où  l'activité  de  ces 
deux  partis  n'aura  en  résultat  profite  qu'aux  intérêts 
des  républicains.  Aussi  comptent-ils  sur  ces  intrigues 
carlistes  et  bonapartistes,  d'autant  plus  qu'eux-mêmes 
ne  sont  pas  en  état  de  soulever  les  masses  par  argent 
ou  par  sympathie.  Mais  les  espèces  coulent  en  flots 
d'or  du  faubourg  Saint-Germain,  et  tout  ce  qui  est  à 
vendre  est  acheté.  Malheureusement,  il  y  a  toujours 
sur  la  place  beaucoup  de  semblable  marchandise,  et 
l'on  croit  que  les  carlistes  ont  fait  beaucoup  d'emplettes 
de  ce  genre  pendant  ce  mois.  On  prétend  que  des 
hommes  qui  ont  toujours  exercé  une  grande  influence 
sur  le  peuple  ont  été  gagnés.  On  connaît  les  pieuses 
menées  des  robes  noires  dans  les  provinces  :  cela  se 
glisse  et  siffle  partout,  et  ment  au  nom  de  Dieu.  Par- 
tout est  exposé  le  portrait  du  mioche  du  miracle,  et  on 
le  voit  dans  les  poses  les  plus  sentimentales.  Ici,  à 
genoux  il  prie  pour  le  salut  de  la  France  et  de  ses  mal- 
heureux sujets.  C'est  fort  touchant.  Plus  loin,  il  gravit 
les  montagnes  de  l'Ecosse,  vêtu  en  montagnard  et 
sans  haut-de-chausses.  «  Mâtin!  a  disait  un  ouvrier 
qui  considérait  en  même  temps  que  moi  ce  portrait  à 
l'étalage  d'un  marchand  d'estampes,  «  on  le  repré- 


DE    LA    FRANCE.  417 

sente  sans-culotte,  mais  nous  savons  bien  qu'il  est 
jésuite.  »  Dans  une  de  ces  gravures,  on  le  montre  pleu- 
rant avec  sa  jeune  sœur,  puis  on  lit  au-dessous  ces 
vers  remplis  de  sentiment  : 

Oh  !  que  j'ai  douce  souvenance 
Du  beau  pays  de  mon  enfance,  etc. 

Vers  et  poésies  de  toute  sorte  qui  célèbrent  le  jeune 
Henri  circulent  en  grand  nombre.  De  même  qu'il  y 
eut  jadis  en  Angleterre  une  poésie  jacobite,  la  France 
a  aujourd'hui  sa  poésie  carliste. 

Cependant  la  poésie  bonapartiste  a  bien  autrement 
d'importance  et  de  portée ,  et  elle  menace  bien  da- 
vantage le  gouvernement.  Il  n'est  pas  de  grisette  à 
Paris  qui  ne  chante  et  ne  comprenne  les  chansons  de 
Déranger.  Le  peuple  sait  le  mieux  du  monde  cette 
poésie  bonapartiste ,  et  c'est  là-dessus  que  spéculent 
les  poètes,  les  petits  et  les  grands,  qui  exploitent  l'en- 
thousiasme de  la  foule  au  protit  de  leur  popularité. 
Par  exemple  Victor  Hugo,  dont  la-lyre  résonne  encore 
du  chant  du  sacre  de  Charles  X,  se  met  à  présent  à 
célébrer  l'empereur  avec  cette  hardiesse  romantique 
qui  caractérise  son  génie.  y/ 

On  pense  partout  que  le  fils  de  l'homme  n'aurait 

7. 


•H8  ŒUVRES    DE     HENRI    HEINE. 

qu'à  se  montrer  pour  renverser  le  gouvernement  ac- 
tuel. On  sait  que  le  nom  de  Napoléon  exalte  le  peuple 
et  désarme  les  militaires.  Néanmoins  les  démocrates 
vieux  et  circonspects  ne  sont  aucunement  disposés  à 
se  laisser  aller  à  l'entraînement  général.  Sans  doute  le 
nom  de  Napoléon  est  pour  eux  cher  et  respectable , 
parce  qu'il  est  devenu  presque  synonyme  de  la  gloire 
de  la  France  et  de  la  prééminence  des  trois  couleurs. 
Ils  voient  dans  Napoléon  le  fils  de  la  révolution.  Dans 
le  jeune  Reichstadt,  ils  ne  voient  que  le  fils  d'un  em- 
pereur; et  le  reconnaître  serait  rendre  hommage  au 
principe  de  la  légitimité.  Ils  combattent  l'opinion,  que 
le  fils,  même  lorsqu'il  n'atteindrait  pas  à  la  hauteur 
de  son  père,  ne  pourrait  cependant  avoir  entièrement 
dégénéré,  et  qu'il  serait  toujours  un  petit  Napoléon. 
Un  petit  Napoléon  !  comme  si  ce  n'était  pas  précisé- 
ment par  sa  grandeur  que  la  colonne  de  la  place  Ven- 
dôme excite  notre  admiration!  C'est  bien  parce  qu'elle 
est  si  grande  et  si  forte  que  le  peuple  veut  s'appuyer 
contre  elle ,  dans  ces  temps  de  faiblesse  et  d'incerti- 
tude où  la  colonne  de  la  place  Vendôme  est  la  seule 
chose  en  France  qui  repose  sur  des  bases  solides 

C'est  autour  de  cette  coïonne  que  tournent  toutes 
les  pensées  du  peuple.  Elle  est  le  livre  impérissable 


DR    LA     FRANCE.  119 

i»  i  >n  histoire,  sa  chronique  drairain  ,  et  il  y  lit  ses 
propres  hauts  faits.  Mais  ii  se  rappelle  surtout  le  traite- 
ment ignominieux  que  les  Allemands  ont  fait  subir  à 
lu  statue  de  eette  colonne,  comment  on  a  scié  les 
pieds  à  ce  pauvre  empereur ,  comment  on  lui  a  noué 
une  corde  autour  du  cou ,  ainsi  qu'à  un  voleur ,  et 
comment  on  Ta  arraché  de  son  poste  élevé.  Les  bons 
Allemands  ont  fait  leur  devoir.  Chacun  a  sa  mission 
sur  la  terre ,  mission  qu'il  accomplit  à  son  insu  en 
laissant  un  symbole  de  cet  accomplissement.  Ainsi 
Napoléon  devait,  dans  tous  les  pays,  combattre  pour 
assurer  la  victoire  à  la  révolution  ;  mais ,  oublieux  de 
cette  mission ,  il  voulut  faire  servir  la  victoire  à  se 
glorifier  lui-même ,  et ,  dans  l'orgueil  de  son  égoïsme , 
il  plaça  sa  propre  image  sur  les  trophées  conquis  par 
la  révolution,  sur  les  canons  fondus  de  la  colonne. 
Alors  vinrent  les  Allemands,  avec  la  mission  de  venger 
la  révolution  et  de  précipiter  l'empereur  de  sa  hau- 
teur égoïste.  Depuis  la  révolution  de  juillet,  le  drapeau 
tricolore  a  pris  provisoirement  la  place  de  l'empereur 
sur  la  colonne,  et  il  y  flotte  victorieux  et  plein  d'avenir. 
Si,  dans  la  suite,  on  y  rétablit  Napoléon,  il  n'y  do- 
minera plus  comme  empereur,  comme  César,  mais 
comme  représentant  de  la  révolution  »  absous  par  le 


120  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

malheur  et  purifié  par  la  mort ,  comme  un  emblème 
de  la  force  populaire  victorieuse. 

Puisque  je  viens  de  parler  du  jeune  Napoléon  et  du 
jeune  Henri ,  il  me  faut  aussi  faire  mention  du  jeune 
duc  d'Orléans.  On  les  voit  ordinairement  dans  les  ma- 
gasins d'estampes,  suspendus  l'un  à  côté  des  autres, 
et  nos  pamphlétaires  s'occupent  sans  cesse  à  discuter 
ces  trois  étranges  légitimités.  Il  va  sans  dire  que  ce 
sujet  est  un  des  thèmes  favoris  du  bavardage  public. 
C'est  une  question  trop  oiseuse  et  trop  inutile  pour 
que  j'aie  envie  de  la  traiter  ici.  La  moindre  donnée 
sur  les  qualités  personnelles  du  duc  d'Orléans  me 
paraît  avoir  plus  d'importance ,  puisqu'il  cette  indivi- 
dualité se  rattachent  tant  d'intérêts  d'une  réalité  pro- 
chaine. La  question  plus  pratique  est  donc  de  savoir, 
non  s'il  a  le  droit  de  monier  sur  le  trône,  mais  s'il  en 
a  la  force ,  si  cette  force  inspirera  une  confiance  suffi- 
sante à  son  parti ,  et  comme  il  doit  en  tout  cas  jouer 
un  rôle  important,  d'être  fixé  sur  ce  qu'on  peut  at- 
tendre de  son  caractère.  Sous  ce  dernier  rapport,  les 
opinions  sont  diverses  et  même  opposées.  Les  uns, 
adversaires  décidés  de  la  nouvelle  dynastie,  disent  que 
le  duc  d'Orléans  est  tout  à  fait  borné ,  simple  d'esprit, 
obtus  ;  que  même  dans  sa  famille  on  l'appelle  Grand 


DE    LA    F1WNCE.  121 

Pouloty  que  pourtant  il  est  atteint  de  verrèttés  guer- 
rières, et  qu'il  a  parfois  d il  accès  de  soif  de  pouvoir; 
par  exemple,  qu'il  a  insisté  avec  beaucoup  d'opi- 
niâtreté pour  que  son  père  le  laissât  partir  pour  Lyon 
lors  de  la  révolte  des  ouvriers,  craignant,  s'il  agissait 
autrement,  d'y  être  devancé  par  le  duc  de  Reich- 
stadt,  etc.  D'autres  disent,  au  contraire,  le  prince 
royal  plein  de  bonté,  de  bonnes  intentions  et  de  mo- 
destie, tort  raisonnable,  ayant  reçu  l'éducation  la 
plus  convenable,  ainsi  que  l'instruction  la  plus  com- 
plète ;  rempli  de  courage,  d'honneur  et  d'amour  de  la 
liberté,  et  le  prouvant  en  pressant  souvent  son  père 
d'adopter  un  système  plus  libéral;  on  ajoute  qu'il  est 
aussi  éloigné  de  la  fausseté  que  de  la  haine ,  enfin , 
l'amabilité  même,  et  que  la  seule  vengeance  qu'il  aime 
à  tirer  de  ses  ennemis  est  de  leur  souffler  au  bal  les 
plus  jolies  danseuses.  Le  premier  jugement  est  dicté 
par  la  malveillance.  Est-ee  que  l'autre  serait  plus  vrai? 
Je  le  soupçonne. 

Je  ne  puis  vraiment  donner  sur  ce  jeune  prince  rien 
de  précis,  sinon  ce  que  j'ai  vu  moi-même,  et  je  ne 
connais  ainsi  que  son  extérieur.  Je  dois,  pour  rendre 
hommage  à  la  vérité ,  avouer  qu'il  a  l'air  aimable.  Il 
est  de  haute  taille;  et  sans  être  précisément  maigre,  il 


422  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

est  au  moins  fort  mince;  tête  allongée  sur  un  long 
cou  ,  traits  également  longs ,  mais  nobles  et  réguliers; 
front  ouverf  et  franc  ,  nez  droit  et  bien  proportionné , 
bouche  belle,  fraîche  ;  lèvres  doucement  courbées  et 
qui  semblent  dire  des  choses  gracieuses;  yeux  petits  , 
bleuâtres,  presque  insignifiants,  ayant  forme  de 
triangles;  chevelure  châtain  avec  des  favoris  blond 
clair  qui  se  rejoignent  sous  le  menton,  et  comme  un 
cadre  d'or,  entourent  cette  face  de  jouvenceau  rose  et 
fleurie.  On  croît  lire  dans  les  linéaments  de  cette  figure 
un  avenir  peu  serein.  Dans  le  cas  le  plus  heureux,  ce 
jeune  homme  serait  destiné  à  un  grand  martyre  :  il 
serait  roi.  S'il  ne  pénètre  pas  avec  l'esprit  les  événe- 
ments futurs ,  il  semble  en  avoir  au  moins  un  pressen- 
timent instinctif.  La  nature  matérielle ,  pour  ainsi  dire 
le  corps ,  est  comme  préoccupée  de  cet  avenir ,  et  son 
extérieur  décèle  une  certaine  mélancolie.  Il  laisse 
quelquefois  tomber  avec  une  tristesse  rêveuse  sa  longue 
tête  du  haut  de  son  long  cou.  Sa  démarche  est  endor- 
mie et  tardive  comme  celle  d'un  homme  qui  croit  en- 
core arriver  toujours  trop  tôt,  sa  parole  triante  ou 
entrecoupée  comme  dans  un  demi-sommeil.  Là  se  ré- 
vèle encore  la  même  mélancolie ,  ou  plutôt  le  sceau 
mélancolique  de  l'avenir.  Du  reste,  son  extérieur  a 


DE     LA    FRANCE.  i23 

quoique  chose  de  franchement  bourgeois.  Cette  qualité 
frappe  peut-être  d'autant  plus  en  lui  qu'on  croit  re- 
marquer le  contraire  dans  son  frère  le  duc  de  Nemours. 
Celui-ci  est  un  jeune  et  joli  garçon  à  la  tournure  aisée, 
[te  sans  être  grand,  d'ulie  complexion  délicate  en 
apparence;  petite  figure  blanche  et  fine;  regard  spi- 
rituel; nez  légèrement  courbé  à  la  Bourbon;  un  tin 
blondîn  d'antique  et  noble  souche.  Ce  ne  sont  point  les 
traits  arrogants  d'un  gentillâtre  de  Hanovre,  mais  un 
certain  air  de  distinction  dans  le  port  et  dans  les 
manières,  tel  qu'on  ne  le  trouve  que  dans  la  haute 
noblesse  la  mieux  élevée.  Comme  cette  espèce  devient 
de  jour  en  iour  plus  rare  ou  dégénère  parles  mésal- 
liances, l'extérieur  aristocratique  du  duc  de  Nemours 
est  fort  remarquable.  Un  jour,  en  le  regardant,  j'en- 
tendis un  républicain  dire  :  «  Cette  figure  fera  dans 
quelques  années  grande  sensation  en  Amérique,  a 


YI 


Paris,  19  avril  4832. 


Mon  intention  n'est  point  d'emprunter  aux  ateliers 
des  partis  leur  mesure  banale  pour  y  soumettre  les 
hommes  et  les  choses,  encore  moins  veux-je  déter- 
miner la  valeur  et  la  grandeur  des  unes  et  des  autres 
d'après  des  rêveries  ou  des  sentiments  particuliers; 
mais  je  désire  contribuer  avec  autant  d'impartialité 
que  possible  à  l'intelligence  du  présent ,  et  chercher 
d'abord  dans  le  passé  le  clef  de  la  bruyante  énigme 
du  jour.  Les  salons  mentent,  les  tombeaux  sont  sin- 
cères. Mais  hélas  !  les  morts,  ces  froids  récitateurs  de 
l'histoire ,  parlent  en  vain  à  la  foule  furieuse ,  qui  ne 
comprend  que  le  langage  de  la  passion  vivante. 

Et  sans  doute  ce  n'est  pas  de  parti  pris  que  mentent 
les  salons.  La  société  des  puissants  croit  réellement  à 
la  durée  éternelle  de  son  pouvoir,  alors  même  que  les 
annales  de  l'histoire  universelle,  le  Méné-Tékel  flam- 


|»E    LA    FRANCE.  i%5 

boyant  des  feuilles  quotidiennes  et  la  grande  voix  du 
peuple  dans  la  rue  leur  prodiguent  les  avertissements. 
Les  coteries  de  l'opposition  ne  mentent  pas  non  plus 
de  propos  délibéré;  ces  hommes  se  croient  bien  sûrs 
de  vaincre,  comme  tous  en  général  croient  ce  qu'ils 
désirent;  ils  s'enivrent  du  Champagne  de  leurs  espé- 
rances, signalent  chacune  de  leurs  déconvenues 
comme  un  événement  nécessaire  qui  doit  les  conduire 
d'autant  plus  promptement  à  leur  but  :  la  veille  même 
de  leur  ruine,  ils  sont  radieux  de  confiance;  et  le  mes- 
sager judiciaire  qui  leur  annonce  légalement  leurs 
défaites,  les  trouve  ordinairement  en  contestation  sur 
le  partage  de  la  peau  de  l'ours.  De  là  ces  erreurs 
d'idée  fixe  auxquelles  on  ne  peut  échapper  quand  on 
se  rattache  à  l'un  ou  à  l'autre  parti;  chacun  nous 
trompe  sans  le  vouloir,  et  nous  nous  fions  de  préfé- 
rence à  ceux  de  nos  amis  qui  pensent  comme  nous. 
Si  par  hasard  nous  sommes  nous-mêmes  de  nature 
tellement  indifférente  que,  sans  prédilection  particu- 
lière, nous  nous  prêtions  au  contact  continuel  de  tous 
les  partis,  nous  sommes  mis  en  défaut  par  l'assurance 
suffisante  que  nous  rencontrons  chez  tous  en  particu- 
lier, et  notre  jugement  est  neutralisé  de  la  façon  la 
plus  embarrassante.  On  rencontre  en  effet  des  indif- 


120  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

férents  de  cette  espèce  qui. n'ont  ni  opinion  propre,  ni 
sympathie  pour  les  intérêts  du  jour;  dont  l'unique 
désir  est  do  découvrir  ce  qui  se  passe ,  de  recueillir  le 
bavardage  de  tous  les  salons,  et  dont  l'occupation  con- 
siste à  colporter  dans  choque  parti  la  chronique  scan- 
daleuse de  l'autre.  L'indifférence  de  ces  hommes 
arrive  à  ne  voir  partout  que  des  personnes  et  non  des 
choses,  ou  plutôt  à  ne  voir  dans  les  choses  que  des 
personnes,  puis  à  prophétiser  la  ruine  de  celles-là, 
parce  qu'ils  connaissent  la  faiblesse  de  celles-ci,  de 
telle  sorte  qu'ils  jettent  ainsi  dans  les  méprises  et  dans 
les  erreurs  les  plus  pernicieuses  leurs  commettants 
respectifs. 

Je  ne  puis  m'empêcher  d'appeler  particulièrement 
l'attention  sur  la  disproportion  qui  règne  actuellement 
en  France  entre  les  choses,  c'est-à-dire  les  intérêts 
intellectuels  et  matériels,  et  les  personnes  représen- 
tant ces  intérêts.  Il  en  était  tout  autrement  à  la  fin  du 
siècle  dernier,  où  les  hommes,  encore  de  grandeur 
colossale,  s'élevaient  à  la  hauteur  des  choses  ;  en  sorte 
qu'ils  formaient  dans  l'histoire  de  la  révolution  le 
temps  héroïque,  et  comme  tels,  sont  devenus  l'objet 
du  culte  et  de  l'amour  de  la  jeunesse  républicaine 
d'aujourd'hui.    Ou  bien  sommes -nous  déçus  à  cet 


!>B    LA    FRANCE.  127 

égard  par  la  même  illusion  que  nous  trouvons  chez 
madame  Rolland,  qui  se  plaint  amèrement,  dans  ses 
mémoires,  ne  ce  que  parmi  les  hommes  de  son  temps, 
il  n'en  existe  pas  un  qui  soit  remarquable?  La  digne 
femme  ne  connaissait  pas  sa  propre  grandeur  et  ne 
remarquait  pas  que  ses  contemporains  étaient  déjà 
assez  grands,  alors  qu'ils  ne  lui  cédaient  rien  sous  le 
rapport  de  la  stature  intellectuelle.  Tout  le  peuple 
français  a  pris  aujourd'hui  une  croissance  si  vigou- 
reuse que  nous  sommes  peut-être  injustes  envers  ses 
représentants,  lesquels  ne  ressortent  pas  dans  la  feule 
et  ne  méritent  pas  pour  cela  d'être  regardés  cornai 
petits.  Tout  étant  devenu  haute  futaie,  il  est  impos- 
sible d'y  distinguer  les  arbres  isolés.  En  Allemagne, 
c'est  le  contraire  que  nous  voyons  :  une  quantité 
innombrable  de  taillis  mutilés  et  de  sapins  rabougris, 
puis  çà  et  là  quelques  chênes  géants  dont  la  tête 
touche  les  nuages,  tandis  que  de  vils  insectes  en  rongent 
le  tronc. 

Le  jour  d'aujourd'hui  est  un  résultat  de  celui  d'hier. 
Nous  devons  rechercher  ce  que  le  premier  a  voulu ,  si 
nous  voulons  savoir  ce  que  veut  le  second.  La  révolu- 
tion est  une  et  indivisible.  Ce  n'est  pas ,  comme  les 
doctrinaires  voudraient  nous  le  persuader,  ce  n'est  pas 


128  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

pour  la  charte  qu'on  se  battait  pendant  la  grande 
semaine,  mais  pour  ces  mêmes  intérêts  de  la  révolu- 
tion auxquels  on  a,  depuis  quarante  ans,  sacrifié  le 
sang  le  plus  pur  de  la  France.  Mais  pour  qu'on  ne 
veuille  pas  voir,  dans  l'auteur  de  ces  articles,  un  de 
ces  prédicants  qui  n'entendent  par  révolution  que  bou- 
leversements sur  bouleversements,  et  prennent  pour 
l'essentiel  de  la  révolution  ce  qui  n'en  serait  qu'un  fait 
accidentel,  je  veux  en  établir  ici,  aussi  exactement  que 
possible,  l'idée  fondamentale. 

Quand  la  culture  intellectuelle  d'un  peuple  et  les 
mœurs  et  les  besoins  qui  en  sont  le  résultat ,  ne  sont 
plus  en  harmonie  avec  les  vieilles  institutions  poli- 
tiques ,  il  s'élève  contre  ces  dernières  un  combat  de 
nécessité  qui  amène  le  changement  de  ces  institu- 
tions et  qu'on  appelle  révolution.  Tant  que  la  révolu- 
tion n'est  pas  accomplie,  tant  que  cette  transformation 
des  institutions  ne  s'accorde  pas  entièrement  avec  la 
culture  intellectuelle  du  peuple,  avec  ses  mœurs  et 
ses  besoins,  la  maladie  du  corps  social  n'est  pas  com- 
plètement guérie,  et  le  peuple  en  proie  à  cette  surexci- 
tation pourra  bien  tomber  de  temps  à  autre  dans  le 
calme  flasque  de  rabattement)  mais  bientôt  relevé  par 
des  accès  de  fièvre,  il  arrachera  de  ses  plaies  les  ban- 


DE    LA     FRANCE.  129 

dages  les  plus  fortement  noués  et  la  charpie  étendue 
par  les  mains  les  plus  amies  ;  il  jettera  par  la  fenêtre 
les  gardiens  au  cœur  le  plus  noble,  et  se  roulera  çà  et 
là,  soutirant  et  mal  à  l'aise,  jusqu'à  ce  qu'enfin  il  se 
trouve  de  lui-même  placé  au  milieu  des  institutions 
qui  lui  conviennent  le  plus. 

La  question  de  savoir  si  la  France  est  maintenant 
arrivée  au  repos  ou  si  nous  pouvons  prévoir  encore  de 
nouveaux  changements  politiques,  enfin  quelle  sera  la 
fia  de  tout  ceci,  ces  questions  doivent  être  ainsi  po- 
sées :  Quel  mobile  a  porté  les  Français  à  commencer 
une  révolution?  ont-ils  obtenu  ce  dont  ils  avaient  be- 
soin? Pour  faciliter  la  réponse,  je  traiterai  dans  les 
prochains  articles  le  commencement  de  la  révolution. 
Cette  tâche  sera  doublement  utile,  en  ce  que,  cher- 
chant à  expliquer  le  présent  par  le  passé ,  on  recon- 
naît en  même  temps  comment  le  passé  est  rendu 
intelligible  par  le  présent,  et  quelle  lumière  il  em- 
prunte à  chaque  nouvelle  journée  ;  ce  dont  nos  faiseurs 
de  manuels  historiques  n'ont  eu  jusqu'ici  aucun  soup- 
çon. Ils  croyaient  que  les  actes  de  l'histoire  de  la  ré- 
volution étaient  clos,  et  déjà  ils  avaient  prononcé  leur 
jugement  définitif  sur  les  hommes  et  sur  les  choses, 
quand  grondèrent  tout  d'un  coup  les  canons  de  la 


130  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

irrande  semaine.  Alors  la  faculté  de  Gœttingue  s'apcr-- 
(;ut  qu'on  appelait  des  décisions  de  son  sénat  acadé- 
mique à  une  juridiction  supérieure,  et  que  ce  n'était 
pas  seulement  la  révolution  spéciale  des  Français  qui 
ïi\  tait  pas  encore  finie,  mais  qu'une  révolution  uni- 
verselle bien  autrement  vaste  venait  de  commencer. 
Combien  ont-ils  dû  être  effrayés ,  ces  hommes  pai- 
sibles, quand,  mettant  un  matin  la  tête  à  la  fenêtre, 
i'.s  virent,  le  bouleversement  de  l'État  et  de  leurs  corn- 
pmdia,  et  que,  malgré  le  rempart  de  leur  bonnet  de 
.,  les  accents  de  l'hymne  marseillais  leur  entrèrent 
dans  les  oreilles!  En  vérité,  le  règne  du  drapeau  tri- 
ételoflé  pendant  une  semaine  sur  les  tours  de  Gœt- 
v  ;  ,,ue  a  été  une  plaisanterie  d'étudiant,  que  l'histoire 
universelle  s'est  permise  contre  les  très-savants  Philis- 
tins de  Géorgie,  Augusta.  Dans  ce  temps  où  Ton  périt 
de  sérieux,  il  fait  bon  avoir  quelque  aventure  récréa- 
tive de  cette  sorte.  En  voilà  assez  comme  préparation 
à  un  article  où  je  m'occuperai  d'éclaircir  le  passé.  Le 
présent  est  en  ce  moment  le  plus  important,  et  le 
thème  qu'il  me  donne  à  traiter  est  de  telle  nature  que 
la  possibilité  ultérieure  d'écrire  en  dépend  essentielle- 
KfcM *- 


DE    LA     FRANCE.  d3! 

(.le  donnerai  à  paît  l'article  ipio  j'annonce,  .l'ai  été  fort 
troublé  dans  ce  travail)  surtout  par  les  cris  horribles  de  mon 
voisin  qui  est  mort  du  choléra*,  Je  dois  faire  remarquer 
a\ant  Unit  que  les  circonstances  d'alors  ont  fâcheusement 
influé  Mi*  >:-s  pages  suivantes.  Je  ne  sache  pas  à  la  vérité 
avoir éprouvé  moi-même  la  moindre  inquiétude;  mais  cela 
dérange  beaucoup  d'entendre  continuellement  la  mort 
ser  trop  distinctement  sa  faux  auprès  de  vos  oreilles. 
Un  malaise  plus  matériel  que  moral ,  contre  lequel  on  ne 
pouvait  se  défendre,  m'aurait  chassé  de  Paris  comme  tous 
les  autres  étrangers;  mais  mon  meilleur  ami,  gravement 
malade,  y  serait  demeuré  seul.  Je  fais  cette  remarque  ?  •  aï 
qu'on  ne  considère  pas  comme  une  bravade  mon  séjour  à 
Paris.  Un  fou  seul  eut  pu  trouver  du  plaisir  à  braver  le 
du. léra.  C'a  été  une  époque  de  terreur  beaucoup  plus  hor- 
rible que  la  première,  les  exécutions  ayant" Heu  si  pro; 
ment  et  avec  tant  de  mystère.  C'était  un  bourreau  masqué, 
qui  marchait  dans  Paris,  escorté  d'une  invisible  guHlctme 
ambulante.  «  Nous  serons  mis  tous  l'un  après  l'autre  dans 
le  sac!  »  me  disait  en  soupirant  mon  domestique  tous  les 
matins,  alors  qu'il  m'annonçait  le  nombre  des  morts  ou  io 
trépas  d'une  personne  de  connaissance.  Le  mot  mettre  dans 
le  sac  n'était  nullement  une  figure  de  langage  :  les  cercueils 
manquèrent  bientôt,  et  la  plus  grande  partie  des  morts 
furent  enterrés  dans  dés  sacs.  Passant  la  semaine  dernière 
devant  un  édifice  public,  et  voyant  tout  ce  peuple  de  bonne 
humeur  dans  la  vaste  salle,  les  Français  gaillards  et  sautil 
lants,  les  gentilles  petites  commères  françaises  qui  plaisan- 
taient et  riaient  tout  en  faisant  leurs  achats,  je  me  souvins 
qu'au  fort  du  choléra,  dans  ce  même  édifice,  étaient  empilés 


132  ŒUVRES    DE    HENRI     HEINE. 

plusieurs  centaines  de  sacs  blancs  qui  ne  contenaient  que 
des  cadavres  et  qu'on  n'y  entendait  que  quelques  voii 
rares,  mais  d'autant  plus  fatales,  celles  des  garde-cadavres, 
qui ,  avec  une  indifférence  inconcevable ,  comptaient  auî 
hommes  de  l'entreprise  des  enterrements  le  nombre  de  sacs 
qu'ils  leur  remettaient,  puis  ceux-ci  chargeaient  ces  sacs  sur 
leurs  charrettes  en  répétant  les  nombres  d'une  voix  sourde, 
et  tout  à  coup  éclataient  parfois  d'un  ton  criard  pour  se 
plaindre  de  ce  qu'on  leur  avait  livré  un  sac  de  moins,  ce 
qui  donnait  alors  lieu  à  une  étrange  dispute.  Je  me  rappelle 
que  deux  petits  enfants ,  à  mine  affligée ,  regardaient  en 
même  temps  que  moi,  et  que  l'un  d'eux  me  demanda  si  je 
ne  pouvais  lui  dire  dans  quel  sac  était  son  père. 

Le  récit  qui  suit  a  peut-être  ce  mérite  qu'il  est  comme 
une  sorte  de  bulletin  écrit  sur  le  champ  de  bataille,  pendant 
la  durée  même  du  combat,  et  qu'il  porte  ainsi  la  couleur 
sincère  du  moment.  Thucydide  l'historien,  et  Boccace,  le 
décaméroniste ,  nous  ont  sans  doute  laissé  de  meilleures 
descriptions  en  ce  genre;  mais  je  doute  qu'ils  eussent  eu 
l'âme  assez  calme  pour  les  faire  si  belles  et  si  savantes,  si , 
pendant  que  le  choléra  de  leur  temps  sévissait  avec  le  plus 
de  rage,  il  leur  avait  fallu  le  peindre  en  articles  précipités 
pour  la  Gazette  universelle  de  Corinthe  ou  de  Pise.) 


Je   parle  du  choléra   qui  règne  actuellement  ici, 


DE    LA    FKANCE.  133 

mais  en  maître   absolu,  et  qui,  sans  égard  pour  le 
ni  pour  l'opinion,  abat  par  milliers  ses  vic- 
times, 

<  ta  s'était  préparé  avec  d'autant  moins  de  soin  con- 
tre ce  fléau,  qu'on  avait  reçu  de  Londres  la  nouvelle 
qu'il  n'avait  enlevé  que  peu  d'individus  proportion- 
nellement. On  parut  même  d'abord  avoir  pris  le  parti 
de  s'en  moquer,  et  l'on  pensa  que  le  choléra,  ainsi  que 
unîtes  les  autres  grandes  réputations,  se  réduirait  ici  à 
peu  de  chose.  Il  ne  faut  donc  pas  trop  en  vouloir  à  cet 
honnête  choléra,  si  dans  la  crainte  du  ridicule  il  eut 
recours  à  un  moyen  que  Robespierre  et  Napoléon 
avaient  trouvé  efficace,  et  si,  pour  se  faire  respecter, 
il  décima  le  peuple.  Par  la  grande  misère  qui  règne  ici, 
par  l'immense  malpropreté  qu'on  y  trouve  ailleurs 
encore  que  dans  les  classes  les  plus  pauvres,  par  l'irri- 
tabilité du  peuple  surtout,  par  sa  légèreté  sans  bornes, 
par  le  manque  total  de  dispositions  et  de  mesures  de 
prévoyance,  le  choléra  devait  s'étendre  avec  plus  de 
promptitude  et  d'horreur  qu'en  aucun  autre  lieu.  Son 
arrivée  fut  officiellement  notifiée  le  29  mars,  et  comme 
c'était  le  jour  de  la  mi-carême,  qu'il  faisait  beau  soleil 
et  un  temps  charmant,  les  Parisiens  se  trémoussèrent 
a\ec  d'autant  plus  de  jovialité  sur  les  boulevards,  où 


434  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

l'on  aperçut  même  des  masques  qui,  parodiant  la 
couleur  maladive  et  la  figure  défaite,  raillaient  la  crainte 
du  choléra  et  la  maladie  elle-même.  Le  soir  du  même 
jour,  les  bals  publics  furent  plus  fréquentés  que  jamais; 
les  rires  les  plus  présomptueux  couvraient  presque  la 
musique  éclatante;  on  s'échauffait  beaucoup  au  cha- 
hut, danse  peu  équivoque;  on  engloutissait  à  cette 
occasion  toutes  sortes  de  glaces  et  de  boissons  froides 
quand  tout  à  coup  le  plus  sémillant  des  arlequins  sen- 
tit trop  de  fraîcheur  dans  ses  jambes,  ôta  son  masque 
et  découvrit  à  l'étonnement  de  tout  ce  monde  un  visage 
d'un  bleu  violet.  On  s'aperçut  tout  d'abord  que  ce  n'é- 
tait pas  une  plaisanterie,  et  les  rires  se  turent,  et  l'on 
conduisit  bientôt  plusieurs  voitures  de  masques  du  bal 
immédiatement  à  F  Hôtel-Dieu,  hôpital  central  où,  en 
arrivant  sous  leurs  burlesques  déguisements,  le  plus 
grand  nombre  moururent.  Comme  dans  le  premier 
moment  d'épouvante,  on  croyait  à  la  contagion  et  que 
les  anciens  hôtes  de  l'hôpital  avaient  élevé  d'affreux 
cris  d'effroi,  on  prétend  que  ces  morts  furent  enterrés 
si  vite  qu'on  ne  prit  pas  le  temps  de  les  dépouiller  des 
livrées  bariolées  de  la  folie  et  qu'ils  reposent  dans  la 
tombe  gaiement  comme  ils  ont  vécu. 
Bien  ne  ressemble  au  trouble  et  à  la  confusion  avec 


PI     LA     FIMÏS'CE.  1«T> 

lesquels  tous  les  établissements  de  santé  furent 
Organisés.  U  se  forma  une  commission  sanitaire;  on 
institua  de  t.  ut<  s  parts  des  bureaux  de  secours,  et  l'or- 
donnance relative  à  la  salubrité  publique  fut  mise 
nptemenl  en  vigueur.  Ce  fut  alors  qu'on  se  heurta 
d'abord  contre  les  intérêts  de  quelques  milliers 
d'hommes  qui  regardent  comme  leur  propriété  la  saleté 
publique.  Ce  sont  les  chiffonniers,  qui  cherchent  toute 
la  journée  leur  vie  dans  les  ordures  qu'on  jette  en  tas  au 
coin  des  bornes  des  maisons.  Munis  de  grands  paniers 
pointus  sur  le  dos,  un  bâton  crochu  à  la  main,  ces 
hommes  à  figures  pâles  et  malpropres  errent  dans  les 
rues  et  savent  découvrir  dans  ces  ordures  et  revendre 
beaucoup  de  choses  qu'on  peut  encore  utiliser.  Mais 
quand  la  police,  ne  voulant  plus  que  la  boue  s'amassât 
dans  les  rues,  en  eut  donné  le  nettoiement  à  l'entreprise, 
et  que  les  ordures  chargées  dans  des  charrettes  durent 
être  emportées  immédiatement  hors  de  la  ville  et  dé- 
posées en  pleine  campagne,  où  il  était  libre  aux  chiffon- 
niers d'y  pécher  tout  à  leur  aise,  ceux-ci  se  plaignirent, 
non  pas  tout  à  fait  de  ce  qu'on  leur  enlevait  leur  pain, 
mais  de  ce  qu'on  paralysait  leur  industrie;  que  cette 
industrie  était  un  droit  sanctionné  par  la  prescription, 
et  comme  une,  propriété  qu'on  ne  pouvait  leur  ravir 


136  ŒUVRES    DE    HENRI     HEINE. 

arbitrairement.  Il  est  curieux  que  les  preuves  qu'ils 
produisaient  en  cette  occasion  soient  absolument  les 
mêmes  dont  nos  gentillâtres,  syndics  de  corporations, 
maîtres  de  guildes,  prédicateurs  à  dîmes,  commen- 
saux des  facultés  et  autres  semblables  docteurs  en  pri- 
vilèges, arguent  toutes  les  fois  qu'il  est  question  de 
balayer  enfin  les  vieux  abus  dont  ils  tirent  profit,  et 
d'enlever  ce  fumier  du  moyen  âge  pour  que  le  moisi 
séculaire  et  les  miasmes  méphitiques  n'empoison- 
nent pas  notre  vie  d'aujourd'hui.  Comme  leurs  protes- 
tations ne  servirent  à  rien,  les  chiffonniers  cherchèrent 
à  faire  tomber  par  la  violence  la  réforme  du  nettoie- 
ment; ils  tentèrent  une  petite  contre-révolution,  sou- 
tenus par  leurs  alliées  les  revendeuses,  vieilles  femmes 
qui  étalent  et  brocantent  le  long  des  quais  les  puantes 
guenilles  qu'elles  achètent  aux  chiffonniers.  Alors  nous 
vîmes  la  plus  repoussante  de  toutes  les  émeutes  :  les 
nouvelles  voitures  de  nettoiement  furent  brisées  et 
jetées  dans  la  Seine  :  les  chiffonniers  se  barricadèrent 
à  la  Porte  Saint-Denis,  et  les  vieilles  marchandes  de 
loques  combattirent  avec  leurs  grands  parapluies  sur 
la  place  dn  Châtelet.  La  générale  battit.  Casimir  Périer 
fit  rappeler  à  son  de  tambour  ses  mirmidons  du  fond 
de  leurs  boutiques;  le  trône  bourgeois  trembla;  la 


DE     LA    FRANCE.  137 

rente  tomba;  les  carlistes  jubilèrent.  Ceux-ci  avaient 
enfin  trouvé  leurs  alliés  naturels,  chiffonniers  et  reven- 
deuses de  guenilles,  lesquels  se  prévalent  des  mêmes 
principes,  se  font  les  champions  des  vieilles  coutumes, 
des  traditions  d'ordures,  des  intérêts  de  pourritures 
de  toute  espèce. 

Quand  l'émeute  des  chiffonniers  eut  été  comprimée 
par  la  force,  et  comme  le  choléra  ne  sévissait  pas 
encore  avec  autant  de  fureur  que  le  désiraient  cer- 
taines gens  qui,  à  chaque  détresse  du  peuple,  à  chaque 
soulèvement  populaire,  espèrent  sinon  le  triomphe  de 
leur  propre  cause,  du  moins  la  ruine  du  gouvernement 
actuel,  on  entendit  tout  d'un  coup  le  bruit  que  cette 
foule  d'hommes  qu'on  enterrait  si  vite  ne  mouraient 
pas  de  maladie,  mais  bien  du  poison.  On  avait,  disait- 
on  ,  eu  l'art  de  répandre  du  poison  dans  tous  les  co- 
mestibles, aux  marchés  de  légumes,  chez  les  boulan- 
gers ,  chez  les  bouchers,  chez  les  marchands  de 
vins.  Plus  ces  contes  étaient  étranges,  plus  ils  étaient 
avidement  accueillis  par  le  peuple,  et  les  incré- 
dules eux-mêmes  qui  secouaient  la  tête  furent  obli- 
gés de  croire,  quand  parut  l'ordonnance  du  préfet 
de  police.  La  police  qui,  dans  tous  les  pays,  semble 

Avoir  moins  à  cœur  d'empêcher  les  crimes  que  d'en 

8. 


438  ŒUVÎvES     DE     HENRI    HEINE. 

être  instruite,  voulut,  ou  faire  parade  de  sa  scierie?, 
parfaite,  ou  à  l'occasion  de  ces  bruits  d'empoisonne- 
ments vrais  ou  faux,  mettre  le  gouvernement  à  l'abri 
de  tout  soupçon  ;  il  suffit  enfin  que,  par  sa  malheureuse 
proclamation  dans  laquelle  elle  disait  expressément 
qu'elle  était  sur  la  trace  des  empoisonneurs,  les  af- 
freuses rumeurs  furent  officiellement  constatées  et 
que  tout  Paris  tomba  dans  la  plus  horrible  angoisse 
de  mort. 

C'est  une  chose  inouïe,  disaient  les  gens  les  plus  âgés, 
qui,  aux  époques  les  plus  furibondes  de  la  révolution, 
n'avaient  pas  entendu  parler  de  pareils  crimes.  Fran- 
çais! nous  sommes  déshonorés,  disaient  les  hommes, 
et  ils  se  frappaient  le  front.  Les  femmes,  avec  leurs 
petits  enfants  qu'elles  serraient,  pleines  d'effroi,  contre 
leur  sein,  pleuraient  amèrement  et  se  lamentaient  sur 
ce  que  ces  pauvres  créatures  allaient  mourir  dans  leurs 
bras.  Ces  malheureuses  n'osaient  ni  manger  ni  boire 
et  se  tordaient  les  mains  de  douleur  et  de  rage.  On 
croyait  voir  venir  la  fin  du  monde.  C'était  surtout  au 
coin  des  rues  où  se  trouvant  les  cabarets  peints  en 
rouge  que  se  rassemblaient  et  délibéraient  les  groupes, 
et  c'était  presque  toujours  là  qu'on  fouillait  les 
hommes  qui  avaient  l'air  suspect,  et  malheur  à  eux 


DE    LA     FRANCE.  139 

si  Ton  trouvait  dans  leurs  poches  quelque  chose  dér 
quivoque.  Le  peuple  se  précipitait  sur  eux  comme  un 
animal  samaue,  comme  une  troupe  d'enragés.  Beau- 
coup se  sauveront  parleur  présence  d'esprit,  beaucoup 
furent  arrachés  au  danger  par  l'intrépidité  de  la  garde 
municipale  qui  patrouillait  partout  ce  jour- là;  d'autres 
reçurent  des  blessures  et  des  contusions  dangereuses  : 
six  hommes  furent  impitoyablement  massacrés.  Nul 
aspect  n'est  plus  horrible  que  cette  colère  du  peuple, 
quand  il  a  soif  de  sang  et  qu'il  égorge  ses  victimes 
l'inées.  Alors  roule  dans  les  rues  une  mer 
d'hommes  aux  flots  noirs,  au  milieu  desquels  écu- 
ment  çè  et  là  les  ouvriers  en  chemise  comme  les  blan- 
ches vagues  qui  s'entre-choquent,  et  tout  cela  gronde 
et  hurle  sans  parole  de  merci,  comme  des  damnés, 
comme  des  démons.  J'entendis  dans  la  rue  Saint-Denis 
le  fameux  cri  :  ri  la  lanterne!  Et  quelques  voix, 
tremblantes  de  rage,  m'apprirent  qu'on  pendait  un 
empoisonneur.  Les  uns  disaient  que  c'était  un  carliste, 
qu'on  avait  trouvé  dans  sa  poche  un  brevet  du  lis;  les 
autres  que  c'était  un  prêtre  et  qu'un  pareil  misérable 
était  capable  de  tout.  Dans  la  rue  de  Vaugirard,  ou 
Ton  massacra  deux  hommes  qui  étaient  porteurs  d'une 
poudre  blanche,  je  vis  un  de  ces  infortunés  au  moment 


440  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

où  il  râlait  encore  et  où  les  vieilles  femmes  tirèrent 
leurs  sabots  de  leurs  pieds  pour  l'en  frapper  sur  la  tête 
jusqu'à  ce  qu'il  mourût.  Il  était  entièrement  nu  et 
couvert  de  sang  et  de  meurtrissures;  on  lui  déchira 
non-seulement  ses  habits,  mais  les  cheveux,  les  lèvres 
et  le  nez  ;  puis  vint  un  homme  dégoûtant  qui  lia  une 
corde  autour  des  pieds  du  cadavre  et  le  traîna  par  les 
rues  en  criant  sans  relâche:  Voilà  le  choléra-morbus ! 
Une  femme,  admirablement  belle,  le  sein  découvert  et 
les  mains  ensanglantées,  se  trouvait  là  :  elle  donna  un 
dernier  coup  de  pied  au  cadavre  quand  il  passa 
devant  elle. 

En  me  voyant  elle  sourit,  et  me  demanda  de  payer 
tribut  à  sa  douce  industrie,  pour  qu'elle  pût  acheter 
une  robe  de  deuil,  parce  que  sa  mère  venait  de  mourir 
il  y  avait  peu  d'heures,  du  poison  bien  entendu 

Le  lendemain ,  on  apprit  par  les  feuilles  publiques 
que  les  malheureux  qu'on  avait  si  cruellement  assas- 
sinés étaient  tout  à  fait  innocents;  et  les  poudres  sus- 
pectes trouvées  entre  leurs  mains ,  des  chlorures ,  ou 
du  camphre,  ou  quelque  autre  sorte  de  préservatif 
contre  le  choléra ,  et  que  les  soi-disant  empoisonnés 
étaient  morts  fort  naturellement  de  l'épidémie  ré- 
gnante. Le  peuple  d'ici  qui,  ainsi  que  le  peuple  de 


DE    LA    FRANCE.  141 

tous  les  pays,  prompt  à  se  passionner,  est  facile  à  se 
porter  à  de  sanglants  attentats ,  revient  presque  aussi 
promptement  à  la  douceur  et  déplore  avec  un  tou- 
chant chagrin  ses  méfaits,  quand  il  entend  la  voix  de 
la  raison.  C'est  avec  cette  voix  que  les  journaux  réus- 
sirent dès  le  lendemain  à  adoucir  et  à  calmer  le 
peuple,  et  l'on  doit  signaler  comme  un  triomphe  de  la 
presse  qu'il  lui  a  été  possible  d'arrêter  si  promptement 
le  mal  dont  la  police  avait  été  cause.  Je  dois  blâmer 
ici  la  conduite  de  quelques  gens  qui  n'appartiennent 
pas  à  la  classe  inférieure  et  se  laissèrent  emporter 
par  la  colère  au  point  d'accuser  publiquement  comme 
empoisonneurs  les  hommes  du  parti  carliste.  La  passion 
ne  doit  jamais  nous  entraîner  aussi  loin  ,  et  je  réfléchi- 
rais longtemps  avant  de  porter  contre  mes  plus  mor- 
tels ennemis  une  aussi  horrible  accusation 


Ce  que  j'ai  gagné  moi-même  en  science  dans  ces 
jours  de  meurtre,  c'est  la  conviction  que  la  puissance 
des  Bourbons  de  la  branche  aînée  ne  refleurira  plus 
jamais  en  France.  J'ai  entendu  dans  les  différents 


142  ŒUVRES    DE     IIENIU     HEINE. 

groupes  les  paroles  les  plus  remarquables;  j'ai  pro- 
fondément pénétré  dans  le  cœur  du  peuple;  il  connaît 
ses  gens. 

Depuis  ces  événements,  tout  est  redevenu  tran- 
quille. L'ordre  règne  à  Paris,  dirait  M.  Sébastiani, 
Un  calme  de  mort  plane  sur  toute  la  ville.  Un  sérieux 
de  pierre  est  empreint  sur  toutes  les  figures.  Pendant 
plusieurs  soirs,  on  n'a  vu  ,  môme  sur  les  boni  vards, 
qu'un  petit  nombre  d'hommes;  encore  passaient-ils 
rapidement  en  tenant  leur  main  ou  leur  mouchoir  sur 
leur  bouche.  Les  théâtres  sont  comme  trépassés. 
Quand  j'entre  dans  un  salon,  les  gens  s'étonnent  de 
\ne  voir  encore  à  Paris ,  puisque  aucune  affaire  indis- 
pensable ne  m'y  retient.  En  effet,  la  plupart  des 
étrangers,  mes  compatriotes  particulièrement,  en  sont 
partis  depuis  longtemps.  Des  parents  obéissants  avaient 
reçu  de  leurs  enfants  l'ordre  de  revenir  sans  délai  sous 
le  toit  de  la  famille.  Des  fds  craignant  Dieu  ont ,  sans 
tarder,  exaucé  la  tendre  prière  de  leurs  chers  parents, 
qui  désiraient  leur  retour  dans  la  patrie.  «Père  et 
mère  honoreras^  afm  que  tu  vives  longuement  !  »  Chez 
d'autres  s'éveilla  subitement  un  amour  infini  de  la 
chère  patrie ,  des  romantiques  campagnes  qu'arrose  le 
Rhin  vénérable,  des  montagnes  chéries  de  la  riante 


DE    LA     FUANt  1  .  iA'l 

Souabe  ,  pays  de  rameur  chevaleresque,  de  la  tidélilé 
féminine  ,  des  poésies  sentimentales  et  d'un  air  plus 
sain.  On  dit  qu'on  a  délivré  dans  ces  circonstances 
plus  de  cent  mille  passe- ports.  Quoique  le  choléra 
attaque  avec  une  préférence  visible  la  clause  la  plus 
pauvre ,  les  riches  n'ont  pas  laissé  de  prendre  la  fuite. 
11  ne  faut  pas  en  vouloir  à  certainr  avenus  s'ils  se 
sont  sauvés.  Le  choléra ,  pensaient-ils,  qui  vient  du 
fond  de  l'Asie,  ne  sait  pas  que  nous  avons  gagné  dans 
les  derniers  temps  beaucoup  d'argent  à  la  bourse  ;  il 
pourrait  bien  nous  prendre  encore  pour  de  pauvres 
hères  et  nous  faire  manger  de  l'herbe  par  la  racine. 
M.  Aguado,  l'un  des  banquiers  les  plus  riches  et  che- 
valier de  la  Légion  d'honneur,  fut  le  feld-maréchal  de 
cette  grande  retraite.  Il  paraît  que  ce  chevalier  ne 

sait  de  regarder,  avec  l'égarement  de  l'inquiétude, 
par  les  portières,  et  qu'il  a  même  pris  pour  le  choléra- 
morbus  en  chair  et  en  os,  son  domestique  bleu ,  qui 
se  tenait  derrière  sa  voiture. 

Le  peuple  murmura  hautement  quand  il  vit  que  les 
riches  se  sauvaient  et  prenaient,  avec  un  bagage  de 
médecins  et  de  pharmacies,  le  chemin  de  contrées 
plus  saines.  Le  pauvre  remarqua  avec  mécontentement 
que  l'argent  était  devenu  iui°  protection  aussi  contre 


144  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

la  mort.  Une  grande  pailie  du  juste-milieu  et  la  haute 
finance  ont  également  quitté  la  place  et  vivent  dans 
leurs  châteaux.  Les  véritables  représentants  de  la 
richesse ,  MM.  de  Rothschild ,  sont  pourtant  demeurés 
à  Paris ,  témoignant  ainsi  que  ce  n'est  pas  seulement 
en  affaires  qu'ils  sont  grands  et  hardis.  Casimir  Périer 
s'est  montré,  lui  aussi,  grand  et  hardi  en  visitant 
l'Hôtel-Dieu  après  l'explosion  du  choléra.  Ses  adver- 
saires doivent  même  être  désolés  que  le  choléra  l'ai: 
saisi  depuis  cette  visite.  îl  n'a  cependant  pas  suc- 
combé; car  lui-même  constitue  un  mal  beaucoup  plus 
fort.  Le  jeune  prince  royal,  le  duc  d'Orléans,  qui 
visita  l'hôpital  avec  Casimir  Périer,  mérite  également 
une  mention  très-honorable.  Du  reste,  toute  la  famille 
royale  s'est  montrée  d'une  manière  admirable  dans  ces 
temps  de  désolation.  Lors  de  l'apparition  du  choléra, 
.  la  bonne  reine  assembla  ses  amis  et  ses  serviteurs ,  et 
;leur  distribua  des  ceintures  de  flanelle ,  en  grande 

'partie  confectionnées    de   ses   propres  mains.  Les 

i 

1  mœurs  de  l'ancienne  chevalerie  ne  sont  pas  éteintes  ; 

elles  n'ont  fait  que  subir  une  métamorphose  bour- 
geoise. De  nobles  dames  ne  revêtent  plus  leurs  cham- 
pions d'écharpes  poétiques ,  mais  d'écharpes  de 
santé.  Nous  ne  sommes  plus  d'ailleurs  aux  vieux  temps 


DE    LA    FRANCE.  145 

du  casque  et  du  iiarnois  de  la  chevalerie  guerrière , 
mais  bien  à  une  époque  paisible  et  bourgeoise  de 
ceinture  et  de  jupes  bien  chaudes  -,  nous  ne  vivons  plus 
dans  l'âge  de  fer,  mais  dans  celui  de  flanelle.  La 
liai  «elle  est  en  effet  la  meilleure  cuirasse  contre  les 
attaques  du  choléra,  notre  plus  cruel  ennemi.  Vénus, 
du  le  Figaro,  porterait  aujourd'hui  une  ceinture  de 
îlanelle.  Pour  moi,  je  suis  dans  la  flanelle  jusqu'au 
cou ,  et  me  crois  aussi  invulnérable.  Le  roi  lui-même 
porte  aujourd'hui  une  ceinture  de  la  meilleure  flanelle 
citoyenne. 

Je  ne  dois  pas  taire  non  plus  que  le  citoyen  roi  a, 
dans  ce  malheur  général ,  donné  beaucoup  d'argent 
pour  les  citoyens  pauvres ,  et  s'est  comporté  avec  no- 
blesse et  avec  une  sympathie  toute  civiquj.  Puisque  je 
suis  en  train ,  je  veux  aussi  faire  l'éloge  de  l'arche- 
vêque de  Paris ,  qui  est  allé  à  son  tour  à  l'Hôtel-Dieu  > 
après  la  visite  du  prince  royal  et  de  Casimir  Périer, 
pour  porter  des  consolations  aux  malades.  Il  avait 
prophétisé  depuis  longtemps  que  Dieu  enverrait  le 
cholérp  en  guise  de  punition ,  pour  châtier  un  peuple 
qui  avait  chassé  le  roi  très-chrétien  et  rayé  de  la 
charte  le  privilège  de  la  religion  catholique.  Main- 
tenant que  la  colère  de  Dieu  visite  les  pécheurs,  M.  de 


446  ŒUVRES     DE    HENRI    HEINE. 

Quélen  veut  élever  sa  prière  au  ciel  et  implorer  la 
miséricorde  divine ,  au  moins  pour  les  innocents  ;  car 
il  meurt  aussi  beaucoup  de  carlistes.  En  outre ,  M.  de 
Quélen  a  offert,  pour  y  établir  un  hôpital,  son  château 
de  Conflans.  Le  gouvernement  Ta  refusé ,  attendu  que 
ce  bâtiment  est  ravagé  et  inhabitable ,  et  que  les  répa-< 
rations  coûteraient  beaucoup  d'argent.  D'ailleurs, 
l'archevêque  avait  demandé  qu'on  lui  laissât  carte 
blanche  dans  cet  hôpital.  Mais  on  ne  pouvait  exposer 
les  âmes  des  pauvres  malades,  dont  les  corps  souf- 
fraient déjà  d'un  mal  affreux,  aux  expériences  dou- 
loureuses de  salut  que  l'archevêque  et  ses  aides  spi- 
rituels avaient  dessein  de  tenter.  On  a  préféré  laisser 
mourir  du  choléra  pur  et  simple ,  sans  exhortations 
sur  la  damnation  éternelle  et  sur  l'enfer,  sans  con- 
fession et  sans  viatique ,  les  pécheurs  endurcis  dans  la 
révolution.  Quoiqu'on  prétende  que  le  catholicisme  est 
une  religion  fort  convenable  pour  des  temps  aussi 
malheureux  que  le  temps  actuel,  les  Français  ne  veu- 
lent cependant  plus  s'en  arranger,  dans  îa  crainte 
d'être  obligés  de  conserver,  dans  des  jours  meilleurs, 
cette  religion  d'épidémie. 

Beaucoup  de  prêtres  déguisés  circulent  aujourd'hui 
parmi  le  peuple  et  soutiennent  qu'un  rosaire  béni  est 


DE    LA   FRANCE.  147 

un  préservatif  contre  le  choiera.  Les  saint-simoniens 
comptent  au  nombre  des  avantages  de  leur  religion 
qu'aucun  saint-simonien  ne  peut  mourir  de  la  ma- 
ladie .régnante ,  attendu  que  le  progrès  est  une  loi  de 
I  M  dire ,  que  le  progrès  social  est  dans  le  saint-simo- 
nisme,  et  qu'ainsi,  tant  que  le  nombre  de  ses  apôtres 
■nuira  pas  atteint  un  chiffre  suffisant,  aucun  d'eux  ne 
j;  .urra.  Les  bonapartistes  assurent  qu'aussitôt  qu'on 
ressent  les  symptômes  du  choléra ,  il  suffit  de  lever 
les  yeux  vers  la  colonne  de  la  place  Vendôme  pour 
•r.  Ainsi  chacun  a  sa  croyance  dans  ce  moment 
de  calamité.  Pour  moi.  je  crois  à  la  flanelle.  Une 
bien  entendue  ne  peut  non  plus  nuire;  mais  il 
ne  faut  pas  manger  trop  peu ,  comme  le  font  certaines 
- ,  qui  prennent  la  nuit  les  douceurs  de  la  faim 
pour  des  atteintes  du  choléra.  Il  est  plaisant  de  voir 
aujourd'hui  la  poltronnerie  accompagner  a  table  ces 
gens  qui  considèrent  avec  défiance  les  mets  les  plus 
philanthropes  et  n'avalent  qu'en  soupirant  les  mor- 
ceaux les  plus  délicats.  On  doit,  leur  ont  dit  les  mé- 
decins, n'avoir  aucune  crainte  et  éviter  l'inquiétude. 
Et  mes  gens  alors  d'avoir  peur  de  s'inquiéter  sans  y 
prendre  garde ,  puis  de  s'inquiéter  en  outre  de  ce 
qu'ils  ont  peur.  Ils  sont  aujourd'hui  l'amour  même^ 


148  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

font  souvent  usage  des  mots  mon  Dieu,  et  leur  voîx 
n'est  plus  qu'un  souffle  doux  comme  celui  d'une  jeune 
accouchée.  Et  puis  ils  exhalent  les  émanations  d'une 
pharmacie  ambulante ,  se  tâtent  souvent  le  ventre  et 
demandent  toutes  les  heures,  avec  des  yeux  trem- 
blants, quel  est  le  nombre  jes  morts.  Comme  on  n'a 
jamais  su  ce  nombre  d'une  manière  exacte,  ou  plu- 
tôtj  comme  on  était  convaincu  de  l'inexactitude  de 
celui  qu'on  publiait,  les  esprits  furent  saisis  d'une  ter- 
reur vague,  et  l'inquiétude  n'eut  plus  de  bornes.  Dans 
le  fait,  les  journaux  ont  annoncé  depuis,  que,  dans 
un  seul  jour,  le  10  avril,  il  était  mort  environ  deux  mille 
hommes.  Le  peuple  ne  s'est  pas  laissé  prendre  au  men- 
songe officiel  et  s'est  toujours  plaint  de  ce  qu'il  mou- 
rait plus  d'hommes  qu'on  en  annonçait.  Mon  barbier  me 
raconta  qu'une  vieille  femme  était  restée  toute  la  nuit 
à  la  fenêtre,  dans  le  faubourg  Montmartre,  pour 
compter  les  cercueils  qu'on  faisait  passer  devant  sa 
maison,  et  qu'elle  en  avait  vu  trois  cents;  puis,  quand 
vint  le  jour,  saisie  par  le  froid  et  par  les  douleurs  du 
choléra,  elle-même  expira.  De  quelque  côté  qu'on 
regardât  dans  les  rues,  on  ne  voyait  que  convois  funè- 
bres, et,  ce  qui  était  plus  mélancolique  encore,  des 
convois  que  personne  ne  suivait.  Gomme  les  voitures 


DH     LA     F  U  AN  CE.  IV.) 

destinées  à  cet  usage  ne  suffisaient  pas,  on  employa 
toutes  sortes  d'autres  voitures,  qui ,  tendues  de  drap 
noir,  avaient  l'aspect  le  plus  étrange.  Celles-là  finirent 
par  manquer  aussi ,  et  je  vis  emporter  des  cercueils 
dans  des  fiacres  :  on  les  plaçait  en  travers ,  de  façon 
que  les  deux  extrémités  sortaient  par  les  portières. 
C'était  chose  repoussante  à  voir  que  ces  grandes  voi- 
tures de  meubles  qui  servent  pour  les  déménagements, 
parcourant  alors  les  rues  comme  des  omnibus  de 
morts,  quêtant  de  maison  en  maison  les  cadavres  et 
les  emportant  par  douzaines  au  champ  de  repos. 

Le  voisinage  d'un  cimetière  où  convergeaient  les 
convois  funèbres,  présentait  le  coup  d'œil  le  plus  dé- 
solant. Voulant  visiter  un  jour  une  personne  de  ma 
connaissance,  j'arrivai  au  moment  même  où  l'on 
chargeait  son  cadavre  sur  le  char  funéraire.  La  triste 
fantaisie  me  prit  de  lui  rendre  alors  la  politesse  qu'il 
m'avait  faite  plus  d'une  fois;  je  pris  une  voiture  et 
l'accompagnai  jusqu'au  Père-Lachaise.  Arrivés  dans  le 
voisinage  du  cimetière,  mon  cocher  arrêta  tout  d'un 
coup ,  et  quand ,  sortant  de  ma  rêverie ,  je  regardai 
autour  de  moi,  je  ne  vis  plus  que  ciel  et  cercueils. 
Nous  étions  entrés  dans  la  bagarre  de  quelques  cen- 
taines de  voitures  d'enterrements,  qui  faisaient  en» 


$£ÎÛ  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

semble  file  à  la  porte  étroite  du  cimetière ,  et ,  dans 
l'impossibilité  de  me  retirer,  il  me  fallut  subir  quel- 
ques heures  d'attente  au  milieu  de  ce  noir  entourage. 
Par  ennui,  je  demandai  au  cocher  le  nom  d'un  mort 
mon  voisin ,  et  par  un  hasard  douloureux ,  il  me 
nomma  une  jeune  dame  dont  la  voiture,  quelques 
mois  auparavant,  avait  été  forcée  de  faire  halte  aussi 
quelque  temps  auprès  de  moi,  alors  que  nous  nous  ren- 
dions à  un  bal  chez  Lointier.  Il  y  avait  seulement  cette 
différence  qu'alors  elle  avançait  souvent  à  la  portière  sa 
petite  tête  ornée  de  fleurs  j  sa  jolie  figure  mobile 
éclairée  par  la  lune ,  et  manifestait  la  plus  charmante 
mauvaise  humeur  du  retard  qu'on  lui  faisait  éprouver. 
Maintenant,  elle  était  fort  tranquille  et  probablement 
bleue.  Plus  d'une  fois  pourtant,  quand  les  chevaux 
de  deuil  trépignaient  et  s'agitaient  d'une  manière  in- 
quiète, cela  me  parut  comme  si  c'était  dans  les  morts 
eux-mêmes  que  s'éveillait  l'impatience,  comme  s'ils 
étaient  fatigués  d'attendre  et  pressés  d'arriver  au 
tombeau;  et  comme  en  ce  moment  un  cocher  voulut 
couper  un  autre  à  la  porte  du  cimetière,  le  désordre 
se  mit  dans  les  files ,  les  gendarmes,  le  sabre  nu,  piaf- 
fèrent au  travers;  des  cris  et  des  jurements  s'élevèrent 
çà  et  là,  quelques  voitures  furent  culbutées,  des  cer- 


DE    LA    FRANCE.  155 

cueils  se  brisèrent  en  tombant  et  des  «adavres  en 
sortirent*  alors  je  crus  voir  la  plus  effrayante  de  toutes 
les  émeutes ,  une  émeute  de  morts. 

Pour  épargner  la  sensibilité,  je  ne  veux  point  ra- 
conter ce  que  je  vis  au  Père-Lachaise.  Il  suffit  de  dire 
que ,  tout  affermi  que  je  suis ,  je  ne  pus  me  défendre 
de  la  plus  profonde  horreur.  On  peut  auprès  des  ago- 
nisants apprendre  à  mourir  et  attendre  ensuite  la 
mort  avec  calme  ;  mais  l'inhumation ,  au  milieu  des 
cadavres  des  cholériques,  dans  des  fosses  remplies  de 
chaux ,  on  ne  peut  en  accepter  l'idée.  Je  me  sauvai  en 
toute  hâte  sur  la  colline  la  plus  élevée  du  cimetière, 
d'où  l'on  voit  la  ville  se  déployer  si  belle  sous  vos 
pieds.  Le  soleil  venait  de  se  coucher;  ses  derniers 
rayons  semblaient  envoyer  un  triste  adieu  ;  les  va- 
peurs du  crépuscule  enveloppaient  comme  de  blancs 
draps  Paris  malade;  et  je  pleurai  amèrement  sur 
cette  malheureuse  ville,  la  ville  de  l'égalité,  de  l'en- 
thousiasme et  du  martyre,,  la  ville  rédemptrice  qui  à 
déjà  tant  souffert  pour  la  délivrance  temporelle  de 
l'humanité. 


VII 


Paris,  15  mai  1R32. 

Il  me  faut  ajourner  les  considérations  rétrogrades 
que  j'avais  annoncées  dans  l'article  précédent.  Le 
présent  s'est  emparé  de  nous  d'une  façon  si  âpre 
qu'on  peut  moins  s'occuper  du  passé.  Le  grand  mal 
universel,  le  choléra,  disparaît,  il  est  vrai,  peu  à 
peu  ;  mais  il  laisse  après  lui  beaucoup  de  tristesse  et 
d'affliction.  Le  soleil  reprend  un  éclat  assez  joyeux; 
les  hommes  recommencent  avec  quelque  air  de  bon- 
heur à  se  promener,  à  jaser  et  à  rire;  mais  les  nom- 
breux vêtements  de  deuil  qu'on  aperçoit  de  toutes 
parts  ne  permettent  pas  encore  à  la  véritable  sérénité 
de  s'établir  dans  l'ùme.  Une  sensibilité  valétudinaire 
paraît  dominer  aujourd'hui  chez  tout  ce  peuple, 
comme  ii  arrive  chez  les  gens  qui  ont  passé  par  une 
maladie  grave.  Ce  n'est  pas  seulement  sur  le  gouver- 
nement, mais  bien  aussi  sur  l'opposition  que  s'étend 


DE    LA    FRANCE.  153 

une  lassitude  presque  sentimentale.  L'enthousiasme 
de  la  haine  s'éteint;  les  cœurs  s'ennuient;  les  pensées 
pâlissent  dans  le  cerveau;  on  s'observe  l'un  l'autre 
avec  de  bienveillants  bâillements;  on  ne  s'en  veut 
plus;  on  est  devenu  toute  paix  ,  tout  amour,  toute 
réconciliation ,  toute  douceur  chrétienne.  Des  piétistes 
allemands  pourraient  faire  ici  de  bonnes  affaires. 

On  s'était  jadis  promis  merveilles  du  prompt  chan- 
gement de  la  marche  des  affaires  si  Casimir  Périer 
venait  à  les  quitter.  Mais  il  paraît  que ,  pendant  ce 
temps ,  le  mal  est  devenu  incurable  :  la  mort  de  Périer 
ne  suffira  pas  pour  guérir  l'État. 

Que  Périer  succombe  par  le  choléra ,  sous  un  mal- 
iieur  universel  auquel  ni  force  ni  prudence  ne  pou- 
vaient résister,  cela  doit  déconcerter  même  ses  adver- 
saires les  plus  acharnés.  L'ennemi  général,  la  mort 
s'est  faufilée  dans  leur  confédération  ,  et  le  secours , 
même  le  plus  efficace ,  de  la  part  d'un  semblable 
auxiliaire,  ne  peut  être  vu  avec  grand  plaisir.  Périer, 
au  contraire,  y  gagne  la  sympathie  de  la  foule,  qui 
s'aperçoit  tout  d'un  coup  qu'il  était  un  grand  homme. 
Aujourd'hui,  qu'il  s'agit  de  le  remplacer  par  d'autres, 
cette  grandeur  devait  apparaître  dans  toute  sa  réalité. 

S'il  n'avait  pu  tendre  avec  une  grande  aisance  l'are 

9. 


154  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

d'Ulysse  ,"îl  accomplissait  cependant  l'œuv^,  ^and 
besoin  était ,  en  réunissant  toutes  ses  forces.  Au  moins, 
ses  amis  peuvent  le  louer  aujourd'hui  de  ce  qu'il  au- 
rait accompli  tous  ses  desseins  sans  l'intervention  du 
choléra.  Mais  que  va  devenir  la  France?  Eh  bien,  la 
France  est  cette  Pénélope  persévérante  qui  fait  et  dé- 
fait chaque  jour  sa  toile ,  dans  l'unique  but  de  gagner 
du  temps  jusqu'à  l'arrivée  de  l'époux  véritable.  Et 
quel  sera  .cet  homme?  Je  l'ignore,  mais  je  sais  qu'il 
pourra  tendre  le  grand  arc ,  qu'il  dégoûtera  du  ban- 
quet du  pouvoir  les  téméraires  poursuivants ,  qu'il  les 
traitera  à  coups  de  flèches  mortelles ,  qu'il  châtiera  les 
servantes  doctrinaires  qui  ont  fait  les  coquettes  avec 
tout  le  monde ,  qu'il  purifiera  la  maison  de  tout  cet 
immense  désordre,  et,  avec  l'assistance  de  la  sage 
déesse,  introduira  une  meilleure  économie.  Comme 
notre  situation  actuelle,  où  gouverne  la  faiblesse, 
ressemble  tout  à  fait  au  temps  du  Directoire,  nous 
verrons  aussi  noire  18  brumaire,  et  l'homme  véritable 
entrera  au  milieu  des  puissants  devenus  pâles  et  leur 
annoncera  la  fin  de  leur  pouvoir.  On  criera  sans  doute 
alors  à  la  violation  de  la  constitution ,  comme  autrefois 
dans  le  Conseil  des  Anciens,  quand  parut  aussi 
l'homme  véritable  qui  balaya  la  maison.  Mais  celui-ci 


PE     LA    FRANCE.  155 

leur  cria  alors  indigné  :  «  La  constitution  !  Vous  osez 
encore  invoquer  la  constitution ,  vous  qui  l'avez  violée 
au  18  fructidor,  violée  au  22  floréal ,  violée  au  30 
prairial  !  »  Ainsi  l'homme  véritable  saura  fort  bien 
citer  le  jour  et  Tannée  où  les  ministères  du  juste-milieu 
ont  violé  la  constitution. 

Combien  peu  la  constitution  est  entrée,  je  ne  dirai 
pas  seulement  dans  les  idées  du  gouvernement ,  mais 
encore  dans  celles  du  peuple,  c'est  ce  que  prouve 
toute  discussion  sur  les  questions  constitutionnelles 
les  plus  importantes.  Tous  deux ,  peuple  et  gouverne- 
ment, veulent  chacun  confisquer  à  son  profit  et  ex- 
pliquer dans  son  sens  cette  constitution  d'après  ses  " 
sentiments  particuliers.  Le  peuple  esx  entraîné  dans 
cette  fausse  voie  par  ses  écrivains  et  ses  orateurs, 
qui,  soit,  ignorance  soit  esprit  de  parti,  cherchent 
à  intervertir  les  idées;  le  gouvernement  est  tiraillé 
en  sens  contraire  par  cette  fraction  de  Faristocratie 
qui,  dévouée  par  égoïsme,  forme  la  cour  actuelle,  et 
toujours,  comme  sous  la  restauration,  considère  le 
système  représentatif  comme  une  superstition  mo- 
derne  à  laquelle  le  peuple  est  attaché ,  qu'on  ne  peut 
non  plus  lui  ravir  par  la  force ,  mais  qu'il  est  pomv 
tant  facile  de  rendre  innocente  en  glissanjt  sous  le* 


156  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

nouveaux  noms  et  sous  les  nouvelles  formes,  sans 
que  la  foule  s'en  aperçoive ,  les  vieux  hommes  et  les 
vieilles  intentions.  Selon  la  manière  de  voir  de  ces 
gens,  celui-là  est  le  plus  grand  ministre  qui  p-eut, 
avec  les  nouvelles  formes  constitutionnelles,  obtenir 
les  mêmes  résultats  qu'autrefois  avec  les  formules  de 
l'ancien  régime.  Villèle  était  cet  idéal  des  ministres , 
auquel  on  n'a  pas  cependant  osé  penser  alors  que 
Périer  fut  frappé  par  la  maladie.   Pourtant  on  a  eu 
assez  de  courage  pour  s'arrêler  un  instant  à  Decazes. 
Il  serait  certainement  devenu  ministre,  si  la  nouvelle 
cour  n'avait  pas  craint  d'être  bientôt  remplacée  par 
les  membres  de  l'ancienne.  On  craignit  qu'il  n'établît 
avec  lui  dans  le  minist<Vo  la  restauration  tout  entière. 
Après  Decazes,  c/est  Guizot  qu'on  a  eu  particuliè- 
ment  en   vue.  Mais  on  dit  que,  pendant  qu'il  parlait 
chaleureusement  au  roi  qui  lui  offrait  un  portefeuille, 
il  ressentit  tout  d'un  coup  les  symptômes  du  choléra 
et  se  sauva  en  abrégeant  son  discours.  C'est  alors  que 
commencèrent  les  négociations  avec  Dupin,    qu'on 
avait  toujours   considéré    comme   le  successeur    de 
Périer  et  auquel  on  attribue  beaucoup  de  force  et  de 
courage.  Mais  elles  échouèrent,  parce  que  Diipin  ne 
pouvait  consentir  à  s'arranger  de  beaucoup  de  restric- 


DF.     LA     FRANCE.  157 

Kods  gênantes  qui  s'appliquaient  à  la  présidence  da 
conseil.  Il  existe  en  effet,  à  l'égard  de  ce  .poste  ,  quel- 
ques circonstances  particulières.  Le  roi  a  pri?  souvent 
pour  lui-même  cette  présidence,  surtout  au  commen- 
cement de  son  règne.  Ce  fut  toujours  un  embarras  fatal 
aux  ministres  et  qui  causa  la  plus  grande  partie  des 
mésintelligences  d'alors.  Périer  seul  avait  su  se  sous- 
traire à  de  pareils  empiétements  et  retirer  ainsi  les 
ail'a ires  à  la  trop  grande  influence  de  la  cour,  qui, 
sous  tous  les  gouvernements,  conduit  les  rois.  Aussi 
dit-on  que  la  nouvelle  de  la  maladie  de  Périer  n'a  pas 
été  désagréable  à  tous  les  habitués  des  Tuileries.  Le 
roi  parut  alors  justifié  quand  il  reprit  la  présidence 
du  conseil.  Mais  quand  cet  arrangement  provisoire 
devint  public,  il  s'éleva  dans  les  salons  et  dans  les 
journaux  la  polémique  la  plus  passionnée  sur  la  ques- 
tion de  savoir  si  le  roi  avait  le  droit  de  présider  le 
conseil. 

On  mit  à  jour  en  cette  occasion  beaucoup  d'esprit 
ne  chicane  et  plus  d'ignorance  encore.  Alors  tout  ce 
monde  répéta  ce  qu'il  n'avait  ouï  dire  g'i'à  moitié  et 
nullement  compris,  et  tout  cela  devint  un  bavardage 
bouillonnant  et  intarissable.  Les  idées  posées  par  la  plu- 
pari  des  journaux  ne  furent  pas  de  la  nature  la  plus 


158  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

brillante.  Le  National  seul  se  distingua.  On  sortit  du 
fourreau  la  vieille  formule  de  combat  :  Le  roi  règne, 
mais  ne  gouverne  pas,  dont  on  s'était  servi  dans  les 
derniers  temps  de  la  restauration.  Les  trois  hommes  et 
demi  qui  s'occupaient  alors  de  politique  en  Alle- 
magne, traduisirent,  si  je  ne  me  trompe,  cet  axiome 
par  les  mots  :  Der  kœnig  herrscht,  aber  er  regiert 
nicht.  Je  n'approuve  cependant  pas  le  mot  herrschen, 
qui  porte ,  selon  moi ,  une  couleur  d'absolutisme.  Et 
pourtant ,  cette  maxime  formulée  par  le  génie  poli- 
tique deThiers,a  été  acceptée  pour  bien  établir  la 
différence  entre  les  deux  pouvoirs  absolu  et  consti- 
tutionnel. 

En  quoi  consiste  cette  différence?  Quiconque  est  de 
cœur  pur  en  politique  osera  aussi  discuter  de  la  ma- 
nière la  plus  précise  cette  question  au  delà  du  Rhin. 
C'est  en  voulant  la  tourner  qu'on  a  prêté  secours  d'un 
côté  au  plus  audacieux  jacobinisme ,  et  de  l'autre  à  la 
servilité  la  plus  lâche. 

Comme  la  théorie  de  l'absolutisme ,  à  partir  du 
méprisable  mais  savant  Salmasius,  en  descendant 
jusqu'à  M.  Jarke,  qui  n'est  pas  savant,  a  été  presque 
toujours  soutenue  par  des  écrivains  décriés ,  la  mau- 
vaise réputation  des  avocats  a  compromis  au  delà  de 


DE    LA    FRANCE.  159 

toute  mesure  la  cause  elle-même.  Quiconque  tient  à 
i honneur  de  son  nom,  n'ose  défendre  ouvertement 
cette  théorie ,  alors  même  qu'il  la  tiendrait  pour  ex- 
cellente dans  sa  conviction  intime.  Et  cependant,  la 
doctrine  du  pouvoir  absolu  est  aussi  honnête,  aussi 
soutenante  que  toute  autre  opinion  politique.  Rien 
n'est  plus  absurde  que  de  confondre,  comme  on  le 
fait  si  souvent  aujourd'hui,  l'absolutisme  avec  le  des- 
potisme. Le  despote  agit  arbitrairement  et  selon  son 
caprice;  ie  prince  absolu,  d'après  ses  lumières  et  le 
sentiment  de  son  devoir.  Le  caractère  de  la  puissance 
d'un  roi  absolu  consiste  en  ce  que  tout  dans  l'État  se 
fait  par  sa  volonté  particulière.  Mais  comme  il  est  peu 
d'hommes  qui  aient  une  volonté  particulière,  que  la 
plupart  au  contraire  ne  veulent,  sans  s'en  douter, 
que  ce  que  veut  leur  entourage,  c'est  d'ordinaire 
l'entourage  qui  règne  à  la  place  des  rois  absolus.  C'est 
là  ce  que  nous  nommons  cour,  et  ce  sont  ainsi  les 
courtisans  qui  régnent  dans  celles  des  monarchies 
?.î'rfolues,  où  les  princes  ne  sont  pas  de  nature  trop 
rétive,  et  par  cela  même,  pas  inaccessibles  à  Pin- 
fluence  extérieure.  L'art  des  cours  consiste  à  endurcir 
ies  rois  de  cœur  tendre,  de  telle  sorte  qu'ils  devien- 
nent une  massue  dans  la  main  des  courtisans,  et  à 


160  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

apprivoiser  les  rois  farouches  ,  de  manière  à  ce  qu'ils 
se  prêtent  volontiers  à  tous  les  jeux,  à  toutes  les  atti- 
tudes, à  toutes  les  actions,  comme  les  lions  de 
M.  Martin.  Hélas  !  comme  celui-ci  sait  dompter  le  roi 
fdes  animaux  en  l'initiant  la  nuit  d'une  main  furtive 
aux  vices  des  hommes ,  pour  le  retrouver  au  jour 
affaibli  et  docile;  ainsi  les  courtisans  ont  l'art  de 
dompter  par  des  plaisirs  énervants  plus  d'un  roi  de! 
hommes,  quand  il  est  trop  sauvage  et  trop  ombra- 
geux, et  ils  le  dominent  par  des  maîtresses,  des  cui- 
siniers, des  comédiens,  de  voluptueuse  musique,  des 
danses,  par  toutes  les  ivresses  des  sens.  Les  princes 
absolus  ne  sont  que  trop  souvent  les  esclaves  les  plus 
dépendants  de  leur  entourage ,  et  si  l'on  pouvait  ouïr 
la  voix  de  ceux  que  l'opinion  publique  juge  avec  le 
plus  de  haine ,  on  serait  peut-être  touché  en  entendant 
leurs  justes  plaintes  et  la  révélation  d&  ces  secrets 
inouïs  de  séduction,  de  cet  affligeant  pervertissemont 
des  plus  beaux  sentiments  de  l'homme.  Il  y  a  d'ail- 
leurs dans  le  pouvoir  illimité  une  si  effrayante  puis- 
sance de  tentations  coupables,  que  des  hommes 
d'une  nature  privilégiée  peuvent  seuls  y  résister. 
Celui  qui  n'est  soumis  à  aucune  loi  est  privé  de 
l'arme  défensive  la  plus  salutaire;  car  les  lois  sont 


DE     LA    FRANCE.  101 

faites  pour  nous  protéger,  non-seulement  contre  les 
autres,  mais  aussi  contre  nous-mêmes.  Aussi  la 
croyance  que  leur  pouvoit  vient  de  Dieu  est-elle,  non- 
seulement  pardonnable ,  mais  même  nécessaire  aux 
souverains  absolus.  Sans  une  telle  foi,  ils  seraient  les 
plus  malheureux  des  hommes,  eux  qui,  sans  être 
plus  que  des  hommes ,  se  seraient  exposés  à  des  tenta- 
tions et  à  «ne  responsabilité  mille  fois  plus  qu'humaine. 
C'est  cette  foi  à  un  mandat  divin  qui  donna  aux  rois 
absolus  que  nous  admirons  dans  l'histoire  une  gran- 
deur imposante  à  laquelle  ne  s'élèvera  jamais  la 
royauté  moderne.  Ils  étaient  des  médiateurs  célestes  ; 
il  leur  fallait  quelquefois  expier  les  crimes  de  leurs 
peuples;  ils  étaient  victimes  et  sacrificateurs  tout  en- 
semble; ils  étaient  sacrés,  sacer,  dans  le  sens  antique 
de  la  consécration  delà  mort.  Ainsi  nous  voyons  des 
rois  de  l'antiquité  qui,  dans  des  temps  de  peste, 
donnent  leur  propre  sang  comme  expiation  en  faveur 
de  leurs  peuples,  ou  considèrent  les  calamités  pu- 
bliques comme  une  punition  de  leurs  propres  fautes. 
Encore  aujourd'hui,  quand  une  éclipse  de  soleil 
arrive  en  Chine ,  l'empereur  s'effraie  et  recherche 
s'il  n'aurait  pas  appelé  par  quelque  péché  cet  assom- 
brissement  général,    et  il  fait  pénitence  pour  quâ 


'(J^  ŒUVRES    DE    HEWr.T    HEINE. 

le  ciel  lui  rende  sa  lumière  ainsi  qu'à  ses  sujets.  Chez 
les  peuples  où  l'absolutisme  règne  encore  avec  toute 
cette  sainte  rigueur,  ainsi  que  nous  le  voyons  chez 
les  voisins  des  Chinois ,  depuis  leur  frontière  nord- 
ouest  jusqu'à  l'Elbe ,  il  serait  blâmable  de  prêcher  la 
doctrine  des  constitutions  représentatives,  mais  il  le 
serait  autant  de  professer  l'absolutisme  dans  la  plus 
grande  partie  du  reste  de  l'Europe,  où  la  foi  au  droit 
divin  est  éteinte  chez  les  princes  et  chez  les  peuples. 

En  faisant  consister  le  caractère  essentiel  de  l'abso- 
lutisme en  ce  que ,  dans  la  monarchie  absolue,  c'est  la 
volonté  privée  du  prince  qui  gouverne,  j'établis  le 
caractère  de  la  monarchie  constitutionnelle  d'autant 
plus  facilement  en  disant  :  Celle-ci  diffère  de  celle-là, 
parce  que  l'institution  y  remplace  la  volonté  particu- 
lière du  monarque.  Au  lieu  de  cette  volonté  qui  peut 
être  facilement  égarée,  nous  voyons  ici  une  institution, 
un  système  de  principes  politiques  immuables.  Le  roi 
est  une  sorte  de  personne  morale  dans  le  sens  qu'at- 
tache le  droit  à  ce  mot,  et  il  obéit  beaucoup  moins 
aux  passions  individuelles  de  son  entourage  qu'aux 
besoins  de  son  peuple  :  il  n'agit  plus  d'après  les  dé- 
sirs effrénés  d'une  cour,  mais  en  vertu  de  lois  bien 
établies.  C'est  pourquoi,  dans  tous  les  pays,  les  cour- 


Dl    LA    FRANGE.  403 

tisans  ont  toujours  été  les  ennemis  secrets  ou  déclares 
du  système  constitutionnel.  Ce  système  a  tué  lèftï 
puissance  millénaire  par  ce  profond  et  ingénieux  mé- 
canisme qui  fait  que  le  roi  ne  représente  que  l'idée 
du  pouvoir,  qu'il  peut  à  la  vérité  choisir  ses  ministres, 
mais  que  ce  sont  eux  qui  gouvernent  et  non  lui,  et 
que,  d'ailleurs,  ils  ne  peuvent  gouverner  qu"aus;i 
longtemps  qu'ils  le  font  dans  le  sens  de  la  majorité 
des  représentants  de  la  nation,  parce  que  ceux-ci 
peuvent  leur  refuser  les  moyens  de  gouvernement 
c'est-à-dire  les  impôts.  Par  cela  seul  que  le  roi  ne 
gouverne  pas  par  lui-même ,  le  mécontentement  du. 
peuple ,  en  cas  de  mauvaise  administration ,  ne  pêtîi 
monter  jusqu'à  lui.  Seulement,  dans  les  États  con- 
stitutionnels, il  arrive  alors  que  le  roi  choisit  d'autres 
ministres  plus  populaires ,  dont  on  peut  attendre  un 
meilleur  gouvernement;  tandis  que,  dans  les  États 
absolus  où  la  volonté  même  du  roi  gouverne,  celui-ci 
est  immédiatement  atteint  par  la  colère  du  peuple,  qui 
n'a  d'autre  ressource  que  de  bouleverser  l'État.  Par 
cela  seul  que  le  roi  ne  gouverne  pas  s  le  salut  de 
l'État  est  indépendant  de  sa  personnalité  et  ne  peut 
être  mis  en  danger  par  un  hasard  de  caractère ,  par  la 
première  passion  trop  sublime  ou  ignoble,  et  il  ac~ 


J04  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

quîert  une  solidité  dont  les  anciens  philosophes  poli- 
tiques n'avaient  aucun  pressentiment 




Le  roi ,  ne  gouvernant  pas ,  est  aussi  irresponsable, 
inviolable,  et  ses  ministres  seuls  peuvent  être  ac- 
cusés, condamnés  et  punis  pour  mauvais  gouverne- 
ment. Le  commentateur  de  la  constitution  anglaise, 
Blakstone,  a  commis  une  erreur  quand  il  a  compté 
l'inviolabilité  du  roi  au  nombre  de  ses  privilèges.  Cette 
idée  flatte  plus  un  roi  qu'elle  ne  lui  sert.  Dans  les 
pays  du  protestantisme  politique,  les  pays  constitu- 
tionnels, on  veut  bien  plutôt  savoir  les  droits  des 
princes  fondés  sur  la  raison  qui  fournit  des  arguments 
suffisants  pour  leur  inviolabilité,  du  moment  qu'on 
admet  qu'ils  ne  peuvent  agir,  et  ne  sont  dès  lors  ni 
comptables,  ni  responsables,  ni  punissables  pas  plus 
que  celui  qui  ne  fait  rien  par  lui-même.  Le  principe 
The  kiny  cannot  do  wrong,  sur  lequel  on  fonde  l'ir- 
responsabilité, ne  peut  avoir  de  valeur  qu'en  y  ajoutât  t 
ces  mots  :  Btcause  lie  does  nothing.  Mais  à  la  place 
du  roi  constitutionnel  ce  sont  les  ministres  qui  agis- 
sent,  et  c'est  pourquoi  ceux-ci  sont  responsables, 


DE     LA     FRANCE.  465 

Leur  action  est  indépendante;  ils  doivent  repousser 
tout  net  un  avis  du  roi  qui  ne  s'accorde  pas  avec  le 
leur  et,  dans  le  cas  où  leur  système  ne  convient  pas 
au  roi ,  se  retirer  tout  à  fait.  Sans  une  telle  liberté  de 
volonté,  la  responsabilité  que  les  ministres  assument 
par  le  contre-seing  des  actes  du  gouvernement  serait 
une  injustice  impie,  une  cruauté,  une  absurdité  :  ce 
serait  introduire  dans  le  droit  politique  la  doctrine  du 
bouc  émissaire.  La  même  raison  tait  que  les  ministres 
d'un  prince  absolu  sont  tout  à  fait  irresponsables, 
exce  pté  à  l'égard  de  celui-ci.  Ils  ne  doivent  compte 
qu'à  leur  maître,  comme  lui-même  n'en  doit  qu'à 
Dieu 


Après  ce  peu  d'explications  sur  la  différence  entre 
les  deux  puissances,  absolue  et  constitutionnelle,  il 
devient  clair  pour  chacun  que  la  discussion  sur  la  pré- 
sidence, telle  qu'elle  vient  de  s'élever  dans  les  circon- 
stances présentes  en  France,,  devait  moins  avoir  pour 
objet  la  question  de  savoir  si  le  roi  devait  présider, 
que  celle-ci  :  De  qu^te  manière  entend-il  présider?  Il 


166  ŒUVRES     DE     HENRI    HEINE. 

importe  peu  que  la  charte  ne  le  lui  défende  pas,  ou 
qu'un  paragraphe  semble  le  lui  permettre;  mais  il 
s'agit  de  savoir  s'il  le  fera,  seulement  honoris  causa  s 
ou  pour  sa  propre  instruction ,  d'une  façon  tout  à 
fait  passive ,  sans  la  moindre  participation  active ,  ou 
si,  en  sa  qualité  de  président,  il  fera  prévaloir  sa 
volonté  privée  dans  la  conduite  des  affaires  de  l'État 
et  dans  l'exécution?  Dans  le  premier  cas,  il  peut  lui 
être  permis  de  s'ennuyer,  si  tel  est  son  plaisir,  tous  les 
jours  quelques  heures  dans  la  société  de  MM.  Louis, 
Sébastiani,  etc.;  dans  l'autre,  il  faut  que  cette  satis- 
faction lui  soit  impitoyablement  interdite. 

En  effet,  d'après  cette  dernière  supposition,  en 
gouvernant  par  sa  volonté  privée,  il  s'approcherait  rie 
la  royauté  absolue;  au  moins  devrait-il  être  alors 
considéré  lui-même  comme  un  ministre  responsable. 
Quelques  journaux  ont  soutenu  avec  beaucoup  de 
raison  qu'il  serait  injuste  de  demander  compte  à  un 
homme  gisant  sur  son  lit  de  mort ,  comme  Périer,  ou 
à  un  apoplectique ,  comme  M.  Sébastiani ,  des  actes 
émanés  de  la  volonté  particulière  du  roi.  C'est  dans 
tous  les  cas  une  fâcheuse  discussion,  dont  l'importance 
est  assez  triste;  car  chacun  se  rappelle  ces  paroles 
terroristes  :  La  responsabilité,  cest  la   mort.  Dans 


t)E    LA    FRANCE.  167 

cette  occasion,  la  thèse  de  la  responsabilité  du  roi  et 
par  conséquent  la  négation  de  son  inviolabilité  sont 
soutenue^  surtout  par  le  National  avec  une  désobli- 
geancti  que  je  ne  puis  approuver.  C'est  toujours  pour 
Louis-Philippe  un  avertissement  désagréable  qui  pour* 
rait  bien  lui  faire  faire  quelques  réflexions.  Ses  amis 
étaient  d'avis  qu'il  ne  devait  rien  faire  qui  amenât  le 
moins  du  monde  la  discussion  sur  le  principe  de  l'in- 
violabilité et  pût  ainsi  l'ébranler  dans  l'opinion  pu-* 
blique.  Mais  Louis-Philippe,  si  nous  apprécions  équi- 
tablement  sa  situation,  pourrait  bien  ne  pas  être  si 
blâmable  de  chercher  à^aider  un  peu  à  l'action  du 
gouvernement.  Il  sait  que  ses  ministres  ne  sont  pas 
des  géants  ;  que  la  chair  a  de  bonnes  intentions,  mais 
que  l'esprit  est  faible.  Le  maintien  de  fait  de  son  gou- 
vernement est  pour  lui  l'affaire  principale.  Le  principe 
de  l'inviolabilité  pourrait  bien  n'avoir  à  ses  yeux 
qu'un  intérêt  secondaire.  Il  sait  que  Louis  XYI ,  pauvre 
homme  sans  tête,  était  inviolable,  lui  aussi.  L'inviola- 
bilité royale  a  cela  de  particulier  en  France  :  le  prin- 
cipe de  cette  inviolabilité  est  tout  à  fait  inviolable.  Il 
ressemble  à  la  pierre  de  l'anneau  que  portait  à  son 
doigt  don  Luis  Fernando  Perez  de  Acaiba ,  pierre  dont 
ï3  vertu  était  telle  que  lorsqu'un  homme  muni  de  cet 


168  ŒUVRES     DE     HENRI     IlEiNE. 

anneau  tombait  du  haut  d'un  clocher,  la  précieuse 
pierre  demeurait  intacte. 

Cependant ,  pour  remédier  jusqu'à  un  certain  point 
à  cette  fatale  messéance,  Louis-Philippe  a  créé  une 
présidence  intérimaire  et  en  a  revêtu  M.  de  Monta- 
livet.  Celui-ci  est  en  outre  ministre  de  l'intérieur,  et 
M.  Girod  de  l'Ain  est  devenu  à  sa  place  ministre  des 
cultes.  On  n'a  qu'à  voir  ces  deux  personnages  pour 
pouvoir  soutenir  en  toute  assurance  qu'ils  ne  jouissent 
d'aucune  indépendance  et  ne  sont  que  des  griffes  à 
contre-seing.  L'un,  M.  le  comte  de  Montalivet,  est  un 
jeune  homme  bien  bâti,  quj  a  presque  l'air  d'un  joli 
écolier  vu  au  travers  d'un  verre  grossissant.  L'autre , 
M.  Girod  de  l'Ain,  suffisamment  connu  comme  pré- 
sident de  la  Chambre,  où  il  a  eu  l'art  de  bien  servir 
les  intérêts  du  roi  par  l'abréviation  ou  par  la  prolon- 
gation des  séances ,  est  le  dévouement  même.  C'est 
un  homme  ramassé,  qui  a  l'air  d'un  Brunswickois 
vendant  des  têtes  de  pipes  dans  les  foires ,  ou  bien 
encore  d'un  ami  de  la  maison  qui  apporte  des  cro- 
quignoles  aux  enfants  et  caresse  les  chiens. 


VIII 


Paris,  27  mai  183-2. 

! 

Casimir  Périer  avait  abaissé  la  France  pour  relever 
les  cours  de  la  bourse.  Il  voulait  vendre  la  liberté  de 
l'Europe  au  prix  d'une  courte  et  honteuse  paix  pour  la 
France.  Il  s'est  fait  l'auxiliaire  des  sbires  de  l'escla- 
vage et  de  notre  plus  mauvaise  passion,  Tégoïsme, 
jusqu'à  ce  point  que  des  milliers  d'hommes,  parmi  les 
plus  nobles  de  cœur,  sont  morts  de  chagrin,  de  mi- 
sère, de  honte  et  de  prostitution  politique  !  Les  morts 
de  juillet,  il  les  a  rendus  ridicules  dans  leur  tombeau; 
et  les  vivants,  tellement  dégoûtés  de  la  vie,  qu'ils  ont 
été  obligés  de  porter  envie  même  à  ces  morts.  Il  a 
éteint  le  feu  sacré,  fermé  les  temples,  irrité  les  dieux, 
brisé  les  cœurs.  Et  pourtant  je  voterais,  moi,  pour  que 
Périer  lût  déposé  au  Panthéon,  ce  grand  palais  de 
l'honneur,  sur  lequel  est  écrit  en  lettres  d'or  :  Aux 

grands  hommes  la  pairie  reconnaissante.  Car  Périer 

Mi 


•170  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

était  un  grand  homme  :  il  possédait  de  rares  talents  ei 
une  force  de  volonté  rare;  et  ce  qu'il  a  fait,  il  Ta  fait 
avec  l'honnête  conviction  qu'il  était  utile  »  sa  patrie, 
et  cela  au  prix  de  son  repos,  de  son  bonheur  et  de  sa 
vie.  Et  c'est  moins  pour  l'utilité  et  le  succès  que  la 
patrie  doit  récompenser  &es  grands  hommes,  que  pour 
la  volonté,  pour  l'abnégation  dont  ils  ont  fait  preuve. 
Bien  plus  !  n'eussent-ils  rien  voulu  et  rien  fait  pour 
elle,  la  patrie  devrait  honorer,  après  leur  mort,  ses 
grands  hommes,  car  ils  l'ont  grandie  de  toute  leur  hau- 
teur. Comme  les  étoiles  sont  l'ornement  du  ciel,  les 
grands  hommes  sont  l'ornement  de  leur  pays,  de  toute 
la  terre.  Car  les  cœurs  de  ces  hommes  sont  les  étoiles 
de  la  terre,  et  je  crois  que,  si  l'on  projetait  d'en  haut  ses 
regards  sur  notre  planète,  ces  cœurs  rayonneraient  à 
nos  yeux  comme  de  pures  lumières,  comme  les  étoiles 
du  firmament.  Peut-être,  d'un  si  haut  point  de  vue, 
reconnaîtrait-on  combien  de  splendides  étoiles  sont 
semées  sur  cette  terre,  combien  scintillent  solitaires  et 
inconnues  au  milieu  d'espaces  obscurs  et  déserts,  de 
quel  bel  éclat  étincelle  notre  patrie  allemande,  de 
quelle  vive  lumière  resplendit  la  France,  cette  voie 
lactée  de  grands  cœurs  humains. 
La  France  a  perdu  dans  les  derniers  temps  beaucoup 


DE    LA    FRANCE.  171 

d'étoiles  de  première  grandeur.  Le  choléra  a  mois- 
sonné  beaucoup  de  héros  des  temps  de  la  révolution 
et  de  l'empire.  Un  grand  nombre  d'hommes  d'État 
irquables,  parmi  lesquels  Martignac  était  le  plus 
distingué,  sont  morts  d'autres  maladies.  Les  amis  de' 
ii  science  ont  surtout  déploré  la  mort  de  Champollion, 
qui  a  inventé  tant  de  rois  égyptiens,  et  celle  de  Cuvier, 
qui  a  découvert  tant  d'autres  grands  animaux,  lesquels 
n'existent  plus,  et  prouvé,  de  la  manière  la  moins  ga- 
lante, à  notre  mère  la  terre,  qu'il  faut  ajouter  quelques 
milliers  d'années  à  l'âge  qu'elle  s'est  donné  jusqu'à 
|      gnt. 

La  mort  de  Casimir  Périer  a  fait  ici  moins  de  sensa- 
tion qu'on  ne  s'y  attendait,  et  pas  la  moindre  à  la 
Bourse.  Je  ne  pus  m'empêcher,  le  jour  où  il  mourut, 
d'aller  à  la  place  de  la  Bourse.  Sous  ce  grand  temple 
de  marbre  où  Périer  était  vénéré  comme  un  dieu,  et 
sa  parole  comme  un  oracle,  je  mis  la  main  sur  les  co- 
lonnes qui  s'élancent  sous  le  pourtour,  elles  étaient 
toutes  immobiles  et  froides  comme  les  cœurs  de  ces 
hommes  pour  lesquels  Périer  a  tant  fait.  Oh!  les  misé- 
rables nains  !  11  ne  se  trouvera  plus  désormais  un  géant 
qui  se  sacrifie  pour  eux,  et  qui,  pour  leurs  intérêts 
de  pygmées,  abandonne  les  géants  ses  frères.  Permis  à 


172  ŒUVRES    DE     HENRI     T1EINE. 

eux  de  se  moquer  des  géants  qui,' pauvres  et  gauches, 
s'asseyent  sur  les  montagnes  pendant  que  les  êtres 
rabougris,  favorisés  par  leur  petitesse,  rampent  dans 
les  mines  étroites  des  montagnes  pour  détacher  des 
parois  les  métaux  précieux  ou  pour  les  gagner  à  l'aide 
des  gnomes  souterrains,  agents  plus  petits  encore. 
Descendez  de  plus  en  plus  dans  vos  mines;  ayez  soin 
seulement  de  vous  tenir  ferme  à  l'échelle,  et  ne  vous 
inquiétez  pas  de  ce  que  les  échelons  deviennent  plus 
sales  à  mesure  que  vous  vous  abaissez  vers  les  gale- 
ries les  plus  abondantes  en  richesses. 

Je  me  courrouce  toutes  les  fois  que.  j'entre  à  la 
Bourse,  ce  bel  édifice  de  marbre,  bâti  dans  le  style 
grec  le  plus  noble  et  consacré  à  cet  ignoble  trafic  des 
fonds  publics.  C'est  le  plus  beau  monument  de  Paris  : 
Napoléon  l'a  fait  bâtir.  11  faisait  élever  dans  le  même 
style  et  dans  les  mêmes  proportions  un  temple  de  la 
Gloire.  Hélas!  le  temple  de  la  Gloire  n'a  pas  été  achevé. 
Les  Bourbons  le  convertirent  en  église,  qu'ils  consa- 
crèrent à  Madeleine  repentante;  mais  la  Bourse  est 
terminée  et  brillé  de  son  éclat  le  plus  complet,  et  c'est 
sans  doute  son  influence  qui  a  fait  que  son  noble  rival, 
le  temple  de  la  Gloire,  reste  encore  inachevé,  et  tou- 
jours,   par  la  plus  outrageuse  dérision,  consacré  à 


DE     LA    FRANCE.  473 

Madeleine  repentante.  C'est  ici,  dans  cette  immense 
salle,  sous  ces  voûtes  élevées  de  la  Bourse,  que  s'agite 
l'agiotage  avec  ses  mille  figures  tristes  et  ses  disso- 
nances criardes,  comme  le  bouillonnement  d'une  mer 
d'égoïsme.  Du  milieu  des  flots  d'hommes  s'élancent 
les  grands  banquiers,  pareils  à  des  requins,  créatures 
monstrueuses  qui  s'entre-dévorent.  Plus  haut,  dans  la 
galerie,  on  remarque,  comme  des  oiseaux  de  proie  à 
l'affût  sur  un  écueil,  des  dames  même  qui  spéculent. 
C'est  pourtant  ici  que  hantent  les  intérêts  qui,  dans 
ces  temps,  décident  de  la  paix  et  de  la  guerre. 

C'est  pourquoi  la  Bourse  a  tant  d'importance  aussi 
pour  nous  autres  publicistes.  Mais  il  n'est  pas  facile  de 
comprendre  nettement-  la  nature  de  ces  intérêts  après 
chaque  événement  influent,  ou  d'en  apprécier  les 
suites.  Le  cours  des  effets  publics  et  de  l'escompte  est 
sans  contredit  un  thermomètre  politique;  mais  on  se 
tromperait  si  Ton  croyait  que  ce  thermomètre  indique 
le  degré  de  progrès  de  l'une  ou  de  l'autre  des  grandes 
questions  qui  remuent  actuellement  l'humanité.  La  ' 
hausse  ou  I«  baisse  des  fonds  n'indique  ni  la  hausse  ni 
la  baisse  du  parti  libéral  ou  servile,  aiais  bien  le  plua 
ou  moins  d'espoir  qu'on  a  pour  la  pacification  de 

l'Europe,  pour  le  maintien  de  ce  qui  existe,  ou  plutôt 

10. 


174  ŒUVRES    DE    HENRI     HEINE. 

pour  la  solidité  des  rapports  d'où  dépend  le  paiement 
des  intérêts  de  la  dette  publique. 

Dans  ce  point  de  vue  rétréci,  quelque  événement 
qui  arriva,  les  spéculateurs  de  bourse  sont  admirables. 
À  l'abri  de  toutes  les  émotions  intellectuelles,  tout  leur 
esprit  est  tourné  sur  les  choses  de  fait ,  et  ils  recon- 
naissent, avec  un  instinct  presque  animal,  comme  les 
grenouilles  prédisent  le  temps,  si  tel  événement,  assez 
rassurant  en  apparence,  ne  serait  pas  une  cause  d'o- 
rage pour  l'avenir,  ou  si  un  grand  malheur  ne  servira 
pas  à  la  fin  à  consolider  le  repos  général.  A  la  chute 
de  Varsovie,  on  ne  demanda  pas  :  Quel  mal  en  résul- 
tera-t-il  po.;z"  l'humanité?  mais  :  La  victoire  du  knout 
découragera-t-elle  les  agitateurs,  c'est-à-dire  les  amis 
de  la  liberté  ?  La  réponse  affirmative  à  cette  question 
fit  monter  les  fonds.  Si  l'on  recevait  aujourd'hui  cà  la 
Bourse,  par  dépêche  télégraphique,  la  nouvelle  que 
M.  de  Talleyrand  croit  aux  récompenses  et  aux  peines 
après  la  mort,  les  fonds  français  tomberaient  de  10 
pour  100;  car  on  pourrait  craindre  qu'il  voulût  se  ré- 
concilier avec  le  ciel,  déserter  le  système  du  juste- 
milieu  et  le  sacrifier,  et  exposer  l'admirable  tranquil- 
lité dont  nous  jouissons.  Être  ou  ne  pas  être  n'est  pas 
la  grande  question  à  la  Bourse  ;  on  ne  s'y  inquiète  que 


DE     LA    Fr.ATK.,.  175 

de  la  paix  ou  du  trouble.  C'est  là-dessus  aussi  que  se 
règle  l'escompte.  Dans  les  temps  d'agitations,  l'argent 
devient  inquiet,  se  renferme  dans  les  caisses  des  riches, 
comme  dans  une  forteresse,  et  y  demeure  retiré  :  l'es- 
compte monte.  En  temps  calme,  l'argent  redevient 
confiant,  s'offre  volontiers,  se  produit  en  public,  se 
montre  très-affable  :  l'escompte  est  bas.  Ainsi,  un 
vieux  louis  d'or  a  plus  d'esprit  qu'un  homme  et  sait 
le  mieux  du  monde  s'il  y  aura  paix  ou  guerre.  C'est 
peut-être  par  suite  de  leur  commerce  intime  avec  l'ar- 
gent que  les  gens  de  bourse  ont  acquis  aussi  une  sorte 
d'instinct  politique  ;  et  pendant  que  dans  ces  derniers 
temps  les  penseurs  les  plus  profonds  n'attendaient 
que  la  guerre,  ceux-là  demeurèrent  fort  tranquilles, 
assurés  qu'ils  étaient  du  maintien  de  la  paix.  Deman- 
dait-on à  l'un  d'eux  quelles  étaient  ses  raisons  pour 
une  pareille  sécurité,  on  ne  pouvait,  comme  à  sir  John, 
en  arracher  aucune  raison;  mais  il  ne  cessait  de  ré- 
pondre :  «  C'est  mon  idée.  » 

La  Bourse,  depuis  ce  temps,  n'a  fait  que  se  fortifier 
dans  cette  idée,  et  la  mort  de  Périer  n'a  même  pu  lu/! 
en  inspirer  une  autre.  Il  est  vrai  qu'elle  était  depuiu 
longtemps  préparée  à  cet  événement  et  qu'on  se  fi- 
gure d'ailleurs  que  son  système  de  paix  lui  servira  et 


176  ŒUVRES    DE     HENRI    HEINE. 

sera  fermement  maintenu  par  le  roi.  Mais  cette  com- 
plète indifférence  à  la  nouvelle  de  la  mort  de  Périer 
m'a  fait  éprouver  un  sentiment  de  dégoût.  La  Bourse 
aurait  dû  au  moins,  par  convenance,  faire  éclater  son 
affliction  par  une  petite  baisse.  Mais  non!  pas  un  hui- 
tième pour  cent  ;  les  effets  ne  sont  pas  tombés  d'un 
huitième  de  deuil  pour  cent  à  la  mort  de  Casimir  Pé- 
rier, ce  grand  ministre  banquier! 

La  plus  froide  indifférence  s'est  montrée  à  l'enterre- 
ment de  Périer  comme  à  sa  mort.  C'était  un  spectacle 
comme  un  autre  :  le  temps  était  beau,  et  des  milliers 
d'hommes  étaient  sur  pied  pour  voir  passer  le  cortège, 
qui  se  dirigea  longuement  par  les  boulevards  jusqu'au 
Père-Lachaise.  Le  sourire  était  sur  beaucoup  de  figu- 
res; sur  d'autres,  la  préoccupation  des  affaires;  sur  le 
plus  grand  nombre,  l'ennui.  Une  quantité  innombrable 
de  troupes,  comme  cela  convenait  à  peine  au  héros 
pacifique  du  système  de  désarmement,  beaucoup  de 
gardes  nationaux  et  de  gendarmes.  Les  artilleurs  y 
étaient  aussi  avec  leurs  canons;  ceux-ci  pouvaient  avec 
raison  être  en  deuil,  car  sous  Périer  ils  avaient  du  bon 
temps,  une  véritable  sinécure.  Le  peuple  considérait 
tout  cela  avec  une  rare  apathie.  Il  ne  montra  ni  haine 
ni  amour  :  c'était  l'ennemi  de  l'enthousiasme  qu'on 


DE     LA    FRANCE.  i  77 

allait  mettre  en  terre,  et  l'indifférence  formait  le  convoi. 
Los  seuls  véritables  affligés  parmi  cette  foule  en  deuil, 
étaient  les  deux  (ils  du  défunt,  lesquels,  couverts  de 
manteaux  funéraires  et  la  figure  pâle,  marchaient  der- 
rière le  corbillard.  Ce  sont  deux  jeunes  gens  d'environ 
vingt  ans,  d'un  extérieur  rond  et  ramassé,  qui  annonce 
plutôt  le  bien-être  que  l'esprit  ;  je  les  avais  vus  l'hiver 
dernier  dans  les  bals,  frais  et  dispos.  Sur  le  cercueil 
étaient  étendus  des  étendards  tricolores,  couverts  de 
crêpes  noirs.  Et  pourtant,  c'était  justement  le  drapeau 
tricolore  qui  n'avait  pas  à  s'affliger  de  la  mort  de  Ca- 
simir Périer.  Elle  accablait  tristement  le  cercueil 
comme  un  reproche  muet,  cette  bannière  de  la  liberté 
qui,  par  sa  faute,  a  éprouvé  tant  d'outrages.  Autant 
que  de  l'aspect  de  ce  drapeau,  je  fus  touché  de  la  pré- 
sence du  vieux  Lafayette  au  convoi  de  Périer,  de  l'a- 
postat qui  jadis  avait  si  glorieusement  combattu  avec 
lui  sous  cette  bannière. 


Ce  fut  entre  drux  et  trois  heures  que  le  convoi  de 
Casimir  Périer  [assa  sur  les  boulevards.  Quand  je  soi*' 


178  ŒUVRES     DE    HENRI     HEINE. 

tis  de  dîner,  à  sept  heures  et  demie,  je  rencontrai  les 
soldats  et  les  voitures  qui  revenaient  du  cimetière.  Les 
voitures  roulaient  alors  avec  une  brillante  rapidité;. les 
crêpes  avaient  été  enlevés  des  drapeaux  tricolores  qui 
resplendissaient,  de  même  que  les  armures  des  cuiras- 
siers, sous  la  joyeuse  lumière  du  soleil.  Les  trompettes, 
vêtus  de  ronge,  trottant  sur  leurs  chevaux  blancs,  son- 
naient gaiement  la  Marseillaise.  Le  peuple,  paré  et 
l'air  heureux,  courait  vers  les  théâtres;  le  ciel,  long- 
temps couvert  de  nuages,  était  alors  d'un  bleu  si  riant, 
si  parfumé  d'éclat;  les  arbres  brillaient  d'une  verdure 
si  fraîche,  si  heureuse  ;  le  choléra  et  Casimir  Périer 
étaient  oubliés,  et  l'on  était  au  printemps. 

Maintenant  l'homme  est  bien  enterré,  mais  le  sys- 
tème vit  encore.  Ou  bien  est-il  vrai  que  ce  système 
n'est  pas  une  création  de  Périer,  mais  du  roi?  Quel- 
ques philippistes  ont  commencé  par  répandre  cette 
opinion  pour  qu'on  prît  confiance  dans  la  force  indé- 
pendante du  roi,  pour  qu'on  ne  crut  pas  qu'il  demeu- 
rait privé  de  direction  au  tombeau  de  son  protecteur, 
enfin  pour  qu'on  ne  doutât  pas  du  maintien  du  système 
actuel.  Aujourd'hui,  beaucoup  d'ennemi*  du  roi  s'em- 
parent de  cette  opinion.  C'est  combler  un  de  leurs 
vœux  les  plus  chers  que  d'antidater  ainsi  ce  système 


DE     LA    F  H  AN  CE.  479 

Impopulaire,  appelé  du  13  mars,  et  de  lui  attribua»  nu 
auguste  fondateur,  dont  il  aoeroîl  ainsi  la  responsabi- 
lité. Amis  et  ennemis  se  réunissent  iei  souvent  ; 
mutiles  la  vérité.  Ou  ils  lui  coupent  les  jambes,  on 
bien  ils  la  tirent  et  rallongent  tellement  qu'elle  devient 
mince  comme  un  mensonge.  L'esprit  de  parti  est  on 
Procuste  qui  couche  fort  mal  la  vérité.  Serait-il  v*aî 
que,  dans  le  système  du  13  mars,  Périer  n'ait  fait  que 
sacrifier  son  nom  honorable  et  que  Louis-Philippe  soit 
itable  père  de  ce  système?  Il  nie  peut-être  la  pater- 
nité de  cet  enfant  embarrassant,  tout  à  fait  comme  ce 
jeune  paysan  qui  ajoutait  naïvement  :  «  Mais  pour  dire 
la  vérité,  je  n'y  ai  pas  nui.»  Toutes  les  offenses  que  la. 
France  a  eu  à  endurer  jusqu'à  ce  jour  sont  mises  au- 
jourd'hui sur  le  compte  du  roi.  Le  coup  de  pied  que  îe 
lion  malade  a  reçu  naguère  encore  à  Rome  de  l'ânesse 
du  seigneur  exaspère  les  Français  à  un  degré  insoute- 
nable. Cependant  on  lui  fait  tort  :  Louis-Philippe  ne 
laisse  pas  volontiers  passer  une  insulte,  et  il  consenti- 
rait de  bon  cœur  à  se  battre,  mais  il  voudrait  choisir  son 
monde.  Par  exemple ,  il  n'aurait  guère  envie  de  se 
battre  avec  la  Russie;  il  le  ferait  avec  plaisir  contre  les 
Prussiens,  avec  lesquels  il  s'est  déjà  mesuré  à  Valmy, 
et  que,  pour  cette  raison,  il   ne  paraît  pas  craindre 


180  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

beaucoup.  On  prétend  avoir  particulièrement  remar- 
qué qu'il  n'a  jamais  manifesté  la  moindre  appréhension 
toutes  les  fois  qu'il  était  question  de  la  Prusse  et  de  ses 
chevaleresques  rodomontades.  Louis-Philippe  d'Or- 
léans, petït-fils  de  saint  Louis,  rejeton  de  la  race  la 
plus  antique  de  rois,  premier  gentilhomme  de  la  chré- 
tienté, s'amuse  alors  avec  une  jovialité  toute  bour- 
geoise sur  ce  qu'il  est  pourtant  bien  mortifiant  pour  lui 
pauvre  roi  citoyen,  de  voir  la  camarilla  de  Brande- 
bourg le  regarder  avec  de  si  grands  airs  et  une  supé- 
riorité si  nobiliaire. 

Je  dois  dire  ici  qu'on  ne  remarque  jamais  le  grand- 
seigneur  chez  Louis-Philippe,  et  le  peuple  français 
n'aurait  pu  choisir  en  effet  pour  roi  un  homme  plus 
bourgeois.  D'ailleurs,  il  lui  importe  peu  d'être  roi  légi- 
time, et  l'on  dit  que  l'invention  du  mot  de  quasi-légi- 
timité n'était  pas  tout  à  fait  de  son  goût.  Il  n'envie  pas 
le  moins  du  monde  à  Henri  V  l'avantage  de  la  légiti- 
mité, et  n'est  aucunement  diposé  à  négocier  avec  luf 
pour  cet  objet  ou  à  lui  offrir  de  l'argent;  mais  Louis - 
Philippe  pense  qu'il  a  inventé  la  royauté  citoyenne  et 
qu'il  a  reçu  un  brevet  pour  cette  inventioa;  il  gagne 
par  an  à  ce  métier  18  millions,  somme  qui  dépasse 
presque  le  revenu  des  maisons  de  jeu  de  Paris,  et  il 


DE    LA     FRANCE.  181 

voudrait  conserver  pour  soi  et  pour  ses  descendants  le 

monopole  de  cette  lucrative  industrie. 

J'ai  déjà  indiqué  dans  l'article  précédent  combien 
le  maintien  de  ce  monopole  de  royauté  tient  avant 
tout  au  cœur  de  Louis-Philippe,  et  comme,  en  ayant 
égard  à  une  telle  façon  de  voir  tout  humaine,  son 
usurpation  de  la  présidence  du  conseil  me  paraît  ex- 
cusable. Dans  le  fait,  il  ne  semble  pas  s'être  encore 
retiré  dans  les  limites  de  ses  droits  constitutionnels, 
quoique  pour  la  forme  il  n'ose  plus  présider.  La  vé- 
ritable question  contentieuse  reste  donc  toujours  en 
suspens,  et  ses  tiraillements  se  prolongeront  encore 
jusqu'à  la  formation  d'un  nouveau  ministère.  Mais  ce 
qui  trahit  le  plus  la  faiblesse  du  gouvernement,  c'est 
que  le  maintien  ou  le  renouvellement  ou  la  transfor- 
mation du  ministère  sont  commandés,,  non  par  les  be- 
soins intérieurs  du  pays,  mais  par  des  événements 
étrangers.  Cette  dépendance  d'intérêts  extérieurs  s'est 
manifestée  d'une  manière  fâcheuse  et  assez  publique 
pendant  la  dernière  crise  ministérielle  de  l'Angleterre. 
Chaque  bruit  qui  nous  arrivait  de  ce  côté  donnait  ici 
naissance  à  une  nouvello  combinaison  de  cabinet. 
Quand  on  vit  le  gouvernail  de  l'empire  britannique 

tomber  entre  les  mains  de  Wellington ,  on  perdit  tout 

II 


189  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

à  fait  la  tête,  et  l'on  était  déjà  sur  le  point  de  choisir 
le  maréchal  Soult  pour  premier  ministre,  en  vue  de 
l'équilibre  militaire. 

La  liberté,  en  France  comme  en  Angleterre,  serait 
alors  passée  sous  le  commandement  de  deux  anciens 
soldats  qui,  étrangers  ou  même  hostiles  à  tout  esprit 
de  civisme  indépendant,  n'ont  appris  qu'à  obéir  en 
esclaves  ou  à  commander  en  despotes.  Soult  et  Wel- 
lington ne  sont  par  leur  caractère  que  de  véritables 
condottieri,  si  ce  n'est  que  le  premier  a  appris  à  une 
plus  noble  école  le  métier  des  armes,  et  qu'il  a  autant 
soif  de  gloire  que  de  solde.  La  récompense  qui  devait 
lui  revenir  n'était  pas  moins  qu'une  couronne,  et  Ton 
m'a  assuré  que  Soult  a  été  pendant  quelques  jours  roi 
de  Portugal,  sous  le  nom  de  Nicolas  Ier,  roi  des  Al- 
garves.  Le  caprice  de  son  sévère  suzerain  ne  lui  per- 
mit pas  de  prolonger  davantage  cette  royale  plaisante- 
rie. Mais  il  ne  peut  certainement  l'oublier  :  il  a  bu  à 
pleines  oreilles  le  doux  retentissement  de  ce  titre  de 
Majesté  ;  il  a  vu  avec  des  yeux  enivrés  les  hommes  lui 
présenter  >  genoux  leur  hommage  le  plus  humble,  et 
sur  ses  gracieuses  mains  il  sent  encorp  les  brûlants 

baisers  des  lèvres  portugaises Et  c'est  à  lui  qu'on 

devait  confier  la  liberté  de  la  France  !  Quant  à  l'autre, 


DE    LA    FRANCE.  183 

lord  Wellington,  je  n'ai  pas  besoin  de  m'exprimer  au- 
cunement sur  lui.  Los  derniers  événements  ont  prouve 
que,  dans  mes  précédents  écrits,  j'avais  toujours  parlé 
de  lui  avec  trop  d'indulgence.  Aveuglé  qu'on  était  py? 
ses  gauches  et  lourdes  victoires,  on  s'est  toujours  r<  - 
fusé  à  croire  qu'il  fût,  à  proprement  parler,  un  niai  ; 
mais  les  circonstances  récentes  l'ont  bien  démontré.  Il 
est  sot  comme  tous  les  hommes  qui  n'ont  pas  de  cœur; 
car  c'est  du  cœur  et  non  de  la  tête  que  viennent  les 
pensées.  Louez-le  dose,  muses  vénales  de  cour,  ri- 
meurs  qui  caressez  l'orgueil  des  torys!  Continue  à  le 
chanter,  barde  de  la  Calédonie,  spectre  banqueroutier 
à  la  harpe  de  plomb,  aux  cordes  de  toiles  d'araignée  ! 
Célébrez-le,  pieux  lauréats,  chantres  gagés  des  héros  ! 
et  surtout  redites  ses  dernières  prouesses  !  Jamais  mortel 
n'a  dévoilé  d'une  manière  plus  déplorable  sa  nudité 
aux  yeux  du  monde  entier.  Presque  tout  d'une  voix, 
l'Angleterre,  jury  de  vingt  millions  de  citoyens  libres, 
a  prononcé  son  verdict  de  culpabilité  sur  le  pauvre 
criminel  qui,  ainsi  qu'un  voleur  de  basse  classe,  aidé 
par  de  rusées  receleuses,  a  tenté  de  nuit  de  filouter  les 
joyaux  de  la  couronne  du  peuple  souverain,  ses  droits 
et  sa  liberté.  Lisez  le  Morning-Chroniele ,  le  Times 
et  même  ces  orateurs  d'ordinaire  si  modérés,  et  vous 


18-4  ŒUVRES     DE    HENRI    HEINE. 

demeurerez  stupéfaits  a  ce  langage  de  bourreau  avec 
lequel  ils  flagellent  et  stigmatisent  le  vainqueur  de 
Waterloo.  Son  nom  est  devenu  un  outrage.  On  était 
parvenu,  à  Taide  des  plus  basses  menées,  à  lui  faire 
tomber  le  pouvoir  entre  les  mains;  et  il  n'a  pas 
osé  l'exercer.  Leigh  Hunt  le  compare  en  cette  occa- 
sion à  un  vieux  libertin  qui  voulait  séduire  une  jeune 
fille;  comme  celle-ci,  dans  son  inquiétude,  demandait 
conseil  à  une  de  ses  amies,  elle  en  reçut  pour  réponse  : 
a  Laissez-le  faire  ;  outre  le  péché  de  ses  coupables  in- 
tentions, il  s'attirera  encore  toute  la  honte  de  l'im- 
puissance. » 

J'ai  toujours  détesté  cet  homme;  mais  je  ne  le 
croyais  pas  aussi  méprisable.  Il  est  singulier  que  j'aie 
toujours  eu  de  ceux  que  je  haïssais  une  idée  plus  grande 
qu'ils  ne  méritaient  en  effet.  Et  j'avoue  que  toujours 
j'ai  supposé  aux  torys  d'Angleterre  plus  de  courage, 
de  force  et  de  généreuse  abnégation  qu'ils  n'en  ont 
montré  au  moment  où  cela  était  nécessaire.  Oui  !  je 
me  suis  trompé  sur  le  compte  de  cette  haute  aristocra- 
tie anglaise  :  je  pensais  qu'à  l'exemple  des  fiers  Ro- 
mains, ils  vendraient  aussi  cher  qu'autrefois  ïe  champ 
où  campait  l'ennemi,  qu'ils  l'attendraient  sur  leurs 
chaises  curules Non!  une  terreur  panique  les  a 


DE     LA    FRANCE.  185 

saisis  lorsqu'ils  ont  vu  que  John  Bull  se  démenait  un 
peu  sérieusement,  et  ils  offrent  maintenant  à  meilleur 
compte  les  terres  à  bourgs-pourris,  et  ils  augmentent 
le  nombre  des  chaises  curules  pour  que  l'ennemi 
veuille  bien  s'y  asseoir.  Les  torys  n'ont  pius  de  con- 
fiance en  leur  propre  force;  ils  ne  croient  plus  en 
eux-mêmes  ;  leur  pouvoir  est  brisé  î  A  la  vérité ,  les 
wighs  sont  aussi  des  aristocrates,  lord  Grey  est  aussi 
jaloux  de  noblesse  que  lord  Wellington;  mais  il  en 
sera  de  celte  aristocratie  comme  de  celle  de  France  : 
c'est  un  bras  qui  sert  à  couper  l'autre. 

Il  est  inconcevable  que  les  torys,  qui  comptaient  sur 
un  coup  de  tête  de  leur  reine,  aient  été  si  fort  effrayés 
quand  le  moment  critique  arriva,  et  que  le  peuple  se 
leva  partout  avec  d'énergiques  protestations.  Tout 
homme  connaissant  les  Anglais  et  leurs  moyens  de  ré- 
sistance légale  devait  s'y  attendre.  L'opinion  sur  le 
bill  de  réforme  était  bien  fixée  chez  le  peuple.  Toutes 
les  réflexions  à  ce  sujet  s'étaient  changées  en  un  fait. 
Les  Anglais  ont  surtout,  quand  il  faut  agir,  cet  avan- 
tage, qu'habitués  à  s'exprimer  en  hommes  libres,  ils 
ont  sur  chaque  question  une  opinion  toute  prête.  Aussi 
jugent-ils  plus  qu'ils  ne  pensent.  Nous  autres  Alle- 
mands, au  contraire,  nous  pensons  toujours,  et  à  force 


486  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

de  penser,  nous  arrivons-  à  ne  rien  juger.  D'ailleurs  il 
n'est  pas  toujours  prudent  d'émettre  son  opinion.  L'un 
est  empêché  par  la  crainte  de  déplaire  à  M.  le  direc- 
teur de  la  police,  l'autre  par  modestie  ou  même  par 
simplicité.  Beaucoup  de  penseurs  allemands  sont  des- 
cendus dans  la  tombe  sans  jamais  avoir  exprimé  leur 
opinion  personnelle  sur  une  grande  question.  Les  An- 
glais sont,  au  contraire,  décidés,  pratiques;  tout  ce 
qui  est  intellectuel  prend  chez  eux  de  la  consistance, 
de  telle  sorte  que  leurs  pensées,  leur  vie  et  eux-mêmes 
deviennent  un  fait  unique  dont  les  droits  sont  irréfra- 
gables. Oui!  ils  sont  brutaux  comme  un  fait,  et  ré- 
sistent matériellement.  Un  Allemand,  avec  ses  pen- 
sées, ses  idées,  molles  comme  le  cerveau  qui  les  a 
produites,  n'est  lui-même  qu'une  idée,  et  lorsque  celle- 
ci  déplaît  au  gouvernement,  on  envoie  l'idée  dans  une 
forteresse.  C'est  ainsi  qu'il  y  a  eu  soixante  idées  incar- 
cérées à  Kœpenick,  et  leur  absence  ne  faisait  faute  à 
personne.  Les  brasseurs  brassaient  leur  bière  tout 
comme  auparavant,  et  les  presses  n'en  continuaient 
pas  moins  d'imprimer  les  romans  nouveaux.  Au  pen- 
chant qu'ont  les  Anglais  pour  la  résistance  effective,  à 
leur  entêtement  inflexible  dans  les  questions  jugées 
définitivement,  vient  encore  se  joindre  la  sûreté  légale 


PE    LA    FRANCE.  187 

avec  laquelle  ils  peuvent  agir.  Nous  ne  pouvons  nous 
figurer  par  combien  de  voies  légales  peut  procéder 
l'opposition  anglaise,  adversaire  du  gouvernement 
dans  le  parlement  et  au  dehors.  On  ne  comprend  bien 
1  s  journées  de  Wilkes  que  lorsque  soi-même  on  a  vu 
l'Angleterre.  Les  voyageurs  qui  veulent  nous  donner 
une  idée  de  la  liberté  anglaise,  nous  font  dans  ce  but 
l'énumération  de  ses  lois.  Mais  ces  lois  ne  sont  que  les 
limites  de  la  liberté,  et  non  la  liberté  elle-même.  On  n'a 
sur  le  continent  aucune  idée  de  la  somme  de  liberté  in- 
tense qui  peut  se  trouver  quelquefois  amassée  dans  ces 
limites,  et  Ton  se  figure  encore  moins  la  paresse  et  l'in- 
dolence des  gardiens.  Ce  n'est  que  là  où  elles  doivent 
protéger  contre  l'arbitraire  du  pouvoir  qu'elles  sont  gar- 
dées avec  vigilance.  Sont-elles  franchies  par  leshommes 
du  pouvoir,  l'Angleterre  en  masse  est  aussitôt  debout 
comme  un  seul  homme,  et  l'arbitraire  est  repoussé. 
Non  !  ces  gens  n'attendent  pas  que  la  liberté  ait  reçu 
une  atteinte;  mais,  pour  peu  qu'elle  soit  menacée,  ils 
se  lèvent  avec  des  paroles  et  des  fusils.  Les  Français 
de  juillet  ne  se  sont  révoltés  qu'après  avoir  reçu  le  pre- 
mier coup  de  massue  porté  par  le  despotisme  :  les 
ordonnances.  Les  Anglais  de  ce  mois  de  mai  n'ont  pas 
attendu  si  longtemps  :  il  leur  a  suffi  qu'on  eût  remis  îe 


188  ŒUVRES    DE    HENRI     HEINE. 

glaive  aux  mains  du  bourreau  fameux  qui  déjà,  en 
d'autres  pays,  avait  exécuté  la  liberté. 

Ces  Anglais  sont  d'étranges  originaux.  Je  ne  puis 
les  souffrir.  D'abord  ils  sont  ennuyeux,  puis  inso- 
ciables ,  égoïstes,  ils  coassent  comme  des  grenouilles, 
sont  ennemis-nés  de  toute  bonne  musique,  vont  à 
l'église  avec  des  livres  de  prières  dorés  et  nous  mé- 
prisent, nous  autres  Allemands,  parce  que  nous  man- 
geons de  la  choucroute.  Mais  quand  l'aristocratie  an- 
glaise réussit,  par  le  moyen  des  bâtards  de  cour,  à 
attirer  dans  ses  intérêts  la  femme  allemande  (the 
nasty  Germanfrow);  quand  le  roi  Guillaume,  qui,  le 
soir,  avait  promis  à  lord  Grey  de  nommer  autant  de 
nouveaux  pairs  qu'il  en  fallait  po.ir  faire  passer  le 
bill  de  réforme ,  gagné  à  un  autre  sentiment  par  la 
reine  de  la  nuit,  eut  manqué  à  sa  parole  le  lendemain 
matin  ;  quand  Wellington  et  ses  torys  eurent  porté  sur 
les  pouvoirs  de  l'État  leurs  mains  liberticides  :  alors 
ces  Anglais  cessèrent  tout  d'un  coup  d'être  ennuyeux 
pour  devenir  très-intéressants;  ils  ne  furent  plus  in- 
sociables ,  mais  se  réunirent  par  centaines  de  mille  ; 
ils  ne  pensèrent  plus  qu'au  bien-être  général;  leurs 
paroles  ne  furent  plus  aussi  coassantes,  mais  pleines 
d'une  mâle  harmonie  ;  ils  dirent  des  choses  dont  le 


dp:    LA    FRANCK.  189 

retentissement  entraînait  plus  que  les  mélodies  de 
Hossini  et  de  Meyerbeer;  ils  ne  parlèrent  plus  des 
préires  de  l'église  en  style  de  livres  de  prières;  mais 
ils  agitèrent,  comme  des  incrédules,  la  grande  ques- 
tion, s'ils  n'enverraient  pas  les  évêques  au  bourreau  et 
le  roi  Guillaume  avec  sa  mangeuse  de  choucroute 
dans  le  Hanovre. 

Lors  de  mon  séjour  en  Angleterre,  beaucoup  de 
choses  m'ont  fait  rire  ;  mais  rien  ne  m'a  diverti  comme 
le  lord  maire ,  véritable  bourgmestre  de  la  Cité  de 
Londres ,  lequel  s'est  conservé  comme  une  ruine  du 
système  communal  du  moyen  âge,  dans  toute  la 
majesté  de  sa  perruque,  dans  son  ample  dignité  de 
maîtrise.  Je  le  vis  accompagné  de  ses  aldermen  :  ce 
sont  les  graves  chefs  de  la  bourgeoisie  ,  compère  tau- 
leur  et  compère  gantier,  presque  tous  énormes  épi- 
ciers, rouges  figures  de  bifteck,  vivantes  cruches  de 
porter,  sobres  cependant,  et  devenus  riches  à  force 
de  travail  et  d'économie,  au  point  que  beaucoup 
d'entre  eux  possèdent,  m'a-t-on  dit,  plus  d'un  mil- 
lion de  livres  sterling  déposés  à  la  banque  d'Anglerre. 
La  banque  est  un  grand  bâtiment  dans  Thread-Needle- 
street ,  et  s'il  éclatait  une  révolution  en  Angleterre ,  la 

banque  serait  en  grand  danger,  les  riches  bourgeois  de 

44. 


190  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

Londres  pourraient  perdre  leur  fortune  et  se  voir  en 
une  heure  réduits  à  la  mendicité.  Néanmoins,  quand 
le  roi  Guillaume  manqua  à  sa  parole ,  quand  la  liberté 
de  l'Angleterre  fut  en  danger,  le  lord  maire  de  Londres 
nit  sa  grande  perruque,  et  lui  et  ses  épais  aldermen 
se  mirent  en  route  d'un  air  aussi  assuré ,  aussi  offi- 
ciellement tranquille  que  s'ils  fussent  allés  s'asseoir  à 
un  grand  banquet  dans  Guild-Hall.  Ils  se  rendaient 
pourtant  à  la  chambre  des  communes,  où  ils  protes- 
tèrent de  la  manière  la  plus  énergique  contre  le  nou- 
veau cabinet,  et  ils  se  déclaraient  contre  le  roi  dans 
le  cas  où  il  ne  le  renverrait  pas ,  préférant  exposer 
leur  vie  3t  leur  fortune  dans  une  révolution  plutôt  que 
de  cor^antir  à  la  ruine  de  la  liberté  anglaise.  Ces  An- 
glais .f^nt  d'étranges  originaux. 

Je  a'oublierai  jamais  un  homme  que  j'ai  vu  à  la 
chambre  des  communes ,  à  gauche  de  l'orateur,  car 
jamais  homme  ne  m'a  plus  cféplu  que  celui-là.  C'est 
un  être  ramassé ,  avec  une  grosse  tête  carrée ,  cou- 
verte de  cheveux  roux  désagréablement  hérissés.  La 
figure  démesurément  rouge,  flanquée  de  larges  joues, 
est  ordinaire  et  régulièrement  ignoble  ;  ses  yeux  sont 
vides  et  à  bon  marché;  son  nez  mesquin  est  séparé 
par  un  grand  espace  de  sa  bouche,  et  il  ne  peut 


DB    LA    FRANCE.  191 

sortir  de  cette  bouche  trois  paroles  sans  qu'un  chiffre 
s'y  intercale  ou  du  moins  qu'il  soit  question  d'argent. 
Il  y  a  dans  tout  son  être  quelque  chose  de  ladre,  de 
chiche  et  de  rogneux;  enfin  c'est  le  véritable  fils  de 
TÉcosse,  M.  Joseph  Hume.  On  devrait  mettre  son 
portrait  en  tête  de  tous  les  livres  de  calcul.  Il  a  tou- 
jours appartenu  à  l'opposition  :  les  ministres  le  redou- 
tent toujours  quand  on  parle  de  quantités  numéraires. 
Il  continua  à  siéger  sur  les  bancs  de  l'opposition, 
même  lorsque  Canning  était  ministre,  et  lorsque 
celui-ci,  dans  ses  discours,  avait  à  exprimer  un 
chiffre,  il  demandait  à  voix  basse  à  son  voisin  Huskis- 
son  hotv  much?  Puis  quand  il  avait  été  soufflé,  il 
reprenait  à  haute  voix  le  fil  de  son  discours  en  regar- 
dant Joseph  Hume  presque  en  souriant  :  jamais 
homme  ne  m'a  déplu  autant  que  celui-là.  Mais  lors- 
que le  roi  Guillaume  manqua  à  sa  parole ,  Joseph 
Hume  se  leva ,  fier,  héroïque  comme  un  dieu  de  li- 
berté, et  ses  paroles  retentirent  aussi  puissantes, 
aussi  solennelles  que  la  cloche  de  Saint-Paul  ;  il  est 
vrai  qu'il  était  encore  question  d'argent,  et  il  déclara  : 
or  Qu'on  ne  devait  pas  payer  d'impôts,  »  et  le  parle- 
ment adopta  la  proposition  de  son  grand  citoyen. 
Cela  trancha  la  difficulté.  Le  refus  légal  des  impôts 


192  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

enraya  les  ennemis  de  la  liberté.  Ils  n'osèrent  ac- 
cepter le  combat  avec  un  peuple  unanime  qui  mettait 
en  jeu  son  existence  et  sa  fortune.  Il  leur  restait  sans 
doute  encore  leurs  soldats  et  leurs  guinées.  Mais  on 
ne  se  n'ait  plus  aux  habits  rouges ,  quoiqu'ils  eussent 
jusque  là  obéi  sans  murmure  au  bâton  de  Wellington. 
On  n'avait  plus  confiance  non  plus  dans  le  dévoue- 
ment des  orateurs  achetés  ;  car  la  nobility  d'Angle- 
terre remarque  maintenant  elle  aussi  :  «  Que  tout 
n'est  pas  à  vendre  en  ce  monde ,  et  qu'à  la  fin  Ton 
n'a  jamais  assez  d'argent  pour  tout  payer.  »  Les  torys 
cédèrent.  C'était  dans  le  fait  le  parti  le  plus  lâche , 
mais  aussi  le  plus  prudent.  Mais  comment  est-il  arrivé 
qu'ils  sVn  soient  aperçus  ?  Est-ce  que ,  pa*  hasard , 
parmi  les  pierres  qu'on  jeta  dans  leurs  fenêtres,  ils 
auraient  trouvé  la  pierre  philosophale? 


IX 


Paris,  16  juin  1838. 

John  Bull  demande  aujourd'hui  gouvernement  et 
religion  à  bon  marché,  cheap  gouvernment ,  cheap 
religion,  et  ne  veut  plus  donner  tous  les  fruits  de  son 
travail  pour  que  la  séquelle  des  seigneurs  qui  admi- 
nistrent ses  affaires  publiques  ou  lui  prêchent  l'humi- 
lité chrétienne  regorge  de  superflu.  Il  n'a  plus  pour 
leur  puissance  autant  de  respect  qu'autrefois,  et  John 
Bull  s'est  aperçu,  lui  aussi,  que  la  force  des  grands 
n'est  que  dans  la  tête  des  petits.  Le  charme  est  brisé, 
depuis  que  la  nobility  anglaise  a  trahi  sa  propre  fai- 
blesse. On  n«  la  craint  plus  :  on  voit  qu'elle  ne  se 
se  compose  que  d'hommes  faibles  comme  nous  autres. 
Quand  le  premier  Espagnol  tomba  et  que  les  Mexi- 
cains remarquèrent  que  les  dieux  blancs,  qui  arrivaient 
armés  de  l'éclair  et  du  tonnerre,  étaient  mortels 
comme  eux,  le  combat  aurait  pu  tourner  fort  mal  pour 


194  ŒUVRES    DE    HENRI     HEINE. 

ceux-ci  j  n'eussent  été  les  armes  à  feu  qui  rétablirent 
la  balance.  Nos  ennemis,  à  nous,  n'ont  pas  cet  avan- 
tage. Barthold  Schwartz  a  inventé  la  poudre  pour  tout 
le  monde.  C'est  en  vain  que  le  clergé  nous  crie  en 
soupirant:  Rendez  à  César  ce  qui  est  à  César!  nous 
répondons  que  pendant  dix-huit  siècles  nous  avons 
toujours  donné  beaucoup  trop  à  César  :  ce  qui  reste 
est  maintenant  pour  nous. 

Depuis  que  le  bill  de  réforme  est  devenu  loi,  les  aris- 
tocrates sont  tout  à  coup  devenus  généreux  à  ce  point 
qu'ils  soutiennent  que  non-seulement  ceux  qui  paient 
dix  livres  sterling,  mais  tous  les  Anglais,  même  les 
plus  pauvres,  ont  le  droit  de  donner  leur  voix  dans 
l'élection  d'un  député  au  parlement.  Ils  aimeraient 
mieux  dépendre  des  derniers  mendiants  et  de  la  ca- 
naille déguenillée,  que  de  cette  classe  moyenne  aisée 
beaucoup  moins  facile  à  corrompre ,  et  qui  n'éprouve 
pas,  à  beaucoup  près,  pour  eux  autant  de  sympathie 
que  la  populace.  Celle-ci  a  une  grande  affinité  de  sen- 
timents avec  ces  hauts  et  puissants  seigneurs;  toutes 
deux,  noblesse  et  populace ,  ont  le  plus  grand  dégoût 
de  l'activité  industrielle;  elles  préfèrent  plutôt  la  con- 
quête du  bien  d'autrui  ou  les  récompenses  et  les  pour- 
boires de  la  domesticité ,  selon  l'occasion  -,  faire  des 


DE    LA    FRANCE.  J95 

dettes  nVst  aucunement  au-dessous  de  leur  dignité; 
le  mendiant  et  le  lord  méprisent  l'honneur  bourgeois; 
ils  ont  égale  impudeur  quand  ils  sont  affamés,  et  s'ac- 
cordent complètement  dans  leur  haine  contre  l'aisance 
de  la  classe  moyenne.  La  fable  raconte  que  les  degrés 
les  plus  élevés  d'une  échelle  dirent  un  jour  avec  arro- 
gance aux  degrés  inférieurs:  Ne  croyez  pas  que  vous 
soyez  nos  égaux;  vous  êtes  dans  la  boue  pendant  que 
nous  dominons  librement  dans  l'espace;  la  hiérarchie 
des  échelons  a  été  introduite  par  la  nature ,  elle  est 
consacrée  par  le  temps,  elle  est  légitime.  Un  philo- 
sophe qui  passait  par  là  entendit  ce  noble  langage:  il  , 
sourit  et  retourna  l'échelle.  C'est  ce  qui  arrive  souvent 
dans  cette  vie,  et  l'on  voit  alors  que  les  degrés  élevés 
et  inférieurs  de  l'échelle  sociale  manifestent  les 
mêmes  dispositions  quand  ils  sont  dans  une  situation 
semblable.  Les  émigrés  de  distinction  qui  tombèrent 
dans  la  misère  en  pays  étranger  devinrent  des  men- 
diants très-vulgaires  par  leurs  sentiments  et  par  leurs 
inclinations.  Pendant  ce  temps,  les  Corses  déguenillés 
qui  avaient  pris  leur  place  en  France  s'étalaient  le 
nez  au  vent,  avec  autant  d  audace  et  de  superbe  que 
la  plus  ancienne  noblesse. 

C'est  dans  la  péninsule  Ibérique  que  cette  alliance 


496  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

de  la  noblesse  et  de  la  populace  se  révèle  d'une  façon 
repoussante  et  avec  tous  ses  dangers  aux  amis  de  (a 
liberté.  Là,  comme  dans  certaines  provinces  de  l'ouest 
de  la  France  et  du  sud  de  l'Allemagne ,  les  prêtres 
catholiques  bénissent  cette  sainte-alliance.  Les  prêtres 
de  Téglise  protestante  n'épargnent  non  plus  nulle  part 
les  efforts  pour  établir  ce  touchant  rapport  entre  le 
peuple  et  les  hommes  du  pouvoir,  c'est-à-dire  entre  la 
populace  et  l'aristocratie,  afin  que  les  impies  (les 
libéraux)  ne  puissent  pas  conquérir  l'autorité.  Ils 
voient  en  effet  très-juste  :  l'homme  qui  ose  se  servir  de 
sa  raison  et  nier  les  privilèges  de  la  naissance  nobi- 
liaire, finit  par  douter  des  doctrines  les  plus  sacrées  de 
la  religion  et  ne  croit  plus  au  péché  originel,  à  Satan, 
à  la  rédemption,  à  l'ascension  ;  il  ne  s'approche  plus 
de  la  table  du  Seigneur  et  ne  donne  aux  serviteurs 
du  Seigneur  aucun  de  ces  pieux  pourboires  d'où  dépend 
leur  subsistance  et  par  conséquent  le  salut  du  monde. 
Les  aristocrates  de  leur  côté  ont  reconnu  que  le  chris- 
tianisme était  une  religion  fort  utile,  que  celui  qui 
croit  au  péché  héréditaire  ne  peut  nier  non  plus  les 
privilèges  héréditaires,  que  l'enfer  est  une  excellente 
institution  pour  tenir  les  hommes  en  état  de  crainte,  et 
que  quiconque  mange  son  dieu  a  de  la  force  pour 


DE    LA   FRANCE.  197 

digérer  beaucoup  de  choses.  Tous  ces  nobles  person- 
nages furent  eux-mêmes,  il  est  vrai,  autrefois  impies, 
et  ont  contribué  par  la  dissolution  des  mœurs  à 
avancer  la  chute  de  l'ancien  régime.  Mais  ils  se  sont 
amendés  et  s'aperçoivent  du  moins  qu'il  faut  donner 
un  bon  exemple  au  peuple.  L'ancienne  orgie  ayant 
fini  si  tristement  et  la  douce  ivresse  du  péché  ayant 
été  suivie  des  peines  les  plus  amères,  les  nobles  sei- 
gneurs ont  troqué  contre  des  livres  de  piété  les  ro- 
mans libertins,  et  ils  sont  devenus  dévots  et  chastes, 
et  ils  veulent  donner  au  peuple  un  bon  exemple.  Les 
nobles  dames  aussi,  la  figure  rouge,  se  sont  relevées 
du  sol  du  péché,  remettent  en  ordre  leur  frisure  dé- 
faite et  leur  robes  chiffonnées  et  prêchent  la  vertu,  la 
décence  et  le  christianisme,  et  veulent  donner  au 
peuple  un  bon  exemple 


J'aime  les  souvenirs  des  combats  de  la  première  ré- 
volution et  des  héros  qui  les  ont  soutenus;  je  les  place 
dans  mon  respect  aussi  haut  que  le  peut  faire  la  jeu- 
nesse française  elle-même;  oui,  dès  avant  les  journées 


198  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

de  juillet,  j'ai  admiré  Robespierre,  Saint-Just  et  la 
grande  Montagne...  mais  je  ne  voudrais  pourtant  pas 
vivre  sous  le  gouvernement  de  pareils  génies;  je  ne 
pourrais  supporter  de  me  sentir  guillotiner  tous  les 
jours,  et  personne  n'a  pu  le  supporter,  et  la  république 
n'a  pu  que  vaincre  et  mourir  d'hémorrhagie  après  la 
victoire.  Ce  n'est  donc  pas  inconséquence  à  moi 
d'aimer  avec  enthousiasme  la  république,  sans  vouloir 
en  rien  la  résurrection  de  cette  forme  de  gouverne- 
ment en  France ,  et  moins  encore  une  traduction  alle- 
mande. 

Je  touche  ici  la  grande  question  qui  soulève  aujour- 
d'hui en  France  une  discussion  si  amère  et  si  sanglante, 
et  je  dois  déduire  les  raisons  pour  lesquelles  tant 
d'amis  de  la  liberté  demeurent  maintenant  partisans 
du  gouvernement  actuel,  et  pourquoi  d'autres  désirent 
sa  chute  et  la  restauration  de  la  république.  Ceux-là, 
les  philippistes,  disent  :  La  France,  qui  ne  peut  être 
gouvernée  que  monarchiquement,  a  trouvé  dans 
Louis-Philippe  le  roi  qui  lui  convenait  le  plus;  c'est 
un  protecteur  sûr  de  la  liberté  et  de  l'égalité  con- 
quises, parce  que  lui-même,  dans  ses  sentiments  et  dans 
ses  mœurs,  est  raisonnable  et  bourgeois  :  il  ne  peut, 
comme  l'ancienne  dynastie,  garder  au  fond  du  cœur 


DE     LA    FRANCE.  199 

rancune  a  la  révolution  à  laquelle  il  a  pris  part  ainsi 
que  son  père,  ni  livrer  traîtreusement  le  peuple  à  cette 
vieille  dynastie,  qu'il  doit,  en  qualité  de  parent,  haïr 
plus  profondément  qu'aucun  autre;  il  peut  vivre  en 
paix  avec  les  autres  souverains,  vu  que  ceux-ci,  en 
raison  de  sa  haute  naissance ,  lui  pardonnent  son  illé- 
gitimité, tandis  qu'ils  auraient  tout  d'abord  déclaré  la 
guerre,  si  Ton  eût  mis  sur  le  trône  un  simple  roturier, 
ou  proclamé  la  république;  et  la  paix  est  après  tout 
nécessaire  à  la  prospérité  de  la  France.  A  quoi  les  ré- 
publicains répondent  que  le  tranquille  bonheur  de  la 
paix  est  sans  doute  un  grand  bien,  mais  qu'il  n'a  aucun 
prix  sans  la  liberté;  qu'animés  de  ces  sentiments,  leurs 
pères  ont  pris  la  Bastille,  tranché  la  tête  à  Louis 
Capet  et  fait  la  guerre  à  toute  l'aristocratie  de  l'Eu- 
rope; que  cette  guerre  n'est  pas  finie,  mais  seule- 
ment suspendue;  que  l'aristocratie  européenne  nourrit 
toujours  la  plus  profonde  rancune  contre  la  France; 
qu'il  s'agit  d'une  hostilité  à  mort,  qui  ne  peut  finir 
que  par  l'anéantissement  de  Tune  de  ces  deux  puis- 
sances;  que  Louis- Philippe  est  un  roi,  la  conservation 
de  sa  couronne,  son  affaire  principale;  qu'il  s'entend 
et  s'allie  avec  les  autres  rois;  que,  tiraillé  comme  il 
est  en  sens  divers  par  des  considérations  de  famille, 


200 


ŒUVRES    DE     HENR-I    HEINE. 


condamné  à  une  intolérable  duplicité,  c'est  un  man- 
dataire insuffisant  de  ces  intérêts  sacrés  que  la  répu- 
blique seule  a  pu  jadis  représenter  avec  tant  de  force, 
et  qu'en  conséquence  le  rétablissement  de  la  répu- 
blique est  une  nécessité. 

Celui  qui  ne  possède  en  France  aucun  des  biens 
précieux  que  la  guerre  pourrait  compromettre,  peut 
facilement  éprouver  de  la  sympathie  pour  ces  nobles 
champions  qui  sacrifient  à  la  victoire  du  principe 
démocratique  le  bonheur  de  la  vie  tranquille,  ha- 
sardent leur  fortune  et  leur  sang  et  veulent  combattre 
jusqu'à  ce  que  l'aristocratie  entière  de  l'Europe  soit 
anéantie*  Gomme  l'Allemagne  appartient  aussi  à  l'Eu- 
rope, beaucoup  d'Allemands  partagent  cette  sympa- 
thie pour  les  républicains  français  ;  mais  comme  on 
va  souvent  trop  loin,  elle  se  formule  chez  beaucoup 
d'entre  eux  en  prédilection  pour  la  forme  républicaine, 
et  nous  arrivons  alors  à  un  fait  à  peine  intelligible, 
l'apparition  de  républicains  allemands.  Que  les  Polo- 
nais et  les  Italiens  qui,  ainsi  que  les  libéraux  allemands, 
ont  plus  à  attendre  des  républicains  que  du  juste- 
milieu  ,  les  préfèrent  pour  cette  raison ,  et  qu'ils 
éprouvent  ensuite  de  l'amour  pour  la  forme  du  gou- 
vernement républicain ,  qui  ne  leur  est  pas  tout  à  fait 


DE     LA    FRANCE.  201 

étrangère,  cela  est  fort  naturel.  Mais  des  républicains 
allemands  !  on  en  croit  à  peine  ses  yeux  et  ses  oreilles; 
et  pourtant  nous  voyons  de  cette  sorte  de  républicains 
ici  et  en  Allemagne. 

Aujourd'hui  encore,  quand  j'observe  mes  républi- 
cains allemands,  je  me  frotte  les  yeux  et  me  dis:  Ne 
rêves- tu  pas?  Puis  je  lis  la  Tribune  allemande  et 
autres  feuilles  semblables,  et  me  demande  :  Quel  est 
donc  le  grand  poëte  qui  invente  tout  cela?  Le  docteur 
Wirth  et  son  brillant  glaive  d'honneur  existent-ils 
réellement?  ou  bien  n'est-ce  qu'une  figure  fantastique 
de  Tieck  ou  d'Immermann?  Mais  alors  je  sens  bien 
que  la  poésie  ne  s'égare  pas  à  de  telles  hauteurs,  que  N 
nos  grands  poètes  ne  peuvent  imaginer  des  caractères 
si  imposants  et  que  le  docteur  Wirth  vit  en  chair  et 
en  os,  errant,  mais  brave  chevalier  de  la  liberté, 
comme  l'Allemagne  en  a  peu  vu  depuis  les  jours 
d'Ulrich  de  Hutten. 

Est-il  bien  vrai  que  le  paisible  pays  des  rêves  ait  pris 
vie  et  mouvement?  Qui  l'eût  pu  croire  avant  juillet 
1830?  Goë'he,  avec  ses  chants  de  nourrice;  les  pié- 
tistes,  avec  leur  ton  ennuyeux  de  livres  de  prières;  les 
mystiques ,  avec  leur  magnétisme ,  avaient  complète- 
ment endormi  l'Allemagne,  et  tout,  sur  cette  immense 


$02  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

surface,  gisait  immobile  et  livré  au  profond  sommeil. 
Mais  les  corps  seuls  étaient  ainsi  garrottés,  les  âmes 
qu'ils  renfermaient  prisonnières  avaient  conservé  une 
singulière  conscience  de  leur  existence.  L'auteur  de 
cet  écrit  parcourut  alors  jeune  encore  ic  terre  alle- 
mande et  observa  les  hommes  endormis.  Je  vis  la 
douleur  sur  leurs  visages,  j'étudiai  leur  physionomie; 
je  leur  mis  la  main  sur  le  cœur  et  ils  commencèrent  à 
parler  dans  leur  sommeil  somnambulique,  discours 
entrecoupés,  dans  lesquels  ils  me  révélaient  leurs  plus 
secrètes  pensées.  Les  gardiens  du  peuple,  bien  enve^ 
loppés  dans  leurs  robes  de  chambre  d'hermine ,  leurs 
bonnets  d'or  bien  enfoncés  sur  les  oreilles,  étendus 
dans  de  grands  fauteuils  4e  velours,  rouge,  dormaient 
aussi  et  même  ronflaient  de  grand  cœur.  Cheminant 
ainsi  avec  le  havresac  et  le  bâton,  je  dis  ou  je  chantai 
à  haute  voix  ce  que  j'avais  découvert  sur  la  figure  de 
ces  hommes  endormis,  ce  que  j'avais  surpris  des  sou- 
pirs de  leurs  cœurs...  Tout  demeura  tranquille  autour 
de  moi  et  je  n'entendis  que  l'écho  de  mes  propres  pa- 
roles. Depuis,  l'Allemagne  a  été  remuée  par  les  canons 
de  la  grande  semaine;  elle,  est  aujourd'hui  bien  éveil- 
lée, et  chacun  ayant  gardé  le  silence  jusqu'alors,  veut 
réparer  le  temps  perdu,  et  c'est  un  tapage  et  un  tinta- 


DE    LA    FRANCE.  203 

marre  de  paroles...:  puis  on  fume,  et  du  sein  de  ce 
sombre  nuage  de  tabac,  menace  un  effrayant  orage. 
C'est  comme  une  mer  en  furie,  et  sur  les  récifs  à  dé- 
couvert se  tiennent  les  orateurs.  Les  uns  soufflent  à 
pleines  joues  sur  les  vagues  et  pensent  qu'ils  ont  sou- 
levé cette  tempête,  et  que  plus  ils  souffleront,  plus  la 
rafale  hurlera  avec  rage;  les  autres  sont  inquiets:  ils 
entendent  craquer  le  vaisseau  de  l'État  ;  ils  observent 
avec  effroi  le  tumultueux  ouragan  \  et  comme  ils  ont 
appris  dans  leurs  livres  d'école  qu'on  peut  calmer  la 
mer  avec  de  l'huile,  ils  versent  leurs  petites  lampes 
d'étude  sur  ces  flots  d'hommes  agités,  ou  pour  parler 
prosaïquement,  ils  écrivent  une  petite  brochure  con- 
ciliatrice et  s'émerveillent  que  le  moyen  ne  produise 
aucun  effet,  et  disent  en  soupirant  :  Oleam  perdidif 

11  est  aisé  de  prévoir  que  l'idée  d'une  république 
telle  que  l'ont  conçue  récemment  beaucoup  d'esprits 
allemands,  n'est  rien  moins  qu'un  caprice  passager. 
On  peut  arrêter  et  l'on  arrêtera  le  docteur  Wirth,  et 
Siebenpfeiffer,  et  Scharpf,  et  Georges  Fein  de  Bruns- 
wick, et  Grosse,  et  Schùler  et  caetera;  mais  ieurs  pen- 
sées demeurent  libres  et  planent  sans  obstacle, 
comme  les  oiseaux  du  ciel  dans  les  airs.  Comme  les 
Oiseaux,  elles   cacheront  leur  nid  au  socqiiiist  des 


204  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

chênes  allemands;  et  peut-être  pendant  un  demi- 
siècle,  ne  verra-t-on  et  n'entendra-t-on  plus  rien  d'elles, 
jusqu'à  ce  que,  par  une  belle  matinée  d'été,  elles  ap- 
paraissent tout  d'un  coup  sur  la  place  publique, 
grandes  et  fortes,  pareilles  à  l'aigle  du  dieu  suprême 
et  la  foudre  dans  les  serres.  Qu'est-ce  donc  qu'un 
demi-siècle  ou  un  siècle  tout  entier?  Les  peuples  ont 
assez  de  temps ,  car  ils  sont  immortels  ;  il  n'y  a  que 
les  rois  qui  meurent. 

Je  ne  crois  pas  de  si  tôt  à  une  révolution  allemande, 
et  moins  encore  à  une  république  allemande  :  dans 
tous  les  cas,  je  ne  verrai  pas  la  dernière;  mais  je  suis 
convaincu  que  lorsque  nous  serons  paisiblement  et  de- 
puis longtemps  pourris  dans  nos  tombeaux,  on  com- 
battra en  Allemagne  avec  la  parole  et  avec  le  glaive 
pour  la  république.  Car  la  république  est  une  idée,  et 
jamais  les  Allemands  n'ont  encore  abandonné  une  idée 
sans  l'avoir  fait  prévaloir  dans  toutes  ses  conséquences. 
Nous  autres  Allemands,  qui,  dans  notre  période  d'art, 
nous  sommes  disputés  radicalement  en  épuisant  les 
moindres  questions  d'esthétique,  celle  du  Sonnet,  par 
exemple,  nous  irions,  aujourd'hui  que  commence  notre 
période  politique,  abandonner  sans  la  résoudre  cette 
question  bie&  autrement  importante  ! 


JE     LA    FRANCE.  205 

D'ailleurs  les  Français  nous  ont  fourni  les  armes 
spéciales  pour  cette  polémique,  car  les  deux  peuples 
ont.  dans  ce  dernier  temps,  beaucoup  appris  l'un  de 
l'autre  :  les  Français  ont  pris  de  l'Allemagne  beaucoup 
de  philosophie  et  de  poésie  ;  nous,  en  revanche,  nous 
avons  reçu  les  expériences  politiques  et  le  sens  pratique 
des  Français  ;  semblables  à  ces  héros  d'Homère ,  qui 
échangeaient  sur  le  champ  de  bataille,  en  signe  d'ami- 
tié, leurs  armures.  C'est  là  surtout  l'origine  de  cet  im- 
mense changement  qui  s'est  opéré  chez  les  écrivains 
allemands.  Jadis  ils  étaient  savants  de  Facultés  ou 
poètes,  et  s'inquiétaient  fort  peu  du  peuple  ;  aucun 
d'eux  n'écrivait  pour  lui  ;  et  dans  cette  Allemagne  phi- 
losophique et  poétique,  le  peuple  demeura  encroûté 
dans  la  pensée  la  plus  épaisse,  et  s'il  se  querellait  quel- 
quefois avec  les  autorités,  il  était  toujours  question  de 
grossières  réalités,  de  souffrances  matérielles,  d'im- 
pôts écrasants,  de  douanes,  de  dégâts  de  gibier,  de 
péages,  etc. ,  etc. . .  pendant  que  dans  la  France  pratique 
le  peuple,  élevé  et  dirigé  par  les  écrivains,  combattit 
beaucoup  plus  pour  des  intérêts  intellectuels,  pour  des 
principes  philosophiques. 

Dans  notre  guerre  de  l'indépendance,  lucus  a  non 

tucendo,  les  gouvernements  employèrent  une  meute 

42 


206  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

de  savants  de  Facultés  académiques  et  de  poètes 
dans  l'intérêt  de  leurs  couronnes,  agir  sur  le  peuple. 
Celui-ci  montra  d'excellentes  dispositions,  lut  I2  Mer» 
cure  de  Joseph  Gœrres,  chanta  les  chansons  d'Arndt, 
se  para  du  feuillage  des  chênes  nationaux,  s'arma,  cou- 
rut, enthousiasmé,  se  mettre  en  ligne,  se  laissa  parler 
à  la  troisième  personne,  marcha  en  landsturm,  com- 
battit et  vainquit  Napoléon Car,  dit  Schiller,  les 

dieux  mêmes  combattent  en  vain  contre  la  sottise. 
Aujourd'hui  les  gouvernements  allemands  veulent  em- 
ployer de  nouveau  leur  meute.  Mais  les  pauvres  ani- 
maux, restés  depuis  ce  temps  toujours  enchaînés  dans 
Un  trou  obscur,  sont  devenus  galeux  et  tombés  en  très- 
mauvaise  odeur,  n'ont  rien  appris  et  aboient  toujours 
encore  à  leur  ancienne  manière  :  le  peuple,  de  son 
côté,  a  entendu  pendant  ce  temps  de  tout  autres  ac- 
cents, de  nobles  et  magnifiques  accents  d'égalité  ci- 
vile, de  droits  de  l'homme,  de  droits  imprescriptibles; 
et  c'est  avec  un  sourire  de  compassion,  sinon  avec  mé- 
pris, qu'il  abaisse  ses  regards  sur  les  braillards  usés, 
les  lévriers  du  moyen  âge,  les  fidèles  caniches  et  les 
pieux  carlins  de  1814-. 

Je  ne  voudrais  certainement  pas  me  faire  l'écho  de 
tous  les  accents  de  1832,  et  le  faire  pour  mon  compte 


DE    LA    FRANGE.  207 

Je  me  suis  expliqué  tout  à  l'heure  à  l'égard  des  plus 
étranges  quand  j'ai  parlé  dos  républicains  allemands. 
J'ai  indiqué  la  circonstance  fortuite  qui  a  donné  nais- 
sance à  leur  apparition.  Je  ne  veux  nullement  com- 
battre  leurs  opinions  ;  ce  n'est  pas  ma  mission,  et  les 
irnements  ont,  à  cet  effet,  leurs  hommes  spéciaux 
qu'ils  paient  spécialement  pour  cela.  Mais  je  ne  puis 
nie  refuser  ici  une  remarque  :  l'erreur  principale  des 
républicains  allemands  vient  de  ce  qu'ils  ne  tiennent 
pas  un  compte  exact  de  la  différence  des  deux  pays, 
quand  ils  demandent  aussi  pour  l'Allemagne  cette 
forme  républicaine  de  gouvernement  qui  pourrait  peut- 
être  convenir  à  la  France.  Ce  ne  sont  ni  sa  position 
géographique  ni  les  réclamations  armées  des  princes 
voisins  qui  empêchent  l'Allemagne  de  devenir  une  ré- 
publique, ainsi  que  l'assurait  dernièrement  le  grand- 
duc  de  Bade.  Ce  sont  au  contraire  ces  rapports  géo- 
graphiques que  les  républicains  allemands  pourraient 
invoquer  pour  leur  argumentation  ;  et  quant  au  péril 
de  l'étranger,  l'Allemagne  réunie  serait  la  puissance  la 
plus  redoutable  du  monde,  et  un  peuple  qui,  dans  la 
situation  la  plus  servile,  s'est  toujours  si  bien  battu, 
composé  de  purs  républicains,  surpasserait  très-facile- 
ment en  bravoure  les  baskirs  et  les  kalmoucks  dont 


208  ŒUVRES     DE    HENRI     HEINE. 

on  le  menace.  Mais  l'Allemagne  ne  peut  être  une  répu- 
blique, parce  qu'elle  est  royaliste  par  essence.  Non 
que  je  veuille  dire  par  là  que  les  Français  possèdent 
plus  de  vertus  républicaines  que  nous.  Nullement;  ces 
vertus  ne  surabondent  pas  non  plus  en  France.  Je  ne 
parle  que  de  la  nature  caractéristique  par  laquelle  le 
républicanisme  et  le  royalisme,  non-seulement  se  dis- 
tinguent, mais  se  manifestent  comme  deux  faits  radi- 
calement différents. 

Le  royalisme  d'un  peuple  consiste,  au  fond,  en  ce 
qu'il  respecte  les  autorités,  croit  aux  personnes  qui 
représentent  ces  autorités  et,  dans  cette  persuasion, 
s'attache  aussi  à  la  personne.  Le  républicanisme  d'un 
peuple  gît,  au  fond,  en  ce  que  le  républicain  ne  croit  à 
aucune  autorité,  ne  respecte  que  les  lois,  demande  in- 
cessamment compte  aux  représentants  de  ces  lois,  les 
observe  avec  défiance,  les  contrôle,  ne  s'attache  jamais 
aux  personnes  et,  bien  plus,  quand  celles-ci  s'élèvent 
au-dessus  du  peuple ,  s'appliquent  sans  relâche  à  les 
rabaisser  parla  contradiction,  le  soupçon,  le  sarcasme 
et  la  persécution.  f 

L'ostracisme  était,  sous  ce  rapport,  l'institution  la 
plus  républicaine,  et  cet  Athénien  qui  votait  pour  le 
bannissement  d'Aristide,  parce  qu'on  le  nommait  tou- 


DE     LA     FRANCE.  209 

jours  lo  juste,  était  le  républicain  par  excellence.  Il  ne 
voulait  pas  que  la  vertu  fût  représentée  par  une  per- 
sonne, que  la  personne  vtnt  à  la  fin  à  être  plus  consi- 
dérée que  la  loi;  il  craignait  l'autorité  d'un  nom 

Cet  homme  était  le  plus  grand  citoyen  d'Athènes,  et  le 
silence  que  l'histoire  garde  sur  son  nom  est  ce  qui  le 
caractérise  le  plus.  Oui,  depuis  que  j'étudie  les  répu- 
blicains français  dans  leurs  écrits  et  dans  leur  histoire, 
je  reconnais  partout  comme  signes  caractéristiques 
cette  défiance  à  l'égard  de  la  personne,  cette  haine 
contre  l'autorité  d'un  nom.  Ce  n'est  pas  un  mesquin 
amour  d'égalité  qui  fait  que  ces  hommes  haïssent  les 
grands  noms  :  nullement  ;  ils  craignent  que  les  citoyens 
porteurs  de  ces  noms  n'en  abusent  contre  la  liberté, 
ou,  par  faiblesse  et  par  condescendance,  ne  laissent 
d'autres  en  abuser.  C'est  pourquoi  tant  de  héros  popu- 
laires de  la  liberté  furent  exécutés  pendant  la  révolu- 
tion, parce  qu'on  redoutait,  au  moment  du  péril,  une 
fâcheuse  influence  de  leur  autorité.  C'est  pourquoi 
j'entends  encore  aujourd'hui  plus  d'une  bouche  pro- 
fesser la  mg\ime  républicaine  :  qu'il  faut  ruiner  toutes 
les  réputations  libérales,  parce  qu'elles  pourraient 
exercer,  au  moment  le  plus  décisif,  l'influence  la  plus 

préjudiciable,  comme  on  Ta  vu  naguère  par  Lafayette. 

42. 


210  ŒUVRES    DU    HENRI    HEINE. 

Je  viens  peut-être  d'indiquer  en  passarila  raison  pour 
laquelle  on  trouve  aujourd'hui  si  peu  cfe  réputations 
saillantes  en  France  :  on  les  a  déjà  détruites  en  grande 
partie.  Depuis  la  plus  auguste  personne  jusqu'à  la  plus 
basse,  il  n'y  a  plus  ici  d'autorités.  Depuis  Louis-Phi- 
lippe 1er  jusqu'à  Auguste,  chef  des  claqueurs,  depuis 
le  grand  Talleyrand  jusqu'à  Vidocq,  depuis  le  célèbre 
Gaspard  Deburau  jusqu'à  de  Lamartine,  depuis  Guizot 
jusqu'à  Paul  de  Rock,  depuis  Rossini  jusqu'à  Biffi, 
personne,  de  quelque  profession  qu'il  soit,  ne  jouit  ici 
d'une  considération  incontestée;  et  il  ne  s'agit  pas  seu- 
lement de  croyance  aux  personnes,  mais  à  tout  ce  qui 
existe. 

Oui,  le  plus  souvent,  on  ne  doute  même  pas,  car  le 
doute  suppose  déjà  une  croyance.  Il  n'y  a  pas  d'a- 
thées ici  ;  on  n'a  pas  conservé  pour  le  bon  Dieu  as- 
sez de  respect  pour  se  donner  la  peine  de  le  nier.  La 
vieille  religion  est  radicalement  morte,  elle  est  déjà 
tombée  en  dissolution;  la  majorité  des  Français  ne 
veut  plus  entendre  parler  de  ce  cadavre,  et  se  tient  le 
mouchoir  devant  le  nez  quand  il  est  question  de  l'É- 
glise. La  vieille  morale  est  également  trépassée,  ou 
plutôt  elle  n'est  plus  qu'un  spectre  qui ,  dans  aucun 
cas,  n'apparaît  pas  pendant  la  nuit.  En  vérité,  quand 


PE    I-A    FRANCE.  211 

je  considère  ce  peuple  comme  il  se  soulève  quelquefois 

et  hrisi-  sur  la  table  qu'on  nomme  autel  les  poupées 
consacrées  si  déchire  le  velours  cramoisi  du  siège 
qu'on  appelle  trône,  et  demande  de  nouveau  pain  et 
nouveaux  jeux,  et  trouve  plaisir  à  voir  jaillir  des  blés» 
sures  de  son  propre  cœur  le  sang  audacieux  de  la  vie, 
alors  il  me  semble  que  ce  peuple  ne  croit  même  plus 
à  la  mort. 

""hez  de  tels  incrédules,  la  royauté  n'a  ses  racines 
que  dans  les  petits  besoins  de  la  vanité;  mais  une  plus 
grande  puissance  les  pousse  malgré  eux  à  la  républi- 
que. Ces  hommes,  dont  la  soif  de  distinction  et  d'éclat 
ne  trouve  satisfaction  que  dans  la  forme  monarchique, 
sont  cependant,  par  l'incompatibilité  de  leur  être  avec 
les  conditions  du  royalisme,  condamnés  à  endurer  un 
jour  la  république.  Mais  les  Allemands  ne  sont  pas 
encore  dans  ce  cas  ;  .la  foi  aux  autorités  n'est  pas  en- 
core éteinte  en  eux,  et  rien  de  constitutif  ne  les  pousse 
à  la  forme  républicaine.  Le  royalisme  est  encore  à 
leur  taille,  le  respect  pour  les  princes  n'a  pas  été  vio- 
lemment détruit  chez  eux;  ils  n'ont  pas  eu  le  malheur 
d'avoir  leur  21  janvier;  ils  croient  toujours  aux  per- 
sonnes, aux  autorités,  à  la  très-haute  Diète,  à  la  po« 
lice,  à  la  Sainte -Trinité,  à  la  Gazette  littéraire  de 


212  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

Halle,  au  papier  brouillard  des  fourneaux;  mais  sur 
toutes  choses,  au  parchemin.  Pauvre  Wirth!  [Wirth 
signifie  hôte  )  tu  as  compté  sans  tes  convives 

L'écrivain  qui  veut  préparer  une  révolution  sociale 
peut  sans  inconvénient  être  à  un  siècle  en  avant  de  son 
époque.  Au  contraire,  le  tribun  qui  médite  une  révo- 
lution politique,  ne  doit  pas  trop  s'éloigner  des  masses. 
Avant  tout,  en  politique  comme  dans  la  vie,  on  ne  doit 
désirer  que  le  possible  et  le  praticable. 

Quand  j'ai  parlé  tout  à  l'heure  du  républicanisme 
&zs  Français,  c'était,  comme  je  l'ai  dit,  plutôt  la  ten- 
dance involontaire  que  la  volonté  formelle  du  peuple 
que  j'avais  en  vue.  Les  5  et  6  juin  viennent  de  prouver 
combien  peu  pour  le  moment,  cette  volonté  du  peuple 
est  favorable  aux  républicains.  J'ai  déjà  écrit  assez  de 
bulletins  douloureux  sur  ces  journées  déplorables  pour 
pouvoir  m'en  épargner  une  nouvelle  description. 
D'ailleurs  l'instruction  de  cette  grande  affaire  n'est  pas 
encore  terminée,  et  peut-être  les  débats  des  conseils 
âe  guerre  nous  donneront-ils  sur  ces  journées  plus  de 
révélations  que  nous  n'avons  pu  en  obtenir  jusqu'à 
présent.  On  ne  connaît  pas  les  véritables  circonstances 
qui  ont  signalé  l'engagement  de  la  lutte,  et  moins  en- 
core le  nombre  des  combattants.  Les  philippistes  sont 


PE     LA    FRANCE.  213 

intéressés  à  présenter  l'affaire  comme  une  conspira- 
tion organisée  longtemps  à  l'avance  et  à  exagérer  le 
nombre  de  leurs  ennemis.  Ils  y  trouvent  l'occasion  de; 
justifier  les  mesures  violentes  que  le  gouvernement 
vient  de  prendre  et  de  se  donner  la  gloire  d'un  haut' 
fait  militaire.  L'opposition  soutient,  au  contraire,' 
que  rien  n'était  préparé  pour  cette  révolte,  que  les 
républicains  étaient  sans  chefs  et  en  petit  nombre. 
Cette  version  paraît  conforme  à  la  vérité.  Dans  tous 
les  cas,  c'est  pourtant  un  grand  malheur  pour  l'oppo- 
sition qu'au  moment  même  où  elle  était  rassemblée 
en  masse,  en  rang  et  en  ligne,  cette  tentative  avortée 
de  révolution  ait  eu  lieu  ;  mais  si  l'opposition  a  perdu 
de  son  crédit  par  cette  circonstance,  le  gouvernement 
en  a  perdu  davantage  par  ses  mesures  étourdies.  On 
dirait  qu'il  a  voulu  prouver  qu'à  la  rigueur  il  saurait 
se  compromettre  d'une  manière  plus  ridicule  encore 
que  ne  le  fait  l'opposition.  Je  crois  au  fond  qu'il  faut 
considérer  tes  journées  des  5  et  6  juin  comme  un 
simple  évéïement  qui  n'était  pas  autrement  préparé. 
Le  convoi  de  Lamarque  ne  devait  être  qu'une  revue  de 
l'opposition.  Mais  le  rassemblement  d'une  si  grande 
quantité  d'hommes  en  état  de  combattre  et  désireux 
d'en  venir  aux  mains,  donna  tout  à  coup  naissance  à 


2îl  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

un  enthousiasme  irrésistible;  l'esprit  suini  descendit 
sur  eux  prématurément;  ils  commencèrent  à  prophéti- 
ser mal  à  propos,  et  l'aspect  du  drapeau  rouge  doit, 
comme  un  charme  magique,  avoir  égaré  leurs  sens. 

Ce  fut,  en  effet,  une  circonstance  singulièrement 
mystérieuse  que  l'apparition  de  cet  étendard  rouge 
bordé  de  noir,  sur  lequel  était  écrit  en  caractères 
noirs  :  La  liberté  ou  la  mort,  et  qui,  comme  une  ban- 
nière de  consécration  funèbre,  dominait  toutes  les  têtes 
au  pont  d'Austerlitz.  Beaucoup  de  gens  qui  ont  vu  de 
près  le  porteur  de  cet  étendard,  rapportent  tous  que 
c'était  un  homme  grand  et  maigre,  avec  un  long  visage 
cadavéreux,  les  yeux  fixes,  la  bouche  fermée,  au-des- 
sus de  laquelle  s'élançaient  les  deux  longues  pointes 
d'une  grosse  moustache  à  l'espagnole,  ligure  mysté- 
rieuse, immobile  comme  un  spectre  sur  un  grand  che- 
val noir,  pendant  que  la  fureur  du  combat  se  déchaî- 
nait tout  autour  de  lui. 

Les  amis  de  Lafayette  démentent  aujourd'hui  avec 
une  inquiète  sollicitude  tous  les  bruits  qui  ont  couru  à 
son  sujet  relativement  à  ce  drapeau  rouge.  Il  parait 
qu'il  n'aurait  couronné  ni  le  drapeau  ni  le  bonnet 
rouge.  Le  pauvre  général  est  enfermé  chez  lui  et  pleure 
sur  la  déplorable  issue  de  cette  solennité,  dans  laquelle 


DE     LA    FRANC».  2*5 

il  a  joué  un  rôle,  comme  dans  la  plupart  dos  mouve- 
ments populaires,  depuis  le  commencement  de  la  ré- 
volution; entraîné  toujours  plus  étrangement  chaque 
lois,  et  avec  la  bonne  intention  d'empêelier  par  sa 
présenee  le  peuple  de  se  livrer  à  d'énormes  excès.  Il 
inble  à  ce  gouverneur  de  nia  connaissance  qui  ac- 
compagnait son  élève  dans  les  maisons  de  prostitution 
pour  qu'il  ne  s'y  enivrât  pas,  puis  au  cabaret,  pour 
qu'au  moins  il  ne  perdit  pas  son  argent  au  jeu,  et  le 
suivait  enfin  dans  les  maisons  de  jeu  pour  prévenir  les 
duels  qui  pouvaient  s'ensuivre;  mais  si  le  duel  arrivait 
inévitable,  le  bon  vieillard  lui-même  servait  alors  de 
second. 

Quoiqu'on  pût  prévoir  quelques  désordres  à  l'occa- 
sion des  funérailles  de  Lamarque,  où  se  rassemblait 
uni1  armée  de  mécontents,  personne  ne  croyait  cepen- 
dant à  l'explosion  d'une  véritable  insurrection.  Ce  fut 
peut-être  l'idée  qu'on  était  si  bien  réuni,  et  si  à  propos, 
qui  excita  quelques  républicains  à  improviser  une  ré- 
volution. Le  moment  n'était  certes  pas  mal  choisi  pour 
produire  une  exaltation  générale  et  pour  enflammer 
même  les  timides.  C'était  une  journée  qui  remuait  au 
moins  profondément  l'âme  et  en  -écartait  les  impres- 
sions communes  et  de  tous  les  jours,  ainsi  que  les  soins 


216  ŒUVIIES     DE    HENRI    HEINE. 

et  les  petites  inquiétudes.  Le  spectateur  calme  ressen- 
tait déjà  une  vive  impression  à  l'aspect  de  ce  convoi, 
tant  à  cause  du  nombre  des  aflligés,  qui  dépassait 
cent  mille,  que  par  suite  des  sombres  dispositions  qui 
s'xprimaient  dans  leur  mine  et  dans  leur  maintien.  On 
se  sentait  animé  et  inquiet  tout  à  la  fois  à  la  vue  de  la 
jeunesse  des  hautes  écoles  de  Paris,  des  Amis  du 
peuple  et  de  tant  d'autres  républicains  de  toutes  classes 
qui  remplissaient  l'air  d'acclamations  effrayantes,  et, 
comme  des  bacchantes  de  la  liberté,  marchaient  avec 
des  bâtons  encore  chargés  de  feuillage,  qu'ils  brandis- 
saient comme  des  thyrses.  De  vertes  couronnes  cei- 
gnaient leurs  petits  chapeaux  ;  leur  mise  était  d'une 
simplicité  fraternelle,  leurs  yeux  comme  ivres  de  la 
soif  d'actions,  leurs  joues  et  leur  col  enflammés.  Hé^ 

las  !  je  remarquai  sur  plusieurs  de  ces  figures  l'ombre 

( 
mélancolique  d'une  mort  prochaine,  comme  on  la  peut 

facilement  prédire  à  déjeunes  héros.  Avoir  ces  jeunes 

gens  dans  leur  fier  délire  de  liberté,  on  sentait  que 

beaucoup  d'entre  eux  n'avaient  pas  longtemps  à  vivre. 

i 

C'était  aussi  un  triste  présage  que  ce  char  de  victoire l 
poussé  par  les  acclamations  de  cette  jeunesse  et  qui,  au 
lieu  du  triomphateur  vivant,  n'emportait  que  le  cadavre. 
Malheureux  Lamarque  !  que  de  sang  ont  coûté  tes 


DE    LA   FRANCK.  217 

funérailles!  Et  ce  n'étaient  pas  des  gladiateurs  esclaves 
ou  loués  qui  s'égorgeaient  pour  rehausser  par  les  jeux 
des  combats  la  vaine  pompe  d'une  fête  funèbre.  C'é- 
tait la  fleur  d'une  jeunesse  exaltée  qui  sacrifiait  sa 
vie  pour  les  sentiments  les  plus  sacrés,  pour  le  songe 
le  plus  généreux  de  son  âme.  Ce  fut  le  sang  le  plus 
pur  de  la  France  qui  coula  rue  Saint-Martin,  et  je 
ne  crois  pas  qu'on  ait  combattu  plus  vaillamment  aux 
Thermopyles  qu'à  l'entrée  des  petites  rues  Saint-Méry 
et  Aubry-le-Bouchcr,  où,  à  la  fin,  une  poignée  d'en- 
viron soixante  républicains  se  défendirent  contre 
soixante  mille  hommes  de  la  ligne  et  de  la  garde  na- 
tionale, et  les  repoussèrent  deux  fois.  Les  vieux  sol- 
dats de  Napoléon,  qui  se  connaissent  en  faits  d'armes 
aussi  bien  que  nous  en  dogmatique  chrétienne,  média- 
tion entre  les  extrêmes  ou  représentations  théâtrales, 
assurent  que  le  combat  de  la  rue  Saint-Martin  appar- 
tient aux  faits  les  plus  héroïques  de  l'histoire  moderne. 
Les  républicains  firent  des  prodiges  de  bravoure,  et  le 
petit  nombre  de  ceux  qui  ne  succombèrent  pas  ne  de- 
mandèrent pas  merci.  C'est  ce  que  confirment  toutes 
mes  recherches  faites  consciencieusement,  ainsi  que 
l'exigeait  ma  mission.  Ils  furent  en  grande  partie  per- 
cés par  les  baïonnettes  des  gardes  nationaux.  Quel- 

43 


218  ŒUVRES    DE    HENRI     HEINE. 

ques  uns  de  ces  républicains,  voyant  que  la  résistance 
devenait  inutile,  coururent,  la  poitrine  découverte,  au- 
devant  de  leurs  ennemis  et  se  firent  fusiller.  Quand  le 
coin  de  la  rue  Saint-Méry  fut  pris,  un  élève  de  l'école 
d'Alfort  monta  avec  un  drapeau  sur  le  toit,  cria  Vive 
la  république/  et  tomba  percé  de  balles.  Dans  une 
maison  dont  le  premier  étage  était  encore  occupé  par 
les  républicains,  les  soldats  entrèrent  et  coupèrent  la 
retraite  de  l'escalier.  Ceux-là  qui  ne  voulaient  pas  tom- 
ber vivants  entre  les  mains  de  leurs  ennemis ,  se  tuè- 
rent, et  l'on  n'emporta  qu'une  chambre  pleine  de  ca- 
davres. On  me  raconta  cette  histoire  dans  l'église 
Saint-Méry  ;  l'émotion  me  força  de  m' appuyer  contre 
le  piédestal  d'un  saint  Sébastien,  et  je  pleurai  comme 
un  enfant.  Tous  les  traits  héroïques  qui  m'avaient  tant 
fait  pleurer  alors  que  j'étais  bien  jeune  me  revinrent 
dans  la  mémoire,  et  je  pensai  surtout  à  Gléomène,  roi 
de  Sparte,  et  à  ses  douze  compagnons,  qui  couraient 
par  les  rues  d'Alexandrie  en  excitant  le  peuple  à  con- 
quérir sa  liberté.  Ne  trouvant  pas  de  cœur  qui  leur  ré- 
pondissent, ils  se  tuèrent  eux-mêmes  pour  échapper 
aux  satellites  de  la  tyrannie.  Le  bel  Antéos  fut  le  der- 
nier ;  il  se  pencha  encore  une  fois  sur  Cléomène,  son 
ami,  l'embrassa,  puis  se  précipita  sur  son  épée. 


DE    LA    FRANCE.  219 

On  ne  sait  encore  rien  de  précis  sur  le  nombre  de 
ceux  qui  ont  combattu  rue  Saint-Martin.  Je  crois 
qu'il  y  avait  bien  au  commencement  environ  deux 
cents  républicains,  qui  furent  à  la  fin  réduits  pendant 
la  journée  du  G  juin  à  une  soixantaine.  Aucun  ne 
portait  un  nom  connu ,  ou  n'avait  été  signalé  aupa- 
ravant comme  champion  distingué  du  républicanisme. 
C'est  une  preuve  de  plus  que  si  maintenant  en 
France  on  n'entend  pas  retentir  bien  haut  beaucoup 
de  noms  héroïques ,  ce  n'est  certes  pas  faute  de  héros. 
Mais  nous  paraissons  décidément  avoir  dépassé  cette 
période  de  l'histoire  du  monde  où  les  faits  des  hommes 
isolés  se  placent  hors  ligne.  Ce  sont  les  peuples ,  les 
partis ,  les  masses  qui  sont  pour  leur  propre  compte 
les  héros  des  temps  nouveaux.  La  tragédie  moderne 
diffère  de  celle  de  l'antiquité ,  en  ce  que  maintenant 
les  chœurs  agissent  et  jouent  les  rôles  principaux , 
pendant  que  les  dieux,  héros  et  tyrans,  auxquels 
était  jadis  réservée  toute  l'action,  sont  descendus 
aujourd'hui  au  rôle  de  médiocres  représentants  de  la 
volonté  des  partis  et  de  l'action  populaire  5  chargés 
des  réflexions  bavardes,  en  qualité  d'orateurs  du 
trône,  présidents  de  banquets,  députés,  ministres, 
tribuns,  etc.  La  table  ronde  du  grand  Louis-Phi- 


220  ŒUVRES     DE.  HENRI     HEINE. 

lippe ,  toute  l'opposition  avec  son  compte-rendu ,  avec 
ses  députations ,  MM.  Odilon-Barrot ,  Laffitte  et  Arago, 
toutes  ces  réputations  rebattues,  toutes  ces  notabilités 
apparentes,  tout  cela  nous  apparaît  bien  passif  et 
bien  mince,  comparé  aux  héros  de  la  rue  Saint-Martin, 
tous  morts  anonymes. 

La  fin  modeste  de  ces  grands  inconnus  n'est  pas 
faite  pour  nous  inspirer  seulement  un  sentiment  dou- 
loureux ,  mais  bien  aussi  pour  rendre  le  courage  à 
notre  âme,  comme  un  témoignage  que  des  milliers 
d'hommes  que  nous  ignorons  sont  là  prêts  à  sacrifier 
leur  vie  à  la  sainte  cause  de  l'humanité.  Les  despotes, 
de  leur  côté ,  doivent  être  saisis  d'une  mystérieuse 
terreur  à  la  pensée  qu'une  pareille  phalange ,  incon- 
nue ,  dévouée  à  la  mort,  les  entoure  sans  cesse , sem- 
blable à  ces  serviteurs  secrets  du  tribunal  Vehmique. 
C'est  avec  raison  qu'ils  craignent  la  France ,  la  terre 
rouge  de  la  liberté  ! 

C'est  une  erreur  de  croire  que  les  héros  de  la  rue 
Saint-Martin  appartinssent  tous  aux  basses  classes  du 
peuple,  ou,  comme  on  dit,  à  la  populace;  non, 
^étaient  pour  la  plupart  des  étudiants ,  de  beaux  jeu- 
nes gens  de  l'école  d'Aifort,  des  artistes,  des  journa- 
listes, et,  dans  le  nombre,  quelques  ouvriers  qui, 


nr,    LA   FRANCK.  221 

sous  leur  veste  grossière,  portaient  de  nobles  cœurs. 
Il  paraît  que  les  combattants  du  cloître  Saint-Méry 
étaient  tous  jeunes;  mais  sur  d'autres  points  se  trou- 
vaient aussi  quelques  vieillards.  Parmi  les  prisonniers 
que  je  vis  conduire  par  la  ville,  on  en  voyait  quelques- 
uns  à  cheveux  gris,  et  je  fus  surtout  frappé  par  la  phy- 
sionomie d'un  vieillard  qu'on  emmenait  avec  quelques 
élèves  de  l'école  Polytechnique  à  la  Conciergerie. 
Ceux-ci  marchaient  tête  baissée,  l'air  sombre  et 
morne,  l'âme  déchirée  comme  leurs  habits;  le  vieux, 
au  contraire,  qui  avait,  il  est  vrai,  l'air  pauvre  et  dix- 
huitième  siècle ,  mais  velu  avec  soin  d'un  habit  râpé 
couleur  noisette,  veste  et  culotte  pareilles,  le  tout 
coupé  à  la  dernière  mode  de  1793,  avec  un  grand 
chapeau  à  trois  cornes  pesé  sur  le  côté  de  sa  vieille 
petite  tête  poudrée,  allait  le  visage  aussi  insouciant, 
aussi  satisfait  que  s'il  se  rendait  à  une  noce.  Derrière 
lui  courait  une  vieille  femme  tenant  à  la  main  un 
parapluie  qu'elle  paraissait  lui  apporter,  et  dans 
chaque  ride  de  ce  visage  féminin  semblait  se  con- 
tracter une  angoisse  de  mort,  comme  on  la  peut 
éprouver  quand  on  entend  dire  qu'un  objet  de  notre 
affection  va  être  traduit  devant  un  conseil  de  guerre  et 
fusillé  dans  les  vingt-quatre  heures.  Je  ne  puis  oublier 


222  ŒUVRES    DE     HENRI    HEINE. 

la  figure  de  ce  vieil  homme.  Le  8  juin,  je  vis  aussi  à 
la  Morgue  un  vieillard  couvert  de  blessures ,  qui , 
ainsi  que  me  rassura  un  garde  national  près  de  moi , 
était  également  très-compromis  comme  républicain.  Il 
gisait  sur  les  tables  de  la  Morgue.  Cet  endroit  est  un 
édifice  où  l'on  expose  les  cadavres  trouvés  dans  la 
rue  ou  dans  la  Seine  et  où  Ton  va  rechercher  les 
personnes  qui  ont  disparu. 

Ce  jour-là,  beaucoup  de  gens  se  rendaient  à  la 
Morgue,  et  Ton  y  faisait  queue  comme  au  grand  Opéra 
quand  on  donne  Robert  le  Diable.  Il  me  fallut  atten- 
dre près  d'une  heure  avant  de  pouvoir  être  admis ,  et 
j'eus  le  temps  d'examiner  en  détail  cette  triste  maison 
qui  a  plutôt  l'air  d'un  grand  tas  de  pierres.  Je  ne  sais 
ce  que  peut  signifier  une  sorte  de  grande  cible  de  bois 
peinte  en  jaune  avec  le  milieu  en  bleu,  comme  une 
cocarde  brésilienne,  laquelle  est  suspendue  au-dessus 
de  la  porte.  Le  numéro  de  la  maison  est  21.  L'inté- 
rieur offrait  un  spectacle  mélancolique  par  l'inquiétude 
de  quelques-uns  de  ces  gens  qui  regardaient  d'un  œil 
scrutateur  les  cadavres ,  craignant  toujours  d'y  trou- 
ver ce  qu'ils  cherchaient.  Il  s'y  passa  deux  scènes 
déchirantes.  Un  jeune  garçon  découvrit  son  frère 
mort  et  demeura  immobile  de  douleur  comme  enra- 


DE    LA    FRANCE.  223 

ciné  à  la  môme  place.  Une  jeune  fille  reconnut  le  ca- 
davre de  son  amant,  poussa  des  cris  et  tomba  en 
défaillance.  Comme  je  la  connaissais,  j'eus  la  triste 
mission  de  reconduire  chez  elle  la  nauvre  inconso- 
lable. Elle  appartenait  a  un  magasin  de  modes  de  mon 
voisinage,  où  travaillent  huit  jeunes  àames,  toutes  ré- 
publicaines. Leurs  amants  sont  tous  jeunes  républi- 
cains. Je  suis  dans  cette  maison  toujours  ïe  seul 
monarchiste. 


FRAGMENTS 


(L'auteur  avait  écrit,  sur  les  événements  des  5  et  6  juin 
et  sur  les  mesures  qui  en  furent  la  conséquence,  des  bul- 
letins jour  par  jour,  heure  par  houre.  Ces  récits  n'auraient 
rien  de  nouveau  pour  nous.  D'ailleurs  le  sens  poétique  de 
l'ingénieux  et  spirituel  écrivain  ne  sait  où  se  prendre  au 
milieu  de  ces  descriptions  écourtées,  matérielles,  et  de  l'in- 
cessante fluctuation  du  commérage  des  places  publiques. 
Nous  avons  donc  pensé  que  nous  ne  ferions  tort  à  personne 
en  les  supprimant,  et  que  l'auteur  même, qui  écrivait  pour 
instruire  des  Allemands,  nous  saurait  gré  d'alléger  son 
bagage  et  de  lui  rendre  l'allure  plus  facile  en  le  présentant 
devant  les  Français.  Nous  n'avons  pu  cependant  nous  ré- 
soudre à  sacrifier  le  passage  suivant,  auquel  nous  ajoutons 
d'autres  fragments  de  lettres  écrites  de  Normandie.)  — 
[Note  de  la  première  édition.) 


DE    LA     FRANCE,  225 


Paris,  in  juillet  1832. 


Louis-Philippe  est  encore  aujourd'hui  d'avis  qu'il  est 
fort.  Voyez  comme  nous  sommes  fort!  est  aux  Tuile- 
ries le  refrain  de  tous  les  discours.  Comme  un  malade 
parle  toujours  de  santé  et  ne  peut  assez  tirer  vanité  de 
ce  qu'il  digère  bien,  de  ce  qu'il  peut  se  tenir  sans 
spasmes  sur  ses  jambes  et  respirer  à  pleine  poi- 
trine, etc.,  ces  gens-là  ne  tarissent  pas  sur  la  force  et 
Pénergie  qu'ils  ont  déjà  déployées  dans  les  diverses 
mesures  comminatoires  et  qu'ils  peuvent  dépïoyer  en- 
core. Arrivent  ensuite  les  diplomates  qui  viennent 
chaque  jour  au  château  et  leur  tâtent  le  pouls,  et  leur 
font  tirer  la  langue ,  et  observent  soigneusement  les 
déjections,  puis  envoient  à  leur  cour  le  bulletin  de 
santé  politique.  Aussi  les  ministres  étrangers  ne 
cessent-ils  de  faire  également  la  question  :  Louis- 
Philippe  est-il  fort  ou  faible?  Dans  le  premier  cas, 
leurs  maîtres  peuvent  tranquillement  résoudre  et  exé- 
cuter chez  eux  telle  mesure  qu'il  leur  plaira  :  dans  le 

43. 


226  ŒUVRES    DE    HENRI     HEINE. 

second,  où  le  renversement  du  gouvernement  français 
et  la  guerre  seraient  à  craindre ,  ils  ne  peuvent  entre- 
prendre dans  leurs  États  rien  de  bien  sévère.     .     .    . 


Le  Havre,  *er  août. 


Je  crois  que  si  la  guerre  était  déclarée,  toutes  les 
divisions  intestines  des  Français  seraient  promptement 
étouffées  de  manière  ou  d'autre  par  conciliation  ou 
par  la  force,  et  que  la  France  deviendrait  alors  une 
puissance  forte  et  unie  qui  pourrait  tenir  tète  au  reste 
du  monde.  A  ce  moment  la  force  ou  la  faiblesse  de 
Louis-Philippe  ne  serait  plus  un  objet  de  controverse.  Il 
faudrait  alors  qu'il  fût  fort,  ou  bien  il  ne  serait  plus  rien 
du  tout.  Cette  question  n'a  donc  de  valeur  qu'à  l'égard 


DE     LA     FRANCE.  227 

du  maintien  de  la  paix,  et  ce  n'est  que  sous  ce  rap- 
port qu'elle  importe  aux  puissances  étrangères.  On 
m'a  répondu  de  plusieurs  côtés  dans  ce  pays:  «  Le 
parti  du  roi  est  très-nombreux,  mais  il  n'^st  pas  fort.  » 
Je  crois  que  ces  mots  donnent  beaucoup  à  penser. 
D'abord  ils  annoncent  malheureusement  que  le  gou- 
vernement même  est  soumis  à  un  parti  et  à  tous  les 
intérêts  de  parti.  Le  roi  n'est  plus  le  pouvoir  élevé  et 
supérieur  qui  plane  avec  calme  du  haut  de  son  trône 
au-dessus  de  la  lutte  des  partis  et  sait  les  maintenir 
dans  un  salutaire  équilibre:  non,  lui-même  est  des- 
cendu dans  l'arène.  Odilon-Barrot,  Mauguin,  Carrel, 
Garnier-Pagès ,  Cavaignac  ne  trouvent  peut-être  entre 
eux  et  lui  d'autre  différence  que  celle  d'un  pouvoir 
fortuit  et  momentané.  C'est  la  suite  déplorable  de 
cette  volonté  qu'a  eue  le  roi  de  se  réserver  la  prési- 
dence du  conseil.  Aujourd'hui  Louis-Philippe  ne  peut 
changer  le  système  de  gouvernement  qu'il  a  adopté 
sans  tomber  aussitôt  en  contradiction  avec  son  parti 
et  avec  lui-même.  D'où  il  est  advenu  que  la  presse  l'a 
traité  comme  le  chef  suprême  d'un  parti ,  qu'elle  re- 
porte directement  sur  lui  tout  le  blâme  provoqué  par 
toutes  les  fautes  du  gouvernement,  qu'elle  considère 
Comme  à  lui  toute  parole  ministérielle  et  dans  le  roi- 


228  ŒUVRES    DE    HENRI     HEINE. 

citoyen  ne  voit  que  le  ministre-roi.  Quand  les  images 
des  dieux  descendent  de  leurs  piédestaux  élevés ,  le 
saint  respect  dont  nous  les  entourions  disparaît,  et 
nous  les  jugeons  d'après  leurs  dires  et  gestes  comme 
s'ils  étaient  nos  égaux. 

Quant  à  l'assertion  en  elle-même  que  le  parti  du  roi, 
tout  nombreux  qu'il  est,  n'est  pas  fort,  elle  ne  dit  cer- 
tainement rien  de  nouveau,  puisque  c'est  là  une 
vérité  connue  depuis  longtemps;  mais  il  est  remar- 
quable que  le  peuple  ait  fait  aussi  de  son  côté  cette 
découverte  et  qu'il  ne  compte  pas  cette  fois  les  têtes, 
comme  il  le  fait  ordinairement,  mais  les  mains,  et 
qu'il  distingue  entre  celles  qui  applaudissent  et  celles 
qui  saisissent  le  glaive.  Le  peuple  a  observé  effective- 
ment son  monde  et  sait  fort  bien  que  le  parti  du  roi 
se  compose  des  trois  classes  suivantes  :  les  commer- 
çants et  les  propriétaires,  qui  craignent  pour  leurs 
boutiques  et  pour  leurs  biens;  les  gens  fatigués  de  la 
lutte  et  qui  soupirent  surtout  après  le  repos ,  et  les 
timides,  qui  redoutent  le  règne  de  ia  terreur.  Ce  parti 
royal ,  chargé  de  propriété  ,  appréhendant  le  moindre 
trouble  dans  le  confortable  de  sa  vie ,  cette  majorité 
est  en  présence  d'une  minorité  que  son  bagage  em- 
barrasse neu.  inquiète  et  remuante  au  dernier  degré 


DE     LA    FRANCE.  229 

et  qui,  dans  la  marche  fougueuse  et  effrénée  de  ses 
idées,  nr  voit  dans  la  terreur  qu'un  allié. 

En  dèpil  du  grand  nombre  des  têtes,  en  dépit  du 
triomphe  du  6  juin,  le  peuple  doute  de  la  force  du 
juste-milieu.  Et  c'est  toujours  de  fâcheux  augure  quand 
un  gouvernement  ne  paraît  pas  fort  aux  yeux  du  peu- 
ple. Il  excite  alors  le  premier  venu  à  essayer  sa  force 
contre  lui  ;  une  impulsion  mystérieusement  démo- 
niaque pousse  les  hommes  à  l'ébranler.  C'est  là  le  se- 
cret des  révolutions. 


Dieppe ,  20  août. 

On  ne  peut  se  figurer  l'impression  produite  dans  les 
classes  inférieures  du  peuple  français  par  la  mort  du 
jeune  Napoléon.  Le  bulletin  que  le  Temps  publiait  de- 
puis six  semaines  sur  la  lente  agonie  du  jeune  prince, 
et  qui  était  réimprimé  et  vendu  dans  les  rues  de  Paris 
pour  un  sou,  avait  commencé  à  exciter  dans  tous  les 
carrefours  la  plus  profonde  tristesse.  J'ai  même  vu  de 
jeunes  républicains  pleurer  ;  mais  les  vieux  ne  parais- 


230  ŒUVRES    DE     HENRI    HEINE. 

saient  pas  fort  touchés.  Dans  les  campagnes,  c'est  sans 
restriction  aucune  qu'on  vénère  l'empereur.  Là  le  por- 
trait de  Y  homme  est  suspendu  dans  chaque  chaumière, 
et  peut-être,  comme  le  remarque  la  Quotidienne,  au 
même  mur  où  Ton  eût  placé  celui  du  fils  de  la  maison, 
s'il  n'avait  été  'sacrifié  par  cet  homme  sur  un  de  ses 
mille  champs  de  bataille.  Le  dépit  arrache  quelquefois 
à  la  Quotidienne  les  remarques  les  plus  naïvement 
consciencieuses,  ce  dont  la  Gazette,  plus  jésuitique- 
ment  fine,  se  dépite  à  son  tour  :  c'est  la  principale 
différence  politique  qui  existe  entre  ces  deux  feuilles. 

J'ai  parcouru  la  plus  grande  partie  des  côtes  septen- 
trionales de  la  France  au  moment  où  s'y  répandit  la 
nouvelle  de  la  mort  du  jeune  Napoléon.  En  quelque 
endroit  que  j'arrivasse,  je  trouvais  le  deuil  le  plus  pro- 
fond de  ce  triste  événement.  La  douleur  de  ces  gens 
était  pure  et  sincère,  et  n'avait  pas  sa  source  dans  l'é- 
goïsme  du  moment,  mais  dans  les  souvenirs  chéris 
d'un  passé  glorieux.  C'était  surtout  les  belles  Nor- 
mandes qu'on  entendait  déplorer  longuement  la  mort 
prématurée  du  jeune  fils  du  héros. 

Oui  !  dans  toutes  les  chaumières  est  suspendu  le 
portrait  de  l'empereur.  Je  l'ai  trouvé  partout  couronné 
d'immortelles  comme  nos  images  du  Sauveur  pendant 


DE    LA   FRANCE.  231 

la  semaine  sainte.  Beaucoup  d'anciens  soldats  por- 
taient un  crêpe.  Une  vieille  jambe  de  bois  me  tendit 
douloureusement  la  main  en  me  disant  :  «  A  présent 
tout  est  fini  !  » 

Oh  !  sans  doute,  pour  ces  bonapartistes  qui  croyaient 
à  la  résurrection  charnelle  de  l'impérialisme  guerrier, 
tout  est  fini.  Pour  eux,  Napoléon  n'est  plus  qu'un  nom, 
comme  Alexandre  de  Macédoine  ou  Charlemagne. 
les  bonapartistes  qui  croient  à  une  résurrection 
par  la  transmission  de  l'esprit  napoléonien,  ont  main- 
tenant devant  eux  un  avenir  brillant.  Non,  leur  bona- 
partisme est  pur  de  tout  mélange  de  matière  animale  ; 
c'est  l'idée  d'un  monarchisme  à  la  plus  haute  puissance, 
employé  au  profit  du  peuple,  et  quiconque  aura  cette 
force  et  l'emploiera  ainsi,  sera  appelé  par  eux  Napo- 
léon II.  De  même  que  César  donna  son  nom  à  l'auto- 
rité même,  ainsi  le  nom  de  Napoléon  désignera  désor- 
mais un  nouveau  pouvoir  de  César,  auquel  a  droit 
celui-là  qui  possède  la  capacité  la  plus  grande  et  la 
meilleure  volonté. 

Sous  certain  rapport,  Napoléon  était  un  empereur 
saint-simonien.  Arrivé  qu'il  était,  par  sa  supériorité 
intellectuelle,  à  la  suprême  puissance,  il  n'avançait 
que  le  règne  des  capacités  et  avait  pour  but  le  bien- 


232  ŒCVIIES    DE    HENIU     HEINE. 

être  physique  et  moral  de  la  classe  la  plus  nombreuse 
et  la  plus  pauvre,  il  régnait  moins  au  profit  du  tiers- 
état,  de  la  classe  moyenne,  du  juste-milieu,  que  dans 
l'intérêt  des  hommes  dont  la  richesse  tout  entière 
est  dans  le  cœur  et  dans  les  bras  :  son  armée  était 
une  hiérarchie  dont  les  gradins  d'honneur  n'étaient 
occupés  que  par  le  mérite  personnel  et  par  la  capa- 
cité. Le  moindre  fils  de  paysan  y  pouvait,  aussi  bien 
que  le  gentilhomme  de  la  race  la  plus  antique,  obte- 
nir les  dignités  les  plus  élevées  et  gagner  de  l'or  et 
des  étoiles  d'honneur.  C'est  pourquoi  l'image  de  l'em- 
pereur est  suspendue  dans  la  cabane  de  tous  les  pay- 
sans, au  même  mur,  je  le  répète,  où  serait  attaché  le 
portrait  du  fils  de  la  maison,  si  celui-ci  ne  fût  tombé 
sur  un  champ  de  bataille  avant  d'être  passé  général  ou 
duc,  ou  même  roi,  comme  maint  autre  pauvre  garçon 
que  son  talent  et  son  courage  pouvaient  appeler  à  une 
pareille  destinée  quand  l'empereur  régnait  encore.  11 
en  est  peut-être  beaucoup  qui  dans  l'image  de  celui-ci 
ne  rendent  de  culte  qu'à  l'espoir  évanoui  de  leur 
propre  grandeur. 

J'ai  trouvé  le  plus  souvent  dans  les  chaumières  de 
paysan  i'empereur  représenté  au  moment  où  il  visite 
les  pestiférés  de  Jaffa,  puis  sur  son  lit  de  mort  à 


PF     LA    FRANCE.  233 

Sainte-Hélène.  Ces  doux  images  ont  une  ressemblance 
frappante  avec  les  représentations  les  plus  saintes  de 
la  religion  chrétienne.  Dans  Tune,  Napoléon  apparaît 
comme  un  sauveur  qui  guérit  les  pestiférés  par  l'at- 
touchement; dans  l'autre,  il  meurt  aussi  de  la  mort  de 
l'expiation. 

Pour  nous,  qui  sommes  préoccupés  par  une  autre 
symbolique,  nous  ne  voyons  dans  le  martyre  de  Na- 
poléon à  Sainte-Hélène  aucune  expiation  dans  le  sens 
indiqué.  L'empereur  y  porta  la  peine  de  son  erreur  la 
plus  fatale,  de  l'infidélité  dont  il  se  rendit  coupable 
envers  la  révolution ,  sa  mère.  L'histoire  avait  montré 
depuis  longtemps  que  l'union  entre  le  fils  de  la  révo- 
lution et  la  fille  du  passé  ne  pouvait  tourner  à  bien ,  et 
maintenant  nous  voyons  que  le  fruit  unique  de  ce  ma- 
riage funeste  n'avait  aucun  principe  de  vie,  et  qu'il  est 
mort  déplorablement. 

Quant  à  l'héritage  du  défunt,  les  avis  sont  fort  par- 
tagés. Les  amis  de  Louis- Philippe  pensent  que  les 
bonapartistes,  désormais  orphelins,  vont  se  rattache! 
à  eux.  Je  doute  pourtant  que  les  hommes  de  guerre 
et  de  gloire  passent  si  promptement  au  pacifique  juste- 
milieu.  Les  carlistes  croient  que  les  bonapartistes  vont 
maintenant  plier  le  genou  devant  leur  Henri  V,  le 


934  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

prétendant  unique  :  je  ne  sais  vraiment  ce  que  je  dois 
le  plus  admirer  chez  ces  hommes,  de  leur  folie  ou  de 
leur  présomption.  Les  républicains  sembleraient  en- 
core plus  que  tous  les  autres  en  état  d'attirer  à  eux  les 
bonapartistes;  mais  s'il  a  été  jadis  facile  de  faire  des 
sans-culottes  les  plus  mal  peignés  les  impérialistes  les 
plus  brillamment  huppés,  il  peut  être  aujourd'hui  diffi- 
cile d'opérer  la  métamorphose  contraire. 

On  regrette  que  les  saintes  reliques,  Tépée  de  Tem« 
pereur,  le  manteau  de  Marengo,  le  chapeau  histo- 
rique, etc.,  qui,  conformément  au  testament  de 
Sainte-Hélène,  ont  été  remis  au  jeune  Reichstadt,  ne 
reviennent  pas  à  la  France.  Chaque  parti  en  France 
pourrait  bien  utiliser  un  morceau  de  cette  succession. 
Vraiment,  si  j'en  pouvais  disposer,  je  les  répartirais 
ainsi  :  aux  républicains,  l'épée  de  l'empereur,  parce 
que  ceux-ci  sont  encore  les  seuls  qui  sauraient  la 
mettre  à  profit.  Je  donnerais  à  messieurs  du  juste- 
milieu  le  manteau  de  Marengo  :  car,  dans  le  fait,  un 
semblable  manteau  leur  viendrait  bien  à  propos  poup 
couvrir  leur  humble  nudité.  Pour  les  carlistes,  je  ré- 
serverais le  tricorne  impérial,  quoiqu'il  n'aille,  à  la 
vérité,  pas  très- bien  à  de  pareilles  têtes;  mais  il  pourra 
eur  être  d'un  bon  secours  quand  les  coups  pleuvront 


DE    LA    FRANCE.  235 

de  nouveau  sur  leurs  cbefs;  oui ,  j'ajouterais  même  à 
ce  don  celui  des  bottes  de  l'empereur,  qui  leur  facilite- 
ront les  enjambées  de  sept  lieues  quand  il  leur  faudra 
bientôt  déguerpir,  Quant  au  bâton  qu'avait  Vempereur 
le  jour  de  la  bataille  d'Iéna  ,  je  doute  qu'il  se  trouve 
dans  la  défroque  du  due  de  Reichstadt,  et  je  crois  que 
les  Français  l'ont  encore  entre  les  main»,    •    •    •    • 


LETTRES  CONFIDENTIELLES 

ADRESSÉES 

A    M.    AUGUSTE    LEWALD 

Oiiccleur  dis  la  Revue  drarnaturgique  à  Stuvtgard 


Février  et  mars  1838. 
PREMIÈRE    LETTRE. 

Enfin,  enfin,  la  température  a  permis  de  quitter 
Paris  et  la  cheminée  flamboyante;  les  premières 
heures  que  je  passe  à  la  campagne  vont  être  consa- 
crées à  vous,  mon  ami.  Comme  le  soleil  rit  sur  le 
papier  !  comme  il  dore  les  caractères  qui  vous  porte- 
ront mes  saluts  les  plus  joyeux!  Oui,  l'hiver  s'enfuit 
par  delà  les  montagnes;  les  zéphyrs  malicieux  vol- 
tigent à  ses  trousses  comme  un  essaim  de  grisettes 
pimpantes  qui  poursuivent  de  leurs  rires  moqueurs, 
ou  même  à  coups  de  baguette,  un  barbon  amoureux. 


DE     LA     FRANCE.  237 

Comme  il  gémit  haletant,  le  fat  à  cheveux  blancs! 
Comme  les  jeunes  filles  le  chassent  impitoyablement 
devant  elles!  Comme  les  aiguillettes  et  les  rubans  de 
leur  ceinture  brillent  et  frémissent  joyeusement  !  Çà  et 
là  tombe  un  nœud  sur  la  prairie.  Les  violettes  curieuses 
allongent  la  tête  et  observent,  avec  un  bonheur  in- 
quiet, cette  joviale  chasse  à  courre.  Le  vieux  est  enfin 
en  fuite  complète  et  les  rossignols  chantent  un  air  de 
triomphe.  Les  éclats  de  leur  voix  sont  si  beaux  et  si 
frais!  Enfin,  nous  pouvons  nous  passer  du  Grand- 
Opéra,  et  de  Meyerbeer  et  de  Duprez.  Voici  déjà  long- 
temps que  nous  nous  passons  de  Nourrit.  Après  tout, 
on  peut,  en  ce  monde,  se  passer  de  tout  le  monde, 
hormis  du  soleil  et  de  moi;  car  je  ne  puis  me  figurer, 
sans  ces  deux  personnages,  ni  printemps,  ni  zéphyrs, 
ni  grisettes,  ni  littérature  allemande  !...  Suris  moi  et  le 
soleil,  l'univers  serait  un  long  bâillement  du  néant, 
l'ombre  d'un  zéro ,  le  songe  d'une  puce,  un  poëme  de 
M.  CarlStreckfuss! 

Oui ,  nous  sommes  en  printemps ,  et  je  puis  retirer 
mon  gilet  de  coton.  Les  gamins  ont  retiré  leurs  habits 
«t  gambadent  en  manches  de  chemise  auprès  du  grand 
arbre  planté  près  de  la  petite  église  champêtre  et  qui 
lui  sert  de  clocher.  L'arbre,  tout  couvert  de  fleurs  en 


238  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

ce  moment,  a  F  air  d'un  vieux  grand-père  poudré  sou- 
riant avec  calme  au  cercle  de  ses  blonds  petits -fils, 
qui  bondissent  autour  de  lui.  Sa  malice  parfois  con- 
siste à  secouer  sur  eux  les  flocons  de  sa  blanche  che- 
velure ;  mais  alors  les  bambins  éclatent  en'  joie  plus 
bruyante  encore.  Il  est  sévèrement  défendu,  sous  peine 
de  schlague,  de  tirer  la  corde  de  la  cloche;  mais  le 
plus  grand,  celui  qui  devrait  donner  l'exemple  aux 
petits,  ne  peut  résister  à  la  tentation,  tire  en  tapinois 
la  corde  défendue,  et  la  cloche  de  résonner  alors 
comme  une  réprimande  de  grand-père. 

Plus  tard,  en  été,  quand  l'arbre  resplendit  de  tout 
son  luxe  de  verdure  et  que  le  feuillage  enveloppe  la 
cloche ,  le  son  a  quelque  chose  de  mystérieux  ;  il  y  a 
d'étranges  vibrations  étouffées;  et,  quand  elles  se  font 
entendre,  les  oiseaux  jaseurs,  qui  se  berçaient  sur  les 
branches,  se  taisent  tout  d'un  coup  et  s'envolent 
effrayés. 

En  automne,  le  son  de  la  cloche  est  beaucoup  plus 
sérieux ,  plus  lugubre  encore ,  et  Ton  croit  entendre 
une  voix  de  spectre.  C'est  surtout  quand  on  enterre 
quelqu'un,  que  les  longs  frémissements  de  cette  cloche 
répandent  une  douleur  inexprimable.  Chaque  son  fait 
tomber  de  l'arbre  quelques  feuilles  jaunies;  et  cette 


DE    LA    FRANCE,  239 

sonore  chute  de  feuilles,  ce  vibrant  symbole  de  la 
mort  nie  remplit  un  jour  d'une  si  invincible  tristesse, 
que  je  pleurai  comme  un  entant.  Ce  fut  l'an  passé, 
quand  Margot  enterra  son  homme.  Il  avait  péri  dans 
la  Seine  lors  d'un  débordement  extraordinaire.  Pen- 
dant trois  jours  et  trois  nuits,  la  pauvre  femme  courut 
dans  son  bateau  les  rives  du  fleuve  pour  repêcher  son 
mari  et  lui  faire  une  sépulture  chrétienne.  Elle-même 
le  lava  et  rhabilla,  et  le  mit  dans  le  cercueil,  et,  dans 
le  cimetière,  elle  leva  le  couvercle  pour  voir  encore 
une  fois  le  défunt.  Elle  ne  dit  pas  une  parole,  ne  versa 
pas  une  larme  ;  mais  ses  yeux  étaient  rouges  comme 
du  sang,  et  jamais  je  n'oublierai  ces  yeux  sanglants  au 
milieu  de  cette  pâleur  de  marbre. 

Mais  nous  avons ,  à  cette  heure ,  une  belle  journée 
de  printemps  ;  les  enfants  crient  de  joie,  même  un  peu 
plus  fort  qu'il  ne  faudrait;  et  moi,  dans  cette  maison- 
nette villageoise  où  j'ai  déjà  passé  les  plus  beaux  mois 
de  l'autre  année,  je  vais  vous  écrire  une  série  de  lettres 
sur  le  théâtre  en  France,  sans  perdre  de  vue,  comme 
vous  le  désirez,  les  comparaisons  avec  notre  scène 
allemande.  Ceci  a  sa  difficulté,  car  les  souvenirs  des 
coulisses  allemandes  s'effacent  de  plus  en  plus  de  ma 
mémoire.  Parmi  les  ouvrages  dramatiques  qui  ont  été 


240  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE, 

écrits  dans  ces  derniers  temps,  je  n'ai  vu  que  deux 
tragédies  d'Immermann,  Merlin  et  Pierre  le  Grand, 
dont  sans  doute  aucune  n'a  pu  être  représentée,  parce 
que  la  première  renfermait  trop  de  poésie,  et  la  se- 
conde trop  de  politique...  Et  puis,  figurez-vous  ma 
mine  !  Dans  le  paquet  qui  contenait  ces  créations  d'un 
grand  poète  que  j'aime,  se  trouvaient  emballés  quel- 
ques volumes  intitulés  :  Œuvres  dramatiques  du  doc- 
teur Ernest  Raupach. 

Je  connaissais  de  vue  l'homme,  il  est  vrai;  mais  je 
n'avais  encore  rien  lu  de  cet  enfant  chéri  des  direc- 
teurs de  théâtres  allemands.  J'avais  seulement  vu  re- 
présenter quelques-unes  de  ses  pièces,  et  l'on  ne  sait 
alors  au  juste  si  c'est  l'auteur  qui  est  exécuté  par  le 
comédien  ou  le  comédien  par  l'auteur.  Le  hasard  m'a 
donné,  à  l'étranger,  la  possibilité  de  lire  à  loisir  quel- 
ques comédies  du  docteur  Ernest  Raupach.  Il  me  fallut 
beaucoup  d'efforts  pour  arriver  aux  derniers  actes.  Je 
lui  passerais  volontiers  ses  mauvaises  pointes,  qui  ne 
sont  faites  après  tout'que  pour  flatter  le  public.  Le 
pauvre  diable  du  parterre  ne  peut  manquer  de  se 
dire  :  Je  puis  les  faire  aussi  bonnes!  Et  il  sait  bon  gré 
à  l'auteur  de  lui  ménager  une  telle  satisfaction 
d'amour-propre.  Mais  le  styie  me  parut  insupportable. 


DE    LA    FRANCE.  241 

Je  suis  tellement  gâté  à  cet  égard ,  le  bon  goût  de  la 
conversation,  le  facile  langage  de  la  bonne  société  est 
devenu ,  par  suite  de  mon  long  séjour  en  France ,  un 
tel  besoin  pour  moi ,  qu'à  la  lecture  des  comédies  du 
docteur  Ernest  Raupach,  j'éprouvai  un  lourd  malaise. 
Son  style  a  un  caractère  isolé,  séquestré,  insociable 
qui  serre  le  cœur.  La  conversation,  dans  ces  comédies, 
est  un  continuel  mensonge  :  ce  n'est  qu'un  monologue 
ventriloque  à  quatre  voix,  un  stérile  amas  de  pensers 
célibataires,  pensers  qui  couchent  seuls,  font  eux- 
mêmes  leur  café  le  matin,  se  rasent  eux-mêmes,  vont 
se  promener  seuls  devant  la  porte  de  Brandebourg  et  se 
cueillent  des  fleurs  à  eux-mêmes.  Quand  il  fait  parler 
les  femmes ,  la  phrase  porte ,  sous  sa  robe  de  mous- 
seline, une  culotte  de  peau,  et  sent  le  tabac  et  le 
roussi. 

Mais  le  borgne  est  roi  parmi  les  aveugles  ;  le  doc- 
teur Ernest  Raupach  est  le  meilleur  de  nos  mauvais 
poètes  comiques.  Quand  je  dis  mauvais  poètes  co- 
miques, je  parle  de  ces  pauvres  malheureux  qui  font 
représenter,  sous  le  titre  de  comédies,  leurs  chefs- 
d'œuvre,  ou  les  représentent  eux-mêmes,  vu  qu'ils 
sont  comédiens  pour  la  plupart.  Mais  ces  soi-disant 

comédies  ne  sont ,  à  vrai  dire ,  que  des  pantomimes 

44 


242  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

parlées  avec  les  masques  traditionnels,  le  père,  le  scé- 
lérat, le  conseiller  aulique,  le  chevalier,  l'amoureux, 
l'amoureuse,  la  soubrette,  la  mère,  ou  tout  autre  des 
emplois  spécifiés  dans  les  engagements  de  nos  acteurs, 
qui  ne  sont  dressés  qu'à  jouer  ces  sortes  de  rôles  im- 
muables, d'après  des  types  reçus.  Comme  la  comédie 
de  masques  italienne,  la  comédie  allemande  n'est 
qu'une  seule  et  même  pièce,  variée  à  l'infini.  Les  ca- 
ractères et  les  situations  s'y  reproduisent  sans  cesse , 
et  quiconque  a  l'esprit  des  jeux  de  combinaison  peut 
se  promettre  d'assembler  ces  situations  et  caractères 
donnés  et  d'en  fabriquer  une  pièce  nouvelle  en  ap- 
parence, en  procédant  à  peu  près  comme  ou  le  fait  au 
jeu  de  casse-tête  chinois ,  où  un  certain  nombre  de 
morceaux  de  bois  diversement  découpés  suffit  à  com- 
biner toutes  sortes  de  figures.  Ce  talent  est  souvent 
celui  des  hommes  les  plus  insignifiants,  tandis  que  le 
véritable  poëte  ne  sait  que  donner  libre  carrière  à  son 
génie  et  créer  des  figures  vivantes,  mais  non  arranger 
des  figures  de  bois  découpé.  Quelques  poètes  véri- 
tables, qui  prirent  la  peine  d'écrire  des  comédies  alle- 
mandes, créèrent  quelques  nouveaux  masques;  mais 
il  en  résulta  des  collisions  avec  les  comédiens  qui, 
façonnés  aux  masques  anMens  seulement,  pour  ne  pas 


DE    LA    FRANCE,  243 

mettre  à  nu  lour  incapacité  ou  leur  paresse,  cabalèrent 
si  bien  c  tain  let  nouvelles  pièces  ^  qu'elles  ne  purent 
représentées. 

Peut-être,  dans  le  jugement  qui  m'échappe  sur  les 
œuvres  du  docteur  Raupach ,  entre-t-il  quelque  mau- 
hunieur  contre  sa  personne.  L'aspect  de  ce! 
homme  m'a  fait  trembler  une  fois;  et  c'est,  comme 
vous  le  savez,  ce  qu'un  prince  ne  pardonne  jamais. 
Vous  me  regardez  avec  étonnement;  vous  ne  trouvez 
pas  le  docteur  Raupach  si  redoutable;  et  puis,  vous 
n'êtes  pas  habitué  à  me  voir  trembler  devant  un 
vivant.  Cela  est  pourtant  vrai;  j'ai  ressenti  à  l'aspect 
du  docteur  Raupach  une  telle  frayeur,  que  mes 
jambes  commencèrent  à  flageoler  et  mes  dents  à  cla- 
quer. Je  ne  puis  considérer,  en  tête  de  ses  œuvres,  le 
portrait  gravé  de  l'auteur,  sans  que  le  cœur  me  batte 
encore  aujourd'hui  dans  la  poitrine.  Vous  ouvrez  de 
grands  yeux,  mon  cher  ami,  et  j'entends  aussi,  auprès 
de  vous,  la  voix  d'une  curiosité  féminine  qui  dit  :  De 
grâce,  racontez  donc... 

Mais  c'est  une  longue  histoire,  et  je  n'si  pas  le 
temps  d'en  raconter  aujourd'hui.  D'ailleurs  cela  me 
rappelle  beaucoup  de  choses  que  j'oublierais  volon- 
tiers, par  exemple  les  tristes  jours  que  j'ai  passés  à 


244  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

Potsdam  et  le  grand  chagrin  qui,  a  cette  époque,  me 
jetait  dans  l'isolement.  Je  m'y  promenais  complète- 
ment seul,  dans  le  jardin  de  Sans-Souci,  parmi  les 
orangers  du  grand  escalier...  Mon  Dieu,  que  ces  oran- 
gers sont  déplaisants  et  anti-poétiques  !  Ils  ont  tout 
l'air  de  chênes  déguisés.  Et  puis,  chaque  arbre  porte 
son  numéro,  tout  comme  un  rédacteur  de  la  Gazette 
littéraire  de  Brockhaus;  et  cette  nature  numérotée  a 
quelque  chose  de  souverainement  ennuyeux,  d'aligné 
au  bâton  de  caporal.  Il  me  semblait  toujours  les  voir, 
ces  orangers,  prendre  du  tabac  comme  leur  défunt 
maître ,  le  vieux  Fritz ,  lequel ,  comme  vous  savez ,  fut 
un  grand  héros  à  l'époque  où  Rammler  était  un  grand 
poëte.  Ne  croyez  pas  que  je  veuille  ravaler  la  gloire 
du  grand  Frédéric.  Je  reconnais  même  qu'il  a  bien 
mérité  de  la  poésie  allemande.  N'a-t-ii  pas  donné  un 
cheval  à  Gellert  et  cinq  thalers  à  madame  Karschin? 
N'a-t-il  pas,  pour  le  bien  de  la  littérature  allemande, 
écrit  en  français  ses  mauvaises  poésies  à  lui?  S'il  les 
eût  mises  au  jour  en  langue  allemande ,  son  auguste 
exemple  eût  pu  causer  un  dommage  incalculable.  La 
muse  allemande  n'oubliera  jamais  un  tel  service. 

Je  me  trouvais  donc  à  Potsdam,  comme  j'ai  dit,  dans 
une  disposition  fort  peu  joyeuse,  et  il  advint  que  le 


DE    LA    FRANCE.  245 

corps  rivalisa  avec  l'âme  pour  me  faire  souffrir  à 
l'envi.  Ah  !  le  mal  de  l'âme  est  plus  facile  à  supporter 
que  la  douleur  physique;  et  si  l'on  me  donnait,  par 
exemple ,  à  choisir  entre  une  mauvaise  conscience  et  ^ 

uue  mauvaise  dent,  c'est  la  première  que  j'accepterais. 
Ah  î  rien  n'est  plus  affreux  que  le  mal  de  dents  !  Je 
Tappris  à  Potsdam  ;  j'oubliai ,  dès  l'instant ,  toutes  les 
peines  de  l'âme,  et  je  résolus  de  partir  pour  Berlin, 
pour  m'y  faire  arracher  la  dent  malade.  Quelle  opéra- 
tion cruelle,  effrayante  !  Cela  tient  un  peu  de  la  déca- 
pitation. Il  faut  s'y  mettre  aussi  sur  une  sellette ,  dans 
une  immobilité  complète,  et  attendre  patiemment  le 
coup  terrible  :  mes  cheveux  se  dressent ,  rien  que  d'y 
penser.  Mais  la  Providence  a,  dans  sa  sagesse,  tout 
arrangé  pour  notre  avantage,  et  les  douleurs  de 
l'homme  n'arrivent,  en  fin  de  compte,  que  pour  son 
bien.  Sans  doute,  le  mal  de  dents  est  terrible,  insup- 
portable ;  mais  la  bienveillante  et  prévoyante  Provi- 
dence n'a  donné  à  ce  mal  son  caractère  terrible, 
insupportable ,  que  pour  nous  faire  courir,  dans  notre 
désespoir,  chez  le  dentiste ,  et  nous  faire  arracher  la 
dent.  En  vérité,  personne  ne  se  résignerait  à  cette 
opération ,  je  veux  dire  à  cette  exécution ,  si  le  mal  de 

dents  était  un  peu  supportable  ! 

44. 


246  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

Vous  ne  pouvez  vous  figurer  l'abattement  et  l'anxiété 
qui  m'accablèrent  pendant  les  trois  heures  du  trajet 
en  diligence.  En  arrivant  à  Berlin,  j'étais  brisé,  et 
comme ,  en  un  moment  semblable ,  on  ne  tient  pas  à 
l'argent,  je  donnai  pour  boire  au  postillon  douze 
groschen.  Le  gaillard  me  regarda  avec  un  air  d'étrange 
irrésolution;  car,  d'après  le  nouveau  règlement  de 
M.  de  Nagler,  il  était  sévèrement  interdit  aux  postil- 
lons de  recevoir  des  pourboires.  Il  tint  longtemps, 
comme  pour  la  peser,  la  pièce  de  douze  groschen  dans 
sa  main,  et,  avant  de  l'empocher,  il  me  dit  d'une  voix 
émue  :  «  Je  suis  postillon  depuis  vingt  ans  et  tout  à 
fait  accoutumé  aux  pourboires;  et  voilà  qu'aujourd'hui 
M,  le  directeur  général  des  postes  nous  défend,  sous 
des  peines  sévères,  de  recevoir  quelque  chose  des 
voyageurs;  mais  c'est  un  règlement  inhumain  :  un 
homme  ne  peut  refuser  un  pourboire,  c'est  contre 
nature!  »  J'arrivai  enfin  en  soupirant  à  l'hôtel;  et, 
,comme  je  m'informai  tout  d'abord  d'un  bon  dentiste, 
l'hôte  me  dit,  d'un  air  tout  ravi  :  «  Gela  se  trouve  à  mer- 
veille :  un  célèbre  dentiste  de  Saint-Pétersbourg  vient 
de  descendre  chez  moi;  et,  si  vous  dînez  à  table 
d'hôte,  vous  le  verrez.  »  Oui ,  me  dis-je,  je  vais  d'abord 
prendre  le  dernier  repas  du  supplicié  avant  de  m'as- 


DE    LA    FRANCE.  247 

seoir  sur  le  siège  fatal.  Une  ibis  à  table,  je  n'eus  plus 
envie  de  manger.  J'avais  faim  et  non  appétit.  Malgré 
de  mon  humeur,  je  ne  pus  bannir  de 
mon  esprit  le  tableau  des  horreurs  qui  m'attendaient 
dans  un  moment  plus  ou  moins  rapproché.  Mon  plat 
favori ,  l'agneau  aux  navets  de  Teltow,  me  répugnait. 
Mes  yeux  cherchaient  involontairement  l'homme  ter-* 
rible,  le  bourreau  dentiste  de  Saint-Pétersbourg,  et 
l'instinct  de  l'inquiétude  me  le  fit  bientôt  découvrir  au 
milieu  des  autres  convives.  Il  était  assis  loin  de  moi , 
au  bout  de  la  table:  il  avait  une  figure  crochue _,  un 
profil  en  tenailles.  C'était  un  fâcheux  quidam,  avec  un 
habit  gris  à  boutons  d'acier  étincelants.  J'osais  à 
peine  le  regarder  en  face;  et,  quand  il  saisit  une  four- 
chette, j'eus  peur  comme  s'il  eût  pris  déjà  ma  mâ- 
choire dans  sa  tenaille.  Je  détournais  les  yeux  de  lui 
avec  effroi,  et  je  me  fusse  volontiers  bouché  les  oreilles 
pour  ne  pas  entendre  sa  voix.  Ce  son  me  fit  penser 
qu'il  était  de  ces  gens  dont  le  corps  est  peint  en  gris  à 
l'intérieur  et  qui  ont  des  entrailles  de  bois.  II  parla  de 
la  Russie,  où  il  avait  longtemps  séjourné,  mais  qui 
n'était  pas,  disait-il,  un  terrain  favorable  à  son  art.  Il 
parlait  avec  cette  réserve  impertinente,  plus  insuppor- 
table encore  que  le  ton  le  plus  décidément  tranchant. 


248  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE, 

Chaque  fois  qu'il  reprenait  la  parole,  mon  courage  dé- 
faillait et  je  tremblais  au  fond  de  l'âme.  De  désespoir, 
je  m'engageai  dans  une  conversation  avec  mon  voisin, 
et,  tournant  le  dos  à  mon  épouvantail,  je  parlai  si  haut 
que  je  finis  par  me  couvrir  sa  voix.  Mon  voisin  était 
un  homme  aimable,  de  l'air  le  plus  distingué,  aux 
manières  parfaites;  et  la  bienveillance  de  son  entretien 
calma  la  disposition  pénible  où  je  me  trouvais.  Les 
paroles  coulaient  doucement  de  ses  lèvres  gracieuses  ; 
ses  yeux  étaient  bons  et  candides,  et,  quand  il  apprit 
que  je  souffrais  du  mal  de  dents,  il  rougit  et  m'offrit 
ses  services.  «  Au  nom  du  ciel ,  m'écriai-je9  qui  donc 
êtes-vous?  »  —  «  Je  suis  le  dentiste  Meyer,  de  Saint- 
Pétersbourg,  »  répondit-il.  Tout  aussitôt  j'éloignai 
mon  siège  d'une  façon  presque  impolie,  et  je  balbutiai 
avec  un  grand  embarras  :  «  Quel  est  donc,  au  bout  de 
la  table ,  cet  homme  en  habit  gris  à  boutons  d'acier 
étincelants  ?  »  —  «Je  l'ignore,»  reprit  mon  voisin, 
en  me  regardant  avec  surprise.  Mais  le  sommelier,  q  "i 
avait  entendu  ma  question,  vint  me  dke  solennella  • 
ment  à  l'oreille  :  «  C'est  M.  le  docteur  Ernest  Raupach, 
le  poëte  de  théâtre.  » 


r.R  ia   l'iuNCt.  249 


DEUXIÈME     LETTRE. 


Ou  bien  encore  est-il  vrai  que  nous  autres  Alle- 
mands ne  pouvons  produire  aucune  bonne  comédie,  et 
sommes  à  perpétuité  condamnés  à  emprunter  aux 
Français  ces  sortes  de  poèmes? 

J'apprends  que  vous  vous  êtes,  à  Stuttgard,  longtemps 
tourmenté  l'esprit  de  cette  question,  au  point  de  mettre 
à  prix  la  tête  du  meilleur  poète  comique.  J'apprends 
encore  que  vous-même,  mon  cher  Lewald,  faisiez 
partie  du  jury,  et  que  le  baron  Cotta  vous  a  enfermés, 
sans  tabac  et  sans  bière,  jusqu'à  ce  que  vous  eussiez 
rendu  votre  verdict  dramatique.  Au  moins  y  avez-vous 
gagné  le  sujet  d'une  bonne  comédie. 

Rien  de  moins  solide  que  les  raisons  qu'on  allègue 
pour  résoudre  affirmativement  la  dite  question.  On 
soutient,  par  exemple,  que  les  Allemands  n'ont  pas 
une  bonne  comédie,  parce  qu'ils  sont  une  race  sé- 
rieuse; tandis  que  les  Français,  peuple  gai,  ont  natu« 
Tellement  olus  de  dispositions  pour  la  comédie.  Cette 
proposition  est  complètement  erronée.  Les  Français  ne 
sont  pas  du  tout  un  peuple  gai.  Je  commence  à  croire 
au  contraire,  que  Lawrence  Sterne  avait  raison  quand 


250  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

il  soutenait  qu'ils  sont  beaucoup  trop  sérieux.  Et  alors, 
quand  Yorik  écrivit  son  voyage  sentimental  en  France, 
c'était  Tâge  d'or  de  la  frivolité  et  de  la  fadaise  parfu- 
mée de  l'ancien  régime:  la  guillotine  et  Napoléon 
n'avaient  point  encore  enseigné  durement  aux  Fran- 
çais à  réfléchir.  Et  maintenant,  depuis  la  révolution 
de  juillet ,  quels  ennuyeux  progrès  n'ont-ils  pas  faits 
dans  le  sérieux,  ou,  pour  mieux  dire,  dans  l'abstinence 
de  gaieté!  Leurs  faces  sont  allongées,  leurs  bouches 
tirées  :  ils  ont  appris  de  nous  à  fumer  et  à  philosopher. 
Ils  ont  subi ,  depuis  cette  époque ,  une  grande  méta- 
morphose: ils  ne  se  ressemblent  plus.  Rien  n'est 
pitoyable  comme  le  bavardage  de  nos  Teutomanes, 
qui,  lorsqu'ils  déblatèrent  contre  les  Français,  se 
figurent  toujours  les  Français  de  l'empire,  qu'ils  ont 
vus  en  Allemagne.  Ils  ne  réfléchissent  pas  que  ce 
peuple  changeant,  dont  ils  attaquent  sans  cesse  l'in- 
constance ,  n'a  pu ,  depuis  vingt  ans,  rester  immuable 
en  fait  d'idées  et  de  sentiments. 

Non ,  les  Français  ne  sont  pas  plus  gais  que  nous. 
Nous  autres  Allemands  avons ,  au  contraire ,  plus  de 
disposition  au  comique,  nous,  le  peuple  de  Yhumor. 
Ajoutez  qu'on  trouve  en  Allemagne  de  plus  grands 
sujets  de  rire ,  des  caractères  plus  complètement  ridi- 


DB    LA    FRANCE.  251 

culos  qu'en  France,  où  le  persiflage  de  la  société 
étouffé,  dans  son  germe,  toute  sottise  extraordinaire, 
où  nul  sot  original  ne  peut  se  développer  ni  s'achever 
sans  obstacle.  Nous  pouvons  soutenir  avec  orgueil 
qu'on  ne  voit  que  sur  le  sol  allemand  les  sots  s'élever  à 
cette  hauteur  gigantesque  dont  un  sot  Français,  super- 
ficiel et  comprimé  de  bonne  heure,  ne  peut  donner 
l'idée.  L'Allemagne  seule  produit  ces  colosses  de  folie 
dont  le  bonnet  enclocheté  s'élève  jusqu'au  ciel,  et  par 
son  carillon  réjouit  les  étoiles  !  Gardons-nous  de  mé- 
connaître le  mérite  indigène,  pour  rendre  hommage  à 
la  sottise  de  l'étranger.  Ne  soyons  pas  injustes  envers 
la  patrie. 

C'est  encore  une  erreur  d'attribuer  la  stérilité  de  la 
Thalie  allemande  au  défaut  de  grand  air,  c'est-à-dire, 
passez-moi  cette  parole  étourdie,  au  manque  de  liberté 
politique.  Ce  qu'on  nomme  liberté  politique  n'est 
pas  du  tout  nécessaire  à  la  prospérité  de  la  comédie. 
Qu'on  se  rappelle  seulement  Venise,  où,  malgré  les 
plombs  et  les  noyades  secrètes,  Goldoni  et  Gozzi  ont 
créé  des  chefs-d'œuvre;  l'Espagne,  où,  en  dépit  de  la 
hache  absolue  et  du  bûcher  orthodoxe,  on  a  écrit  ces 
uéhcieusps  pièces  de  cape  et  d'épée;  rappelez -vous 
Moiière,  qui  écrivait  sous  Louis  XIV.  La  Chine  même 


252  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

a  d'excellentes  comédies Non,  ce  n'est  point  la 

liberté  politique  qui  favorise  chez  un  peuple  le  déve- 
loppement de  la  comédie,  et  c'est  ce  que  je  dévelop- 
perais longuement  si  je  ne  craignais  d'être  entraîné  sur 
un  terrain  que  j'évite  volontiers...  Oui,  mon  cher  ami, 
la  politique  me  va  mal  à  présent;  et,  devant  une 
idée  politique,  je  prends  le  large  à  dix  pas,  comme  à 
la  vue  d'un  chien  enragé.  Quand,  dans  l'enchaînement 
de  mes  pensées,  je  rencontre  à  l'improviste  une  idée 
politique,  je  récite  soudain  la  formule... 

Connaissez -vous,  mon  cher  ami,  la  formule  qu'on 
récite  à  l'instant  où  Ton  rencontre  un  chien  enragé? 
'e  ne  l'ai  pas  oubliée  depuis  mon  enfance,  et  je  l'ap- 
pris alors  du  vieux  chapelain  Asthœwer.  Lorsque  nous 
allions  nous  promener  et  que  nous  apercevions  un  chien 
dont  la  queue  se  recourbait  d'une  façon  équivoque, 
nous  disions  bien  vite  :  «  0  chien  !  ô  chien  !  tu  n'es 
pas  sain;  tu  es  maudit  pour  toujours,  on  te  le  dit; 
contre  ta  morsure  que  le  Seigneur  m'assure  et  son 
,livin  fils,  notre  sauveur  Jésus-Christ.  Amenl 

Ainsi  que  la  politique,  je  redoute  à  l'excès  la  théo- 
logie, qui  m'a  également  abreuvé  de  déboires.  Je  ne  me 
laisse  plus  leurrer  par  Satan  ;  je  m'abstiens  même  de 
penser  au  christianisme ,  et  je  ne  suis  pas  assez  sot 


DE    LA     FRANCE.  253 

pour  vouloir  convertir  aux  jouissances  d'ici -bas 
Hengstenberg  et  compagnie.  Ces  malheureux  peuvent, 
s'ils  le  veulent,  manger  jusqu'à  la  fin  aV  leurs  jours 
--bardons  au  lieu  d'ananas  et  mortifier  leur  chair; 
tant  mieux  !  je  leur  fournirai  volontiers  moi-même  les 
verges  nécessaires.  La  théologie  m'a  joué  un  mauvais 
tour,  vous  le  savez,  et  par  quel  malentendu.  Vous 
savez  comment,  sans  l'avoir  sollicité,  j'ai  été  porté 
par  la  diète  germanique  au  fauteuil  de  la  Jeune  Alle- 
magne et  comment  j'ai  demandé  jusqu'à  ce  jour 
inutilement  ma  démission.  C'est  en  vain  que  j'adresse 
les  pétitions  les  plus  humbles,  en  vain  que  j'assure 
que  je  ne  crois  plus  à  mes  erreurs  religieuses...  Rien 
n'y  fait  !  Et  je  ne  demande  pas  un  groschen  de  pen- 
sion ;  mais  je  voudrais  bien  être  mis  en  non-activité. 
Mon  cher  ami ,  faites-moi  donc  vamitié  de  m'attaquer 
à  l'occasion,  dans  votre  journal,  pour  obscurantisme 
et  pour  servilisme  :  cela  peut  m'être  utile.  Quant  à 
mes  ennemis,  je  n'ai  pas  besoin  d'implorer  d'eux  un 
tel  service:  ils  mettent  toujours  la  plus  grande  préve- 
nance à  me  calomnier.    - 

JVi  déjà  dit  qu'en  France  les  principaux  sujets  des 

comédies  sont  puisés,  non  dans  la  vie  publique,  mais 

45 


25&  ŒUVRES    DE    HENRI     HEINE. 

dans  les  relations  domestiques,  et  dans  ces  relations, 
celles  de  l'homme  et  la  femme  fournissent  le  texte  le 
plus  fécond  Dans  la  famille  française,  comme  dans 
tous  les  autres  rapports  de  la  vie,  tous  les  liens  sont 
relâchés,  toute  autorité  est  détruite.  On  conçoit  faci- 
lement que  le  respect  pour  les  parents  est  ruiné  chez 
ies  enfants,  quand  on  pense  à  la  force  corrosive  du 
criticisme,  qui  est  sorti  de  la  philosophie  matérialiste. 
Ce  défaut  de  piété  ressort  d'une  manière  bien  plus 
tranchante  encore  dans  les  relations  d'homme  à 
femme,  dans  ces  unions  légitimes  ou  illégitimes  qui 
revêtent  ici  un  caractère  qui  les  rend  singulièrement 
propres  à  la  comédie.  Ici  est  le  théâtre  original  de  ces 
guerres  entre  les  sexes,  qu'on  ne  connaît  en  Allemagne 
que  par  de  mauvaises  traductions  ou  imitations,  et 
qu'un  Allemand  peut  décrire  à  peine  à  la  Polybe,  mais 
jamais  à  la  César.  A  la  vérité,  les  époux,  comme  en 
général  l'homme  et  la  femme,  se  font  la  guerre  en  tout 
pays;  mais  partout  ailleurs  qu'en  France,  le  beau  sexe 
est  privé  de  la  liberté  de  mouvement,  et  cette  guerre, 
devant  être  conduite  en  secret,  ne  peut  devenir  chose 
extérieure  et  dramatique.  Ailleurs,  la  femme  fait  à 
peine  une  petite  émeute,  tout  au  plus  une  insurrection. 
Mais  ici  les  deux  conjoints  sont  armés  de  forces  égaies 


VT.    LA    FRANCE.  255 

'  d'affreux  ( onihafs  domestiques.  Avec  votre 
de  la  vie  allemande ,  vous  vous  amusez 
beau  uu  théâtre  allemand  à  observer  ces 

camj  des  deux  sexejs,  où  l'un  cherche  à  duper 

l'antre  par  ruses  stratégiques,  embuscades  secrètes, 
surprises  nocturnes,  armistices  ambigus,  quelquefois 
par  des  traités  de  paix  éternelle.  Mais  ici,  en 
France ,  on  est  sur  le  champ  de  bataille  où  toutes  ces 
choses  se  passent ,  non  en  fiction,  mais  en  réalité;  et, 
quand  un  cœur  allemand  vous  bat  dans  la  poitrine, 
cela  vous  gâte  tout  plaisir  aux  meilleures  comédies 
françaises.  Hélas!  depuis  longtemps  je  ne  ris  plus 
d'Arnal,  quand,  avec  son  admirable  bêtise,  il  joue  le 
rôle  de  mari  ;  et  je  ne  ris  plus  de  Jenny,  quand  elle 
vient  en  grande  dame  et  de  la  meilleure  grâce  du 
monde  jouer  avec  les  fleurs  de  l'adultère;  et  je  ne  ris 

le  plus  de  mademoiselle  Déjazet,  qui  s'entend, 
comme  vous  le  savez,  à  jouer  si  bien  un  rôle  de 
grisette  avec  une  effronterie  exemplaire ,  avec  un 
adorable  dévergondage.  Combien  d'échecs  dans  les 
plaines  de  la  vertu  a- 1 -il  fallu  à  cette  femme  pour 

er  à  un  tel  triomphe  sur  les  planches  de  l'art  ! 
C'est  peut-être  la  meilleure  actrice  de  France.  Elle  est 
supérieure  dans  le  rôle  de  Frétillon,  pauvre  modiste 


250  ŒUVRES    DE     HENRI     IlElNfi. 

qui ,  par  les  libéralités  d'un  riche  amateur,  se  voit  su- 
bitement entourée  de  tout  le  luxe  d'une  grande  dame; 
elle  est  sublime  en  blanchisseuse  qui  écoute  les  ten- 
dresses d'un  carabin  (en  allemand,  studiosus  mcdi- 
cinœ)  et  se  fait  conduire  par  lui  au  bal  champêtre  de 
la  Grande-Chaumière...  Hélas!  tout  cela  est  très-joli 
et  très -gai;  mais  quand  je  pense  au  dénoûment  de 
toutes  ces  comédies,  c'est-à-dire  aux  autres  de  prosti- 
tution, à  la  prison  de  Saint-Lazare,  aux  amphithéâtres 
d'anatomie  où  le  carabin  voit  quelquefois  disséquer 
doctement  sa  ci-devant  compagne  d'amour  et  de  joie... 
le  rire  se  serre  dans  ma  gorge,  et  si  je  ne  craignais  de 
passer  pour  un  sot  devant  le  peuple  le  plus  civilisé  du 
monde,  je  ne  pourrais  retenir  mes  larmes. 

Voyez-vous,  mon  cher  ami,  c'est  un  effet  de  la  ma- 
lédiction secrète  de  l'exil,  que  nous  ne  puissions  avoir 
le  cœur  bien  à  l'aise  dans  l'atmosphère  de  l'étranger; 
qu'avec  nos  opinions  et  nos  sentiments  nationaux  il 
nous  faille  être  toujours  isolés  au  milieu  d'un  peuple 
qui  sent  et  pense  tout  autrement  que  nous,  continuel- 
lement blessés  par  des  faits  moraux  ou  plutôt  immo- 

4 

raux ,  avec  lesquels  l'indigène  s'est  arrangé  depuis 
longtemps,  que  l'habitude  même  l'empêche  de  remar- 
quer... Hélas!  ïe  climat  moral  de  l'étranger  est  malsain 


DE    LA     FRANCE.  2o7 

pour  nous  plus  encore  que  le  climat  physique.  On  peut 
môme  s'accommoder  plus  facilement  avec  celui-ci  qui 
indispose  tout  au  plus  le  corps,  mais  non  rame. 

Une  pauvre  grenouille  révolutionnaire,  qui  voudrait 
bien  s'élever  hors  de  son  marais  et  qui  regarde  l'exis- 
tence de  l'oiseau  dans  l'air  comme  l'idéal  de  la  liberté,, 
ne  pourra  vivre  longtemps  à  sec  dans  ce  qu^on  appelle 
le  grand  air  et  soupirera  certainement  bientôt  après 
sa  lourde  et  fangeuse  eau  natale.  D'abord  elle  se  gonfle 
très-fort  et  salue  joyeusement  le  soleil,  qui  a  tant  d'éclat 
dans  le  mois  de  juillet;  puis  elle  se  dit:  «  Je  suis  au- 
dessus  de  mes  compatriotes,  les  poissons,  les  stock- 
fischs, les  muets  animaux  aquatiques.  Jupiter  m'a 
donné  la  parole;  je  suis  même  chanteuse,  je  sens  que 
j'ai  par  là  une  grande  affinité  avec  les  oiseaux  :  il  ne 
me  manque  que  les  ailes...»  La  pauvre  grenouille! 
elle  aurait  des  ailes  qu'elle  ne  pourrait  s'élever  au- 
dessus  de  tout.  Dans  les  airs,  il  lui  manquerait  la  légè- 
reté de  l'oiseau;  elle  plongerait  involontairement  ses 
regards  vers  la  terre.  A  cette  hauteur,  lui  apparaî- 
traient, bien  plus  visibles,  toutes  ies  douleurs  de  cette 
vallée  de  misère,  et  la  grenouille  emplumée  ressenti- 
rait alors  des  angoisses  plus  grandes  que  jadis  dans  le 
marécage  le  plus  allemand. 


258  OUVRES    DE. HENRI    HEINE. 


TRP/SJEUF    LETTRE. 

J'ai  îa  tête  lourde  et  en  désordre.  Je  n'ai  presque 
pas  dormi  de  la  nuit.  Je  n'ai  fait  que  me  retourner 
dans  mon  lit,  tandis  que  se  retournait  sans  cesse  dans 
ma  iéte  cette  pensée  :  «  Quel  était  le  bourreau  masqué 
qui  décapita  Charles  Ier  à  Whitehall?»  Je  ne  m'en- 
dormis que  vers  le  matin  et  rêvai  qu'il  était  nuit,  que 
j'étais  seul  sur  le  Pont-Neuf  à  Paris  et  que  je  regar- 
dais les  eaux  obscures  de  la  Seine.  En  bas,  entre  les 
piies  du  pont,  parurent  des  hommes  nus,  qui  sortaient 
de  l'eau  jusqu'à  la  ceinture,  tenaient  des  lampions 
allumés  et  semblaient  chercher  quelque  chose.  Ils  me 
regardèrent  d'un  air  significatif,  et  moi  je  leur  faisais 

des  signes  de  mystérieuse  intelligence Enfin,  la 

grosse  cloche  de  Notre-Dame  sonna  et  je  m'éveillai, 
Et  maintenant,  voilà  une  heure  que  je  me  demande  ce 
que  cherchaient  ces  hommes  nus  sous  le  Pont-Neuf? 
Je  crois  que  je  le  savais  en  rêve  et  que  je  l'ai  oublié. 

Les  brillants  nuages  du  malin  promettent  un  beau 
jour  de  printemps.  Le  coq  chante.  Le  vieil  invalide  qui 
demeure  à  côté  de  nous  est  assis. déjà  devant  sa  porte 
et  redit  ses  chansons  napoléoniennes.  Son  petit-fils. 


DE     LA     FRAÏSCE.  2^)0 

enfant  ;uix  blonds  cheveux  bouclés,  est  également  sur 
pied.  Il  s'arrête  en  ce  moment  sous  ma  fenêtre,  tenant 
à  la  main  up.  morceau  de  sucre  qu'il  veut  faire  manger 
aux  roses.  Un  moineau  piétine  autour  de  lui  et  regarde 
lYnfant  avec  une  sorte  de  curiosité  et  d'admiration. 
Mais  arrive  précipitamment  la  mère,  belle  paysanne 
qui  prend  dans  ses  bras  l'enfant  et  l'emporte  à  la  mai- 
son pour  qu'il  ne  se  refroidisse  pas  à  l'air  du  matin. 

Pour  moi,  je  prends  la  plume  pour  vous  griffonner 
mes  idées  confuses  sur  le  théâtre  en  France,  dans  un 
style  plus  confus  encore.  Dans  ce  fouillis  d'écrivasserie, 
vous  trouverez  difficilement  quelque  chose  qui  puisse 
vous  instruire,  mon  cher  ami.  A  vous,  dramaturge  qui 
connaissez  le  théâtre  sous  toutes  ses  faces,  qui  voyez 
jusqu'en  ses  entrailles  le  comédien  comme  le  bon 
Dieu  nous  voit,  nous  autres  hommes;  à  vous  qui,  sur 
les  planches  qu'on  appelle  le  monde,  avez  jadis  vécu, 
aimé  et  souffert  comme  le  bon  Dieu ,  je  ne  pourrai 
guère  dire  rien  de  plus  neuf  sur  le  théâtre  français  que 
sur  le  théâtre  allemand  !  Je  me  borne  à  risquer  quelques 
observations  pour  mériter  de  vous  un  signe  de  tête 
bienveillant. 

J'espère  que ,  par  la  môme  raison ,  vous  aurez  ap- 
prouvé les  idées  de  ma  lettre  précédente  sur  la  comédie 


260  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

française.  Le  désaccord  moral  entre  le  mari  et  la 
femme  est,  en  France,  le  fumier  et  l'engrais  le  plus 
fécondant  pour  la  comédie.  Le  mariage,  ou  plutôt 
l'adultère  est  le  point  de  départ  de  toutes  ces  fusées 
comiques  qui  s'élèvent  avec  tant  d'éclat,  mais  laissent 
derrière  elles  de  mélancoliques  ténèbres,  sinon  une 
odeur  repoussante.  La  vieille  religion  catholique,  qui 
sanctionnait  le  mariage  et  menaçait  de  l'enfer  l'époux 
infidèle,  est  éteinte  avec  les  feux  de  l'enfer.  La  morale, 
qui  n'est  autre  chose  que  la  religion  passée  dans  les 
mœurs,  a  perdu  ainsi  toutes  ses  racines  vitales  et  s'ac- 
croche maintenant,  maussade  et  flétrie,  aux  perches 
desséchées  de  la  raison,  qu'on  lui  a  plantées  pour 
support  à  la  place  de  la  religion.  Mais  cette  chétive  et 
piteuse  morale,  sans  racines  religieuses,  appuyée  sur 
la  seule  raison ,  n'est  pas  convenablement  respectée 
ici.  La  société  ne  rend  hommage  qu'aux  convenances, 
qui  sont  l'apparence  de  la  morale,  le  soin  à  éviter  tout 
ce  qui  peut  produire  un  scandale  public.  Je  dis  scan- 
dale public  et  non  secret,  car  tout  scandale  non  appa- 
rent n'existe  pas  pour  la  société.  Elle  ne  punit  le 
péché  que  dans  le  cas  où  les  langues  murmurent  trop 
haut.  Encore  se  trouve-t-il  certains  tempéraments  d'in- 
dulgence. La  pécheresse   n'est   complètement  cou- 


PE    LA    FRANCE.  2G1 

damnée  que  lorsque  son  mari  prononce  lui-même  la 
sentence.  Les  portes  des  salons  s'ouvrent  à  deux  bat- 
tants devant  la  Messaline  la  plus  décriée,  tant  que  son 
bélier  conjugal  marche  patiemment  à  ses  côtés.  Mais 
la  jeune  fille  qu'égare  un  élan  généreux,  qui  se  livre 
aux  bras  d'un  amant  en  lui  sacritiant  le  bien  le  plus 
précieux  de  la  femme ,  est  bannie  à  perpétuité  de  la 
société.  Il  est  vrai  que  cela  arrive  rarement,  d'abord 
parce  que  les  jeunes  filles  de  ce  pays -ci  n'aiment 
jamais,  et  qu'en  cas  d'amour  elles  tâchent  de  se  marier 
le  plus  tôt  possible  pour  jouir  de  cette  liberté  que  les 
mœurs  n'accordent  qu'aux  femmes  mariées.  Voilà  la 
différence  essentielle.  Chez  nous,  en  Allemagne 
comme  en  Angleterre  et  dans  les  autres  pays  germa- 
niques, on  accorde  aux  jeunes  filles  toute  la  liberté 
possible ,  tandis  que  les  femmes  mariées  entrent  sous 
la  dépendance  la  plus  absolue  et  sous  la  surveillance 
la  plus  sévère  de  leurs  maris.  En  France,  c'est,  comme 
je  l'ai  dit,  le  contraire  qui  arrive  :  les  jeunes  filles  de- 
meurent dans  une  retenue  claustrale  jusqu'à  ce  qu'elles 
se  marient.  Dans  le  monde,  c'est-à-dire  dans  le  salon^ 
elles  restent  assises  en  silence  et  Ton  s'en  occupe  fort 
peu ,  car  il  est  de  mauvais  ton  et  maladroit  de  faire  la 
cour  à  une  demoiselle. 


262  ŒUVRES    DE    HENRI    ÉlKîftR. 

Voilà  la  différence  essentielle.  Nous  autres  Alle- 
mands, comme  nos  voisins  germaniques ,  surtout  ios 
Anglais,  nous  offrons  notre  hommage  à  la  jeune  per- 
sonne non  mariée;  elle  est  la  femme  que  chantent  nos 
poètes.  Chez  les  Français  au  contraire,  c'est  la  re- 
mariée qui  est  objet  d'amour  dans  la  vie  réelle  cbnime* 
dans  l'art. 

Je  viens  d'indiquer  un  fait  qui  établit  une  différence 
radicale  entre  la  tragédie  française  et  la  tragédie  alle- 
mande. Les  héroïnes  de  la  tragédie  allemande  sont 
toujours  de  jeunes  filles;  en  France,  ce  sont  toujours 
des  femmes  mariées,  et  les  complications  qui  en  ré- 
sultent ouvrent  peut-être  un  champ  plus  vaste  à  l'ac- 
tion et  à  la  passion. 

Louer  aux  dépens  de  l'autre  Tune  de  ces  deux  tra- 
gédies ,  l'allemande  ou  la  française  ,  est  une  idée  qui 
ne  me  viendra  jamais.  La  littérature  et  l'art  de  chaque 
pays  sont  le  produit  de  conditions  qu'on  ne  doit  ; 
perdre  de  vue  quand  il  s'agit  de  les  apprécier.  Le 
mérite  des  tragédies  allemandes,  comme  celles  de 
Goethe,  Schiller,  Kleist,  Immermann ,  Grab.be, 
Oehlenschlaeger .  Uhland,  Grillparzer,  Werner  et 
autres  grands  poètes ,  consiste  plus  dans  la  poésie  que 
dans  l'action  et  dans  la  passion.  Toute  précieuse  que 


DE    LA    FRANCE.  2G& 

Éfoît  la  poésie,  elle  agit  pourtant  plus  sur  le  lecteur 
solitaire  tjûè  sur  une  grande  assemblée.  Ce  qui,  au 
th  Vitre,  entraîne  la  masse  des  spectateurs,  est  juste- 
ment l'ai  lion  et  la  passion,  et  c'est  là  qu'excellent  les 
poètes  tragiques  français.  Les  Français,  par  leur  na- 
ture, sont  plus  agissants  et  plus  passionnés  que  nous, 
et  il  est  difficile  de  décider  si  c'est  l'activité  innée  qui 
Fait  ressortir  la  passion  chez  eux  plus  que  chez  nous, 
ou  si  c'est  la  passion  naturelle  qui  donne  à  leurs  ac- 
tions un  caractère  plus  ardent  et  à  toute  leur  vie  une 
forme  plus  dramatique  qu'à  la  nôtre,  dont  les  eaux 
coulent  doucement  dans  le  lit  encaissé  de  l'usage,  et  an- 
noncent plus  de  profondeur  que  d'agitation.  Bref,  la  vie  „ 
en  France  est  plus  dramatique,  et  le  théâtre,  miroir  de 
la  vie,  présente  au  plus  haut  degré  l'action  et  la  passion. 
La  passion,  telle  qu'elle  s'agite  dans  la  tragédie  fran- 
çaise ,  continuelle  tempête  de  sentiments ,  alternative 
incessante  d'éclairs  et  de  tonnerre ,  fièvre  éternelle  de 
la  sensibilité,  est  bien  appropriée  aux  besoins  du  pu- 
blic français  Pour  le  public  allemand  au  contraire,  il 
faut  motiver  d'abord  longuement  les  violents  écarts 
de  la  passion,  puis  intercaler  des  parties  reposées  qui 
remettent  doucement  le  spectateur,  ménager  à  notre 
sprït  et  à  nos  sentiments  quelques  temps  d'arrêt,  pour 


2G-i  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

que  nous  puissions  être  émus  à  notre  aisé  et  sans 
brusquerie.  Dans  un  parterre  allemand  sont  établis  des 
citoyens  et  des  fonctionnaires  pacifiques  qui  veulent 
digérer  en  paix  leur  choucroute,  et  dans  les  loges  sont 
assises  les  jeunes  filles  aux  yeux  bleus,  belles  âmes 
blondes  qui  ont  apporté  au  théâtre  leur  tricot  ou  tout 
autre  ouvrage  d'aiguille  et  veulent  se  perdre  douce- 
ment dans  les  rêves  du  cœur  sans  laisser  échapper 
une  maille.  Et  tous  les  spectateurs  ont  cette  vcrto 
allemande,  vertu  innée  ou  apprise,  la  patience.  O.i  se 
rend  encore  chez  nous  au  spectacle  pour  juger  le  jeu 
des  comédiens,  ou,  comme  on  le  dit  chez  nous ,  !V.c~ 
complissement  de  leur  mission  artistique,  et  c'est  :à 
le  sujet  de  la  conversation  dans  nos  salons  et  dan;  ;es 
journaux.  Un  Français  va  au  théâtre  pour  voir  la  pièce 
et  chercher  les  émotions.  L'action  fait  oublier  ceux 
qui  la  représentent,  et  il  n'est  guère  question  d'eux. 
C'est  l'agitation  qui  pousse  le  Français  au  spectacle, 
et  le  calme  est  ce  qu'il  demande  le  moins.  Si  l'auteur 
lui  laissait  une  seule  minute  de  recueillement,  il  serait 
capable  d'appeler  Azor,  c'est-à-dire  de  siffler.  L'im- 
portant pour  le  poëte  dramatique  en  France,  est  de 
s'arranger  pour  que  le  public  ne  puisse  ni  rentrer  en 
lui-même  ni  respirer,  pour  que  les  émotions  se  suivras 


DE     LA     FRANCE.  265 

coup  sur  coup,  pour  que  l'amour,  la  haine,  la  jalousie, 
l'ambition,  l'orgueil,  le  point  d'honneur,  enfin  tous 
les  sentiments  passionnés  déjà  déchaînés  dans  la  vie 
réelle  des  Français,  fassent  explosion  sur  les  planches 
avec  plus  de  violence  encore! 

Mais,  pour  juger  si  l'exagération  de  là  passîon  est 
trop  forte  dans  un  drame  français,  si  toutes  les  limites 
n'y  sont  point  dépassées,  il  faut  connaître  profondé- 
ment la  nature  française  qui  a  posé  devant  le  poëte. 
Pour  soumettre  les  pièces  françaises  à  une  critique 
équitable,  on  doit  leur  appliquer  une  mesure  française 
et  non  allemande.  Les  passions  qui  nous  paraissent 
complètement  outrées ,  quand ,  dans  un  coin  paisible 
de  la  tranquille  Allemagne ,  nous  voyons  ou  lisons  un 
drame  français,  sont  peut-être  l'expression  sincère  de 
la  vie  réelle ,  et  ce  qui  nous  révolte  comme  faux  sous 
la  forme  théâtrale,  arrive  tous  les  jours,  à  tout  instant, 
à  Paris,  dans  la  réalité  la  plus  bourgeoise.  Non,  il  est 
impossible  en  Allemagne  de  se  faire  une  idée  de  cette 
passion  française.  Nous  voyons  les  actes,  nous  enten- 
dons les  paroles ,  mais  ces  actes  et  ces  paroles  nous 
jettent  dans  l'étonnement ,  et  s'ils  éveillent  en  nous 
quelque  lointaine  lueur,  jamais  ils  ne  nous  donnent 
une  connaissance  exacte  des  sentiments  dont  ils  sont 


266  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

l'expression.  Celui  qui  veut  savoir  ce  que  c'est  que  la 
brûlure,  doit  mettre  sa  main  au  feu.  La  vue  d'un  brûlé 
nous  apprend  peu  de  chose,  et  rien  ne  serait  plus  insuf- 
fisant que  de  vouloir  connaître  la  nature  de  la  flamme 
par  les  ouï-dire  ou  par  des  livres.  Des  gens  qui  vivent 
au  pôle  nord  du  genre  humain  ne  peuvent  se  figurer 
avec  quelle  facilité  les  cœurs  s'enflamment  dans  le 
brûlant  climat  de  la  société  française,  et  combien,  par 
exemple,  dans  les  journées  de  juillet,  les  têtes  gagnent 
de  cuisants  coups  de  soleil.  Entendons-nous  leurs  cris, 
voyons- nous  les  contractions  de  leurs  figures,  quand 
ces  flammes  leur  consument  le  cerveau  et  le  cœur, 
nous  sommes  presque  ébahis,  nous  autres  Allemands, 
et  nous  secouons  la  tête  et  déclarons  tout  cela  mons- 
truosité et  même  déraison. 

Gomme  nous  ne  pouvons  comprendre  en  Allemagne 
cet  orage  continuel  et  cette  âpreté  de  passion  dans  les 
œuvres  des  poètes  français,  les  Français  trouvent  aus^i 
inconcevable  cette  calme  existence  intime,  cette  vie 
rêveuse  de  souvenir  et  de  pressentiment  qui  perce 
partout  dans  les  créations  les  plus  passionnées  des 
écrivains  allemands.  Des  hommes  qui  pensent  au  jour 
le  jour,  qui  accordent  toute  valeur  au  présent  et  en 
profitent  avec  la  plus  étonnante  facilité,  de  tels  hommes 


DE    LA    FRANCE.  £67 

n'entendent  rien  au  sentiment  d'un  peuple  qui  n'a 
qu'hier  et  demain  et  ne  ^'inquiète  nullement  d'aujour- 
d'hui ,  qui  no  cesse  de  se  rappeler  le  passé  et  de  pres- 
senti* l'avenir,  sans  jamais  saisir  l'occasion  présente, 
en  amour  comme  en  politique.  Ils  nous  regardent  avec 
surprise,  nous,  Allemands,  qui  souvent  passons  sept 
années  à  implorer  les  bleus  regards  de  la  bien- aimée 
avant  d'oser  entourer  sa  taille  d'un  bras  résolu.  ïis 
nous  regardent  avec  surprise  étudier  l'histoire  com- 
plète de  la  révolution  française ,  y  compris  tous  les 
commentaires,  en  attendant  les  derniers  suppléments, 
avant  de  traduire  en  allemand  ce  travail,  avant  de  pu- 
blier une  édition  magnifique  des  droits  de  l'homme, 
avant  de  faire  éprouver  à  un  Cumberland.  .  .  . 

0  chien!  ô  chien!  tu  n'es  pas  sain;  tu  es  maudit 
pour  toujours,  on  te  le  dit.  Contre  ta  morsure,  que  ie 
Seigneur  m'assure,  ainsi  que  son  divin  fils,  mon  sau- 
veur Jesus-Christ  !  Amen. 


QUATRIEME     LETTRE, 
•       *••        •        •        •        ••'•■•••••• 

Ce  matin,  mon  cher  ami,  je  suis  dans  une  disposition 
singulièrement  tendre.  Le  printemps  exerce  sur  moi 


208  ŒUVRES    DE     II  EN  M    HEINE. 

une  influence  tout  étrange.  Le  jour,  je  suis  abasourdi 
et  mon  âme  sommeille.  Mais  la  nuit  je  suis  tellement 
surexcité  que  je  ne  puis  m  endormir  qu'aux  approches 
du  matin ,  et  alors  je  suis  enveloppé  par  les  songes  les 
plus  péniblement  délicieux.  0  bonheur  douloureux! 
de  quelle  étreinte  cuisante  tu  m'enlaçais  il  y  a  quel- 
ques heures!  je  rêvais  d'elle,  d'elle  que  je  ne  veux, 
que  je  ne  dois  pas  aimer,  et  dont  pourtant  l'amoureuse 
pensée  fait  ma  secrète  félicité.  C'était  à  sa  campagne, 
dans  sa  petite  chambre  au  jour  voilé  où  les  grands 
lauriers  roses  dépassent  la  hauteur  du  balcon.  La 
fenêtre  était  ouverte;  la  lune  brillante  semblait  venir 
à  nous  et  projetait  ses  rayons  argentés  sur  ses  bras 
blancs  qui  m'enlaçaient.  Nous  nous  taisions  et  ne 
rêvions  qu'à  notre  douce  misère.  Sur  les  murs  se 
jouaient  les  ombres  des  arbres  dont  les  fleurs  exha- 
laient des  parfums  étourdissants.  Dans  le  jardin  ré- 
sonnait d'abord  au  loin  et  plus  près  ensuite  la  voix 
d'un  violon.  C'étaient  des  sons  lents,  longuement 
soutenus,  tantôt  tristes,  tantôt  joyeux,  quelquefois 
sanglotants,  quelquefois  aussi  grondants,  mais  tou- 
jours flatteurs,  beaux  et  vrais —  Qu'est-ce-ci  ?  mur- 

murai-je  à  voix  basse.  —  C'est  mon  frère  qui  joue  du 
violon,  répondit-elle.  Mais  bientôt  après  ïe  violon  se 


DE     LA     FRANCK.  209 

tut ,  et  nous  entendîmes  à  sa  place  les  soupirs  d'une 
flûte  qui  vibraient  si  soumis,  si  désolés,  qu'ils  remplis- 
saient lame  d'un  frisson  mystérieux,  qu'ils  vous  fai- 
saient penser  aux  choses  les  plus  affreuses,  à  la  vie 
sans  amour,  à  la  mort  sans  résurrection ,  aux  larmes 
qu'on  ne  peut  pleurer.  —  Qu'est-ce-ci?  murmurai-je  à 
voix  basse.  —  C'est  mon  mari  qui  joue  de  la  flûte, 
répondit-elle. 

Mon  cher  ami,  le  réveil  est  encore  pire  que  le  rêve. 

Que  les  Français  sont  heureux  !  Ils  ne  rêvent  pas  du 
tout,  j'en  ai  la  certitude;  et  cette  circonstance  explique 
pourquoi  ils  agissent  avec  une  sûreté  si  éveillée  pen- 
dant le  jour  et  ne  s'engagent  point  en  des  pensées  et 
des  sentiments  nébuleux  et  crépusculaires,  dans  l'art 
comme  dans  la  vie.  Dans  les  tragédies  Je  nos  grands 
poètes  allemands,  le  songe,  la  rêverie,  le  pressenti- 
ment jouent  un  rôle  important,  dont  les  poètes  tra- 
giques français  n'ont  pas  la  moindre  idée.  Tout  ce 
qu'on  voit  en  ce  genre  dans  les  ouvrages  modernes  en 
France,  ne  répond  ni  aux  sentiments  de  l'auteur  ni  à 
ceux  du  public.  Cela  n'est  que  senti  à  la  suite  des  Alle- 
mands, et  même,  en  fin  de  compte,  il  n'y  a  là  qu'un 
pauvre  larcin.  Car  les  Français  ne  se  bornent  point  à 
commettre  des  plagiats  de  pensées  et  d'images  poé- 


270  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

tiques ,  d'idées  et  d'aperçus ,  ils  nous  volent  aussi  nos 
émotions,  nos  intimes  dispositions,  notre  âme;  ils 
commettent  des  plagiats  de  sentiment.  On  s'en  aper- 
çoit principalement  chez  ceux  d'entre  eux  qui  copient 
le  radotage  religieux  de  l'école  catholico-romantique 
du  temps  des  Schlegel. 

Les  Français,  sauf  des  exceptions  rares,  ne  peuvent 
mentir  à  leur  éducation.  Ils  sont  tous  plus  ou  moins 
matérialistes,  selon  qu'ils  ont  reçu  plus  ou  moins 
longtemps  cette  éducation  française ,  produit  de  la 
philosophie  matérialiste.  Aussi  le  charme  de  la  naï- 
veté, le  langage  secret  de  l'âme,  l'intuition  révélatrice, 
là  faculté  de  s'identifier  avec  la  nature  sont  interdits  à 
leurs  poètes.  Ils  n'ont  que  la  réflexion,  la  passion  et 
la  sentimentalité. 

J'ai  bien  envie  à  ce  propos  de  risquer  ici  une  obser- 
vation qui  peut  faire  apprécier  beaucoup  de  nos  au- 
teurs allemands.  La  sentimentalité  est  un  produit  du 
matérialisme.  Le  matérialiste  porte  en  effet  dans  l'âme 
la  conscience  vague  que  tout  n'est  pas  matière  en  ce 
monde.  Son  entendement  limité  a  beau  lui  démontrer 
îa  matérialité  de  toutes  choses,  son  âme  se  révolte  par 
instinct.  Parfois  il  est  secrètement  tourmenté  du  be- 
soin de  reconnaître  dans  les  choses  une  origine  pure- 


DE    LA    FIIANCE.  271 

mont  spirituelle,  et  ces  désirs,  ces  besoins  vagues 
produisent  cette  vague  affection  que  nous  appelons 
sentimentalité.  La  sentimentalité  est  le  désespoir  de 
la  matière  qui,  ne  pouvant  se  suffire,  rêve,  dans  un 
désir  indécis  et  mal  arrêté,  à  une  sphère  meilleure. 
Et  dans  le  fait ,  j  ai  trouvé  que  les  auteurs  sentimen- 
taux ,  vus  en  négligé  ,  ou  quand  le  vin  leur  avait  délié 
la  langue,  étaient  ceux  qui  expectoraient  le  matéria- 
lisme avec  la  grossièreté  la  plus  cynique.  Mais  le  ton 
sentimental ,  surtout  quand  il  est  galonné  de  quelques 
oripeaux  patriotiques,  moraux  et  religieux,  passe 
auprès  de  la  masse  pour  le  signe  d'un  naturel  chaste 
et  noble. 

La  France  est  le  pays  du  matérialisme.  Il  se  mani- 
feste dans  tous  les  faits  de  la  vie  publique  et  privée. 
Beaucoup  d'esprits  supérieurs,  il  est  vrai,  cherchent  à 
couper  ses  racines,  mais  ces  tentatives  arrivent  à  des 
résultats  déplorables  encore.  Dans  le  terrain  qu'ils 
labourent  ainsi „  tombent  les  semences  de  ces  erreurs 
spiritualistes,  dont  les  fruits  vénéneux  répandent  leurs 
funestes  exhalaisons  sur  la  France. 

Mon  inquiétude  s'augmente  chaque  jour  dans  la 
prévision  des  crises  que  peut  amener  cet  état  social 
de  la  France.  Si  les  Français  pensaient  ïe  moins  du 


272  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

monde  à  l'avenir,  ils  ne  pourraient  jouir  avec  calme 
de  leur  situation  actuelle.  Et  vraiment  ce  n'est  pas 
avec  calme  qu'ils  en  jouissent.  Ils  ne  s'asseyent  pas  à 
leur  aise  au  banquet  de  la  vie,  mais  se  hâtent  au  con- 
traire d'engloutir  les  mets  délicats  et  les  vins  savou- 
reux. Ils  me  rappellent  une  vieille  image  de  notre 
Bible,  où  sont  représentés  les  enfants  d'Israël  avant 
leur  départ  d'Egypte ,  célébrant  la  pâque  et  mangeant 
l'agneau  debout,  tout  prêts  pour  le  voyage  et  le 
bâton  à  la  main.  Si  les  joies  de  la  vie  nous  sont  me- 
surées avec  plus  de  parcimonie  en  Allemagne,  il  nous 
est  donné  du  moins  de  les  goûter  dans  la  tranquillité 
la  plus  confortable.  Nos  jours  coulent  doucement, 
comme  un  cheveu  qu'on  traîne  dans  le  lait. 

Cette  dernière  comparaison,  mon  cher  Lewald, 
n'est  pas  de  moi,  mais  d'un  vieux  rabbin.  Je  l'ai  lue 
naguère  dans  une  chrestomathie  de  poésies  thalmu- 
distes ,  où  le  rabbin  comparait  la  vie  du  juste  à  un 
cheveu  qu'on  traîne  dans  le  lait.  J'ai  d'abord  rechigné, 
quelque  peu  à  cette  image;  car  rien  n'agit  d'une  façon 
plus  nauséabonde  sur  mon  estomac  qu'un  cheveu 
dans  le  lait  quand  je  prends  mon  café,  et  précisément 
un  long  cheveu  qu'on  y  pût  traîner,  comme  la  vie  du 
juste  !  Mais  c'est  là  une  idiosyncrasie  à  moi.  Je  veux 


DE     LA    FRANCE.  273 

absolument  m'accoutumer  à  cotte  figure  et  l'employer 
à  toute  occasion.  Un  écrivain  ne  doit  point  se  sou- 
mettre à  sa  subjectivité;  il  doit  être  capable  d'écrire 
tout ,  dût-il  lui  en  arriver  mal. 

La  vie  d'un  Allemand  ressemble  à  un  cheveu  qu'on 
traîne  dans  le  lait.  On  pourrait  même  rendre  la  com- 
paraison plus  parfaite  encore ,  si  Ton  disait  :  Le 
peuple  allemand  ressemble  à  une  queue  de  trente 
millions  de  cheveux  tressés  qui  nage  paisiblement 
dans  un  grand  pot  de  lait.  Je  pourrais  conserver  la 
moitié  de  l'image  et  comparer  la  vie  française. à  un 
pot  de  lait  où  sont  tombées  des  milliers  et  des  millions 
de  mouches  qui  cherchent  à  s'élever  sur  le  dos  les 
unes  des  autres  et  finissent  par  se  noyer  toutes,  à  l'ex- 
ception de  quelques-unes  qui ,  par  effet  du  hasard  ou 
de  l'adresse,  ont  pu  atteindre  le  bord  du  pot  et  s'y 
traînent  à  sec,  mais  avec  les  ailes  mouillées. 

Je  n'ai  fait  ici,  pour  des  raisons  particulières,  que 
peu  d'obervations  sur  l'état  social  des  Français.  Nul 
homme  ne  peut  deviner  comment  se  résoudront  les 
complications  actuelles.  Peut-être  la  France  arrive- 
t-elle  à  une  effroyable  catastrophe.  Ceux  qui  com- 
mencent une  révolution  en  sont  d'ordinaire  les  vic- 
times, et  ce  sort  atteint  les  peuples  aussi  bien  oue  les 


374  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

individus.  Le  peuple  français,  qui  a  commencé  la 
grande  révolution  de  l'Europe,  est  peut-être  en  train 
de  périr,  tandis  que  les  nations  qui  le  suivront  récol- 
teront les  îruits  de  son  martyre  héroïque. 

Espérons  pourtant  que  je  me  trompe.  Le  peuple 
français  est  le  chat  qui  ne  se  casse  jamais  le  cou ,  de 
quelque  hauteur  qu'il  puisse  tomber,  mais  se  retrouve 
au  contraire  sur  ses  pattes. 

A  vrai  dire,  mon  cher  Lewald,  j'ignore  s'il  est 
prouvé  en  histoire  naturelle  que  les  chats  retombent 
toujours  sur  leurs  quatre  pattes  sans  se  faire  mal , 
comme  je  l'ai  entendu  dire  dans  mon  enfance.  Je 
voulus  alors  faire  moi-même  l'expérience,  et  grimpai 
sur  le  toit  avec  notre  chat,  que  je  précipitai  de  cette 
hauteur  dans  la  rue.  Par  malheur,  un  cosaque  passait 
en  ce  moment  devant  la  maison;  le  pauvre  chat  tomba 
justement  sur  le  fer  de  sa  lance,  et  le  cosaque  trotta 
gaiement  avec  un  chat. embroché.  —  S'il  est  donc  vrai 
que  les  chats  retombent  toujours  sans  dommage  sur 
leurs  pattes,  il  faut  au  moins  qu'en  pareil  cas  ils  pren- 
nent garde  aux  lances  des  cosaques. 

Jai  dit,  dans  ma  lettre  précédente,  que  ce  n'est 
point  k  situation  politique  qui  favorise  la  comédie 
plus  en  France  qu'en  Allemagne.  Gela  s'applique  aussi 


DF.    LA    FRANCE.  275 

tragédie.  Je  vais  môme  jusqu'à  soutenir  que  fétat 
jiolii:   ue  de  la  France  est  contraire  à  la  tragédie  fraa- 

.  Le  poète  tragique  a  besoin  de  croire  à  l'hé- 
roïsme, et  cela  est  tout  à  fait  impossible  dans  un  pays 
:ài  régnent  la  liberté  de  la  presse,  le  gouvernement 
représentatif  et  la  bourgeoisie.  Car  la  liberté  de  la 
presse,  qui  éclaire  chaque  matin  de  la  lumière  la  plus 
criarde  les  côtés  humains  d'un  héros, dépouille  sa  tête 
de  ce  nimbe  salutaire  qui  lui  assure  le  respect  aveugle 
du  peuple  et  du  poëte.  Je  ne  ferai  point  remarquer  qu'en 
France  le  républicanisme  fait  servir  la  liberté  de  la 
presse  à  rabaisser  par  le  persifflage  ou  par  la  médi- 
sance toute  grandeur  et  à  dessécher  tout  enthousiasme 
pour  les  personnes.  Cette  soif  de  dénigrement  s'ailie 
bien  au  régime  représentatif,  système  de  méfiances 
.et  de  fictions,  qui  ajourne  plus  qu'il  n'avance  la  cause 
de  la  liberté  et  ne  laisse  saillir  aucune  grande  person- 
nalité ni  dans  le  peuple  ni  sur  le  trône;  car  ce  sys- 
tème .  parodie  d'une  véritable  représentation  des 
intérêts  nationaux,  mélange  de  petites  intrigues  élec- 
torales, d°  petites  envies,  de  petites  vertus,  d'insolence 
publique,  de  vénalité  secrète  et  de  mensonge  officiel , 
démoralise  les  rois  tout  autant  que  les  peuples.  Les 

sont  obligés  ici  de  jouer  la  comédie,  de  répondre 


276  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

à  un  insignifiant  bavardage  par  des  lieux  communs 
plus  vides  encore ,  de  sourire  gracieusement  à  leurs 
ennemis,  de  sacrifier  leurs  amis,  d'agir  toujours  indi- 
rectement et  par  une  éternelle  abnégation  d'eux- 
mêmes,  d'étouffer  dans  leur  poitrine  les  élans  d'un 
cœur  royal.  Ce  rapetissement  de  toute  grandeur,  cet 
anéantissement  radical  de  l'héroïsme,  sont  surtout 
l'œuvre  de  cette  bourgeoisie  qui  est  arrivée  au  pou- 
voir en  France  par  la  chute  de  l'aristocratie  de  nais- 
sance ,  et  qui  a  fait  triompher  ses  étroites  et  froides 
idées  boutiquières  dans  toutes  les  sphères  de  la  vie.  Il 
se  passera  peu  de  temps  avant  que  tout  sentiment, 
toute  idée  héroïque  arrive  à  devenir  ridicule  en 
France,  sinon  à  périr  complètement.  Je  n'ai  certes 
pas  envie  de  regretter  l'ancien  régime  du  privilège 
nobiliaire;  car  ce  n'était  que  putréfaction  peinte,  ca- 
davre fardé  et  parfumé,  qu'on  n'avait  plus  qu'à  des- 
cendre paisiblement  ou  à  jeter  de  force  dans  sa 
tombe ,  au  cas  où  il  eût  voulu  continuer  une  existence 
mensongère  et  se  révolter  contre  son  enterrement. 
Mais  le  régime  nouveau,  qui  a  pris  la  place  de  l'ancien, 
est  bien  plus  repoussant  encore,  et  nous  devons 
trouver  bien  autrement  insupportable  cette  grossièreté 
sans  vernis,  oette  vie  dénuée  de  parfum «  cette  indus- 


«JE     LA    FRANCE.  277 

triouso  chevalerie  d'argent,  cette  garde  nationale, 
cette  pour  année  qui  vous  trappe  avec  la  baïonnette 
intelligente  quand  vous  osez  soutenir  que  le  gouver- 
nement du  monde  n'appartient  qu'au  génie,  à  la 
beauté,  à  l'amour  et  à  la  force.  Les  hommes  de  peu- 
set1,  si  infatigables  pendant  le  xvme  siècle  à  préparer 
la  révolution  en  France,  rougiraient  s'ils  voyaient 
comme  l'intérêt  personnel  bâtit  ses  misérables  ca- 
banes sur  l'emplacement  des  palais  renversés,  et 
comme  de  ces  cabanes  sort  une  aristocratie  nouvelle 
qui ,  plus  déplaisante  que  l'ancienne ,  ne  cherche 
même  pas  à  se  légitimer  par  une  idée,  par  la  foi  à  la 
vertu  héréditaire,  mais  trouve  sa  dernière  raison  dans 
des  acquisitions  qu'on  doit  ordinairement  à  un  étroit 
esprit  de  chiffres,  sinon  aux  plus  ignobles  qualités. 

Quand  on  examine  attentivement  cette  aristocratie, 
on  découvre  pourtant  des  analogies  entre  elle  et  l'aris- 
tocratie ancienne,  telles  que  celle-ci  se  montra  dans  les 
temps  qui  précédèrent  sa  mort.  Le  privilège  de  la 
naissance  s'appuyait  alors  sur  des  papiers  qui  prou- 
vaient, non  l'excellence  des  aïeux,  mais  leur  nombre. 
C'était  une  sorte  de  papier-monnaie  de  naissance,  qui 
donnait  aux  nobles,  sous  Louis  XV  et  sous  Louis  XVI, 

leur  valeur  légale ,  et  les  classait  à  différents  degrés 

16 


278  ŒUVRES  DE  HENRI  HEINE 

de  considération ,  comme  le  papier  commercial  d'au- 
jourd'hui assigne  aux  industriels,  sous  Louis-Philippe, 
leur  valeur  et  leur  rang.  C'est  la  Bourse  qui  décide  ici 
de  la  dignité  et  du  rang  auxquels  donnent  droit  ces 
titres  de  papier,  et  elle  fait  dans  cette  besogne  preuve 
d'une  conscience  égale  à  celle  du  généalogiste  juré 
qui,  dans  le  siècle  dernier,  examinait  le  diplôme  dont 
le  noble  arguait  pour  prouver  sa  qualité. 

CINQUIÈME    LETTRE. 

Mon  voisin,  le  vieux  grenadier,  est  assis  aujourd'hui 
tout  pensif  devant  sa  porte  ;  il  lui  arrive  parfois  de 
commencer  quelqu'un  de  ses  vieux  refrains  bonapar- 
tistes ç  mais  l'émotion  lui  coupe  la  voix;  ses  yeux  sont 
rouges,  et,  selon  toute  apparence,  le  vieux  grognard  a 
pleuré» 

C'est  qu'il  est  allé  hier  chez  Franconi ,  où  il  a  vu  ia* 
bataille  d'Austerlitz.  A  minuit,  il  a  quitté  Pans,  et  les 
souvenirs  dominaient  tellement  son  âme,  qu'il  a  passé 
presque  toute  la  nuit  à  marcher  comme  en  état  de 
somnambulisme  :  il  s'est  trouvé  tout  étonné  d'arriver 
ce  matin  au  village.  Il  m'a  exposé  tous  les  défauts  de 
la  pièce  ;  car  il  était  en  personne  à  Auslerlitz ,  ou  le 


DE     LA     F  RANCI'..  279 

froid  était  si  rude  que  son  fusil  gelait  à  ses  doigts  :  à 
Franeoni,  au  contraire,  la  chaleur  était  insupportable. 
Il  a  été  très-content  de  la  fumée  de  la  poudre,  qui 
était  bien  rendue ,  et  aussi  de  l'odeur  des  chevaux. 
Seulement  il  assure  qu'à  Austerlitz  la  cavalerie  ri^àvait 
pas  d'azelans  aussi  bien  dressés.  Il  n'a  pu  vérifier  si 
les  manœuvres  d'infanterie  étaient  exactes,  parce 
qu'à  Austerlitz,  comme  dans  toute  bataille,  la  fumée 
était  si  épaisse,  qu'on  voyait  à  peine  ce  qui  se  passait 
dans  le  voisinage.  Mais  chez  Franeoni,  la  fumée  était 
parfaite ,  à  ce  que  dit  te  vieux ,  et  elle  lui  tomba  si 
agréablement  sur  la  poitrine,  qu'il  a  été  guéri  du 
rhume  qui  le  faisait  tousser  si  fort  ces  jours  derniers. 
—  Et  l'empereur?  lui  dis-je.  —  L'empereur,  répliqua 
le  vieux,  il  était  toujours  de  même,  comme  lorsqu'il 
vivait ,  en  petite  redingote  grise ,  avec  son  petit  cha- 
peau, et  le  cœur  me  battait  dans  la  poitrine.  Hélas  ! 
l'empereur,  ajouta-t-il ,  Dieu  sait  combien  je  l'aime; 
j'ai  été  souvent  au  feu  pour  lui  dans  cette  vie,  et  il 
faut  que  j'aille  encore  au  feu  pour  lui  après  ma 
mort. 

Ricou ,  c'est  le  nom  du  bonhomme ,  prononça  ces 
dernières  paroles  d'un  ton  sombre  et  mystérieux,  et 
ce  n'était  pas  la  première  fois  que  je  l'entendais  dire 


280  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

qu'il  irait  dans  l'enfer  pour  l'empereur.  Comme  je  le 
pressai  bien  sérieusement  aujourd'hui  de  m'expliquer 
ces  paroles,  il  me  raconta  l'effroyable  histoire  que 
vous  allez  lire. 

Quand  Napoléon  fit  enlever  de  Rome  le  pape  Pie  VI 
qu'il  fit  conduire  à  Savone,  Ricou  lit  partie  d'une 
compagnie  de  grenadiers  qui  gardèrent  le  saint-père 
dans  ce  château  fort.  On  accorda,  dans  les  commen- 
cements, mainte  liberté  au  pape.  II  pouvait,  sans 
obstacle,  sortir  de  ses  appartements  à  l'heure  qu'il  lui 
plaisait,  et  se  rendre  à  la  chapelle  du  château  pour  y 
célébrer  la  messe.  Quand  il  passait  alors  par  la 
grande  salle  où  se  tenaient  les  grenadiers  impériaux, 
il  étendait  la  main  vers  eux  et  leur  donnait  sa  béné- 
diction. Mais  un  matin,  les  grenadiers  reçurent  la 
consigne  expresse  de  garder  plus  sévèrement  à  l'ave- 
nir la  porte  des  appartements  pontificaux  et  d'inter- 
dire au  pape  le  passage  dans  la  grande  salle.  Le  sort 
voulut  malheureusement  que  ce  fût  Ricou  qu'on 
chargea  d'exécuter  cet  ordre ,  lui  qui  était  né  en  Bre- 
tagne, conséquemment  archi- catholique,  et  voyait 
dans  le -pape  prisonnier  le  vrai  vicaire  de  Jésus-Christ. 
Le  pauvre  Ricou  était  donc  en  faction  devant  les 
appartements  du  pape ,  quand  celui-ci  voulut,  comme 


DE     LA    FRANCE.  281 

à  l'ordinaire ,  traverser  la  grande  salle  pour  aller  dire 
la  messe.  Mais  Ricou  se  mit  en  travers  et  déclara 
qu'il  avait  la  consigne  de  ne  pas  laisser  passer  le 
saint-père.  En  vain  quelques  prêtres  de  la  suite  vou- 
lurent parler  à  son  cœur  et  lui  faire  comprendre 
quel  crime  c'était,  quel  péché  digne  de  la  damnation 
éternelle    que   d'empêcher    Sa    Sainteté,    chef    de 

l'Église,  de  dire  la  messe Mais  Ricou  demeura 

inébranlable;  il  invoqua  toujours  l'impossibilité  de 
violer  sa  consigne,  et,  comme  le  pape  n'en  voulait  pas 
moins  passer  outre,  il  s'écria  résolument  :  —  Au  nom 
de  l'Empereur  !  et  il  le  fit  reculer  avec  la  baïonnette. 
Quelques  jours  après,  la  sévère  défense  fut  levée,  et  le 
pape ,  comme  auparavant ,  put  traverser  la  grande 
salle  pour  aller  dire  sa  messe.  Il  redonna  sa  bénédic- 
tion aux  assistants ,  en  exceptant  seulement  le  pauvre 
Ricou,  qu'il  regarda  toujours  sévèrement  depuis  et 
auquel  il  tournait  le  dos  quand  il  étendait  sa  main 
bénissante.  —  Et  pourtant  je  ne  pouvais  faire  autre- 
ment, ajoutait  le  vieil  invalide  en  me  contant  cette 
(épouvantable  histoire,  je  ne  pouvais  faire  autrement, 
j'avais  ma  consigne.  Il  [allait  obéir  à  l'empereur,  et, 
sur  son  ordre ,  j'aurais  passé  ma  baïonnette  dans  le 

ventre  au  Père  éternel  lui-même. 

46. 


282  ŒUVRES     DÉ     HENRI     HEINE. 

J'assurai  le  pauvre  homme  que  l'empereur  était 
responsable  de  tous  les  péchés  de  la  Grande- Armée  5 
mais  qu'il  n'en  souffrirait  guère,  parce  qu'aucun  diable 
d'enfer  n'oserait  toucher  Napoléon.  Le  vieux  goûta 
fort  cet  avis  et  me  raconta  comme  à  l'ordinaire,  avec 
une  loquacité  enthousiaste,  les  magnificences  de  l'em- 
pire, de  l'époque  impériale,  où  tout  ruisselait  d'or,  où 
tout  fîorissait,  tandis  qu'aujourd'hui  tout  avait  l'air 
tléiri  et  décoloré. 

Ce  temps  fut-il  réellement  en  France  une  ère  de 
beauté  et  de  bonheur,  comme  le  prétendent  tous  ces 
bonapartistes  petits  et  grands,  depuis  l'invalide  Ricou 
jusqu'à  la  duchesse  de  l'empire?  J'en  doute.  Les 
champs  restaient  en  friche  et  les  hommes  étaient 
conduits  à  la  boucherie.  On  ne  voyait  que  larmes  de 
mères  et  dépeuplement  des  habitations.  Mais  il  en  est 
de  ces  bonapartistes  comme  du  mendiant  ivre  qui 
avait  ingénieusement  remarqué  que,  tant  qu'il  restait 
à  jeun,  sa  maison  lui  paraissait  une  misérable  hutte, 
sa  femme  un  paquet  de  haillons  et  son  enfant  un 
être  malmgre  et  affamé  ;  mais  qu'aussitôt  qu'il  avait 
bu  quelques  verres  d'eau-de-vie,  toute  cette  misère  se 
métamorphosait  :  sa  cabane  devenait  palais,  sa  femme 
princesse    resplendissante    et    son   enfant  la    santé 


DE    LA    FRANCE.  283 

tflêrfle.  Quand  on  lui  reprochait  le  désordre  qui  ré- 
gnait clirz  un,  il  assurait  qu'on  n'avait  qu'à  lui  donner 
à  boire  assez  d'eau-de-vie  et  que  la  tenue  de  son  mé- 
prendrait aussitôt  un  aspect  bien  puis  brillant. 
Au  lieu  d'eau-de-vie,  c'était  la  gloire,  l'ambition  et  la 
joie  des  conquêtes  qui  enivraient  ces  bonapartistes, 
tellement  qu'ils  ne  voyaient  pas  le  véritable  aspect  des 
choses  du  temps  de  l'empire.  Aujonrd'huî,  chaque 
fois  qu'on  se  plaint  de  la  dureté  du  temps,  ils  ne 
manquent  pas  de  s'écrier  :  Tout  cela  changerait  bien- 
tôt, la  France  fleurirait  et  brillerait,  si  l'on  nous  don- 
nait encore  à  boire,  comme  autrefois,  croix  d'hon- 
neur, épaulettes,  contributions  volontaires,  tableaux 
espagnols,  duchés  à  pleins  bords. 

Quoi  qu'il  en  soit,  ce  ne  sont  pas  seulement  les 
vieux  bonapartistes ,  c'est  la  masse  même  du  peuple 
qui  aime  à  se  bercer  de  ces  illusions,  et  les  jours  de 
l'empire  sont  la  poésie  de  ces  gens  :  poésie  qui  fait 
encore  contraste  avec  l'esprit  mesquin  de  la  bour- 
geoisie victorieuse.  L'héroïsme  de  la  domination  ini  > 
périale  est  la  seule  chose  à  laquelle  les  Français  soi.  ; 
encore  sensibles,  et  Napoléon  est  encore  le  seul  hé.r 
auquel  ils  croient  encore* 

En  y  pensant,  mon  cher  ami,  vous  comprenez  l'fnfr* 


284  ŒUVRES    DE     HENRI    HEINE. 

portance  de  ce  fait  pour  le  théâtre  en  France  et  le 
succès  avec  lequel  les  auteurs  dramatiques  de  ce 
pays  puisent  si  souvent  à  cette  source  unique  d'en- 
thousiasme dans  le  désert  de  l'indifférence.  Quand  on 
fourre  dans  les  petits  vaudevilles  du  boulevard  une 
scène  du  temps  de  l'empire  ou  quand  l'empereur  y 
paraît  en  personne,  la  pièce  peut  être  détestable,  mais 
les  applaudissements  ne  manquent  point  ;  car  le  cœur 
des  spectateurs  se  met  de  la  partie ,  et  ils  applau- 
dissent à  leurs  sentiments  ^t  à  leurs  souvenirs  propres. 
Il  y  a  des  couplets  où  sont  placées  des  répliques  qui 
étourdissent  comme  des  coups  de  crosse  le  cerveau 
des  Français,  ou  agissent  comme  des  ognons  sur  leurs 
glandes  lacrymales.  Tout  cela  crie,  pleure  et  s'en- 
flamme aux  mots  :  aigle  français,  soleil  d'Austerlitz  , 
Iéna,  les  Pyramides,  la  grande  armée,  l'honneur,  la 
vieille  garde,  Napoléon.  L'enthousiasme  est  au  comble 
quand  l'homme  lui-même,  V homme  arrive  à  la  fin  de 
la  pièce  comme  le  Deus  ex  machina!  Il  a  toujours  le 
chapeau  magique  sur  la  tête,  les  mains  derrière  le 
dos,  parle  aussi  laconiquement  que  possible,  mais  ne 
chante  jamais.  Je  n'ai  jamais  vu  de  vaudeville  où 
Napoléon  chantât.  Tous  les  autres  chantent.  J'ai 
même  entendu  le  vieux   Fritz,  le    grand  Frédéric 


T>E     LA    FRANCE. 


285 


chanter  dans  certains  vaudevilles;  il  y  chantait  même 
des  vers  si  mauvais  qu'on  aurait  pu  croire  que 
c'étaient  les  siens  propres. 

En  effet,  les  vers  de  ces  vaudevilles  sont  d'un  mau- 
vais exemplaire.  Il  n'en  est  pas  de  même  de  la  mu 
sique ,  surtout  dans  les  pièces  où  de  vieux  grognarefc 
chantent  la  grandeur  militaire  et  la  fin  déplorable  de 
l'empereur.  La  gracieuse  légèreté  du  vaudeville  tourne 
alors  au  ton  élégiaque  sentimental ,  au  point  de  tou- 
cher même  un  Allemand.  On  accommode  les  détes- 
tables paroles  de  ces  complaintes  aux  mélodies  con- 
nues sur  lesquelles  le  peuple  a  coutume  de  chanter 
ses  refrains  napoléoniens.  On  les  entend  ici,  partout; 
on  croirait  volontiers  qu'il*  flottent  dans  l'air,  ou  que 
les  oiseaux  les  chantent  sur  les  arbres.  J'ai  toujours 
en  mémoire  ces  mélodies  sentimentales,  telles  que  je 
les  ai  entendu  chanter  avec  toutes  sortes  d'accompa- 
gnements et  de  variations,  par  des  enfants,  de  jeunes 
filles  et  de  vieux  militaires.  Celui  qui  les  chantait  de 
la  manière  la  plus  touchante  était  le  vieil  invalide 
aveugle  de  la  citadelle  de  Dieppe.  Ma  demeure  était 
m  pied  de  cette  citadelle ,  là  où  elle  s'avance  dans  la 
mer.  Le  vieillard  restait  souvent  des  nuits  entières  à 
chanter,  appuyé  sur  le  mur  écroulé,  les  hauts  faits 


286  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

de  l'empereur  Napoléon.  La  mer  semblait  écouter  sa 
voix  ,  le  mot  gloire  s'épandait  toujours  avec  solennité 
sur  les  ilôts,  qui  renvoyaient  comme  un  murmure 
d'admiration,  puis  reprenaient  leurs  cours  accoutu- 
saéss.  Peut-être,  quand  ils  arrivaient  à  Sainte-Hélène, 
saluaient-ils  respectueusement  le  rocher  tragique  ou 
s'y  brisaient- ils  avec  un  frémissement  de  colère. 
Combien  de  nuits  me  suis-je  mis  à  la  fenêtre  pour 
î1  écouter,  l'invalide  aveugle  de  Dieppe  !  Je  ne  saurais 
l'oublier.  Je  le  vois  toujours  assis  sur  la  vieille  mu- 
raille ,  pendant  que  la  lune ,  sortant  des  nuages 
sombres,  venait  éclairer  tristement  cet  Ossian  de 
l'empire. 

On  ne  peut  mesurer  au  juste  l'importance  future  de 
Napoléon  pour  la  scène  française.  On  n'a  vu  jusqu'à 
ce  jour  l'empereur  que  dans  les  vaudevilles  ou  dans 
les  pièces  à  décorations  et  à  fracas  ;  mais  c'est  la 
tragédie  qui  réclame,  comme  sa  propriété  légitime, 
cette  grande  figure.  On  dirait  que  la  déesse  Fortune, 
qui  a  si  étrangement  dirigé  son  existence,  l'a  réservé 
comme  un  don  particulier  à  sa  cousine  Melpomène. 
Les  poètes  tragiques  de  tous  les  temps  revêtiront  des 
splendeurs  de  leur  prose  et  de  leurs  vers  les  destinées 
de  feët  homme  j  mais  les  poètes  français  sont  spécia- 


T>K     LA    FRANCE.  287 

lement  assignés  à  ce  héros;  car  le  peuple  français  a 
rompu  avec  son  passé  tout  entier,  et  n'éprouve ,  pour 
les  époques  féodales  et  courtisanesques  des  Valois  et 
des  Bourbons,  aucune  sympathie  bienveillante,  quand 
ces  temps  ne  lui  inspirent  pas  de  haineuse  antipa- 
thie. Napoléon,  fils  de  la  révolution,  est  la  seule  grande 
figure  royale ,  le  seul  héros  souverain  qui  puisse  ré- 
jouir le  cœur  de  la  France  nouvelle. 

En  effet,  la  situation  politique  de  la  France  n'est 
point  favorable  à  la  tragédie.  Si  les  Français  veuïen' 
traiter  des  sujets  du  moyen  âge  ou  du  temps  des  der* 
niers  Bourbons,  ils  ne  peuvent  se  défendre  contre 
Tinfluence  de  l'esprit  de  parti ,  et  le  poëte  fait  déjà- 
par  avance  de  l'opposition  moderno-libérale  contre 
l'ancien  roi  ou  contre  le  chevalier  qu'il  devait  célé- 
brer. De  là  des  dissonnances  qui  affectent  péniblement 
un  Allemand  qui  n'a  point  encore  rompu,  par  le  fait, 
avec  le  passé,  et  plus  encore  un   poëte  allemand 

issé  à  l'impartialité  de  l'école  artistique  de  Gœthe. 
il  faut  que  les  derniers  retentissements,  de  la  Mar- 
seillaise se  perdent  pour  toujours  avant  qu'auteur  et 
public,  en  France,  puissent  se  trouver  dans  une  dis- 
position convenable  à  l'égard  des  héros  de  leur  his- 
toire passée.  Et  lors  même  que  l'âme  de  l'auteur 


288  ŒUVRES     DE    HENRI     HEINE. 

serait  déjà  purifiée  des  scories  de  la  haine,  sa  parole 
ne  trouverait  pas  d'oreille  impartiale  au  parterre  où 
sont  assis  des  hommes  qui  n'ont  pas  oublié  les  com- 
bats sanglants  qu'ils  ont  livrés  à  la  noï>ie  lignée  de 
ces  héros  qui  paradent  sur  la  scène.  On  ne  peut  goûter 
beaucoup  la  vue  des  pères ,  quand  on  a  fait  tomber 
la  tête  des  fils  en  place  de  Grève.  Voilà  ce  qui  trouble 
le  plaisir  dramatique.  Il  arrive  souvent  qu'on  mécon- 
naît l'impartialité  d'un  auteur  au  point  de  l'accuser 
de  sentiments  anti-révolutionnaires.  «  Qu'est-ce  que 
toute  cette  chevalerie,  cette  friperie  fantastique?» 
s'écrie  alors  le  républicain  courroucé;  et  il  crie  ana- 
thème  sur  le  poëte  qui,  pour  corrompre  le  peuple, 
pour  réveiller  les  sympathies  aristocratiques,  pare 
d'une  auréole  de  poésie  les  héros  de  l'ancien  régime. 
Ici ,  comme  en  beaucoup  d'autres  choses,  se  mani- 
feste une  grande  affinité  entre  les  républicains  fran- 
çais et  les  anciens  puritains  anglais.  Ils  grondent 
presque  du  même  ton  dans  leur  polémique  à  propos 
de  théâtre,  avec  cette  différence  que  ceux-ci  pui- 
saient dans  le  fanatisme  religieux  les  arguments  ab- 
surdes inspirés  aux  autres  par  le  fanatisme  politique. 
Parmi  les  documents  de  la  période  de  Cromwell  se 
trouve  un  pamphlet  du  fameux  puritain  Prynne,  inti- 


HK     LA    FRANCE.  289 

tulé  Hittrio-Mastrix  (imprimé  en  1633),  d'où  j'ex- 
trais la  diatribe  suivante  pour  votre  grand  amuse- 
ment. 

There  is  scarce  one  devil  in  hell,  hardly  a  notorios 
sin  or  sinner  upon  earth ,  either  of  modem  or  antient 
times,  but  hath  some  part  or  other  in  our  Stage-plays. 

0,  that  our  players,  our  play-hounters  would  now 
seriously  consider,  that  the  persons  vvhose  parts, 
whose  sins  they  act  and  see,  are  even  then  gelling  in 
the  eternal  fiâmes  of  hell  for  thèse  particular  sins  of 
theyrs,  even  then,  whiles  they  are  playing  of  thèse 
sins,  thèse  parts  of  theyrs  on  the  stage.  Oh  !  that  they 
would  remember  now  the  sighs,  the  groans,  the  tears, 
the  anguish,  weeping  and  gnashing  of  teeth,  the  cries 
and  shrieks  that  thèse  wickednesses  causes  in  hell, 
whiles  they  are  acting,  applauding,  committing  and 
laughing  at  them  in  the  playhouse  ! 

SIXIÈME    LETTRE. 

Mon  très-cher  ami ,  je  me  trouve  ce  matin,  comme 

un  homme  qui  aurait  sur  la  tête  une  couronne  de 

pavots  dont  l'influence  endormirait  toutes  ses  pensées. 

Maussade,  je  secoue  parfois  mon  chef,  et  quelques 

47 


290  ŒUVRES    DE    «ÊNftl     HEINE. 

idées  s'éveiilent  bien,  mais  pour  retomber  d'un  autre 
côté  et  ronfler  à  l'envi.  Les  saillies,  puces  du  cerveau 
qui  sautent  entre  les  pensées  endormies ,  ne  se  mon- 
trent pas  non  plus  très-vives,  et  sont  plutôt  sentimen- 
tales et  rêveuses.  Est-ce  l'influence  printanière  ou 
le  changement  de  vie  qui  produit  cet  engourdisse- 
ment? Ici,  je  me  couche  dès  neuf  heures  sans  être 
fatigué.  Loin  de  jouir  d'un  sommeil  robuste  qui  en- 
chaîne tous  les  membres,  je  me  roule  toute  la  nuit 
dans  une  sorte  d'hallucination  somnolente.  A  Paris,  au 
contraire ,  où  je  ne  pouvais  me  mettre  au  lit  que  long- 
temps après  minuit,  mon  sommeil  était  de  fer.  Je 
n'achevais  de  dîner  que  vers  huit  heures,  et  nous  rou- 
lions d'ordinaire  alors  vers  le  théâtre.  Le  tiers,  dans 
notre  association ,  était  le  docteur  Dettmold ,  de  Ha- 
novre, qui  a  passé  l'hiver  dernier  à  Paris.  Nous  avons 
beaucoup  ri  ensemble,  beaucoup  bu  et  beaucoup 
médit.  Soyez  sans  inquiétude,  mon  cher  ami:  vous 
n'avez  occupé  qu'une  place  très-flatteuse  dans  nos 
conversations  3  nous  vous  avons  toujours  payé  le  tribut 
d'éloges  le  plus  empressé. 

Vous  vous  étonnez  que  je  sois  allé  si  souvent  au  j 
spectacle  ;  car  vous  savez  que  cette  vie  n'est  pas  dans 
mes  habitudes.  Je  me  suis  abstenu  cet  hiver,  par  ca- 


DE    LA    FRANCE.  291 

price,  do  la  vie  de  salon  ;  et,  pour  que  les  amis  qui  nie 
voyaient  rarement  chez  eux  ne  me  trouvassent  point 
au  théâtre,  je  prenais  ordinairement  une  avant-scène,' 
dans  le  coin  de  laquelle  on  peut  se  dérober  parfaite- 
ment aux  regards  du  public.  D'ailleurs  ces  avant- 
scènes  sont  mes  places  favorites.  De  là  on  voit  tout 
ce  qui  se  passe,  non-seulement  sur  la  scène,  mais 
dans  les  coulisses,  dans  les  coulisses  où  cesse  l'art  et 
pu  recommence  la  belle  nature.  Quand  une  scène 
pathétique  se  représente  devant  nous  sur  les  planches, 
et  qu'on  voit  en  même  temps,  derrière  les  coulisses, 
quelques  coins  de  la  vie  relâchée  des  comédiens,  ce 
double  aspect  nous  rappelle  les  peintiu^s  des  mu- 
railles antiques,  ou  bien  les  fresques  de  ia  Glypto- 
thèque  de  Munich ,  où  les  cartouches  des  graves 
tableaux  historiques  nous  offrent  de  plaisantes  ara^ 
besques,  les  riants  ébats  des  nymphes,  les  baccha- 
nales et  les  idylles  de  satyres. 

J'ai  peu  fréquenté  le  Théâtre-Français.  Cette  salle 
a  pour  moi  quelque  chose  de  désert,  d'attristant.  Les 
spootres  de  la  vieille  tragédie  y  reviennent  encore, 
portant  le  fer  et  le  poison  dans  leurs  mains  blafardes, 
et  R'on  y  respire  la  poudre  des  perruques  classiques. 
Le  plus  insupportable  est  d'y  trouver  le  romantisme 


292  ŒUVRES    DE     HENRI   HEINE. 

moderne ,  qu'on  laisse  parfois  s'ébattre  sur  ce  sol  vé- 
nérable ,  ou  bien  d'y  voir,  comme  pour  satisfaire  à  la 
fois  les  exigences  du  vieux  et  du  jeune  public,  faire 
un  mélange  de  classique  et  de  romantisme,  espèce  de 
tragique  juste-milieu.  Les  poètes  les  plus  novateurs, 
en  France,  sont  des  esclaves  échappés  qui  traînent 
toujours  derrière  eux  un  bout  de  la  chaîne  classique. 
Une  oreille  fine  peut  facilement  distinguer  à  chacun 
de  leurs  pas  un  cliquetis  comme  au  temps  de  l'em- 
pire d'Agamemnon  et  de  Talma. 

Je  suis  bien  éloigné  de  rejeter  absolument  la  vieille 
tragédie  française.  Je  respecte  Corneille  et  j'aime 
Racine;  ils  ont  laissé  des  chefs-d'œuvre  qui  se  main- 
tiendront sur  des  piédestaux  éternels  dans  le  temple 
de  l'art.  Mais  leur  temps  est  passé  pour  la  scène  :  ils 
ont  rempli  leur  mission  devant  un  public  de  gentils- 
hommes qui  aimaient  à  se  regarder  comme  les  héri- 
tiers de  l'héroïsme  antique,  ou  qui  du  moins  ne 
repoussaient  pas  cet  héroïsme  avec  une  petitesse 
bourgeoise.  Sous  l'empire  encore,  les  héros  de  Cor- 
neille et  de  Racine  pouvaient  compter  sur  la  plus 
grande  sympathie ,  alors  qu'ils  paraissaient  devant  la 
loge  du  grand  empereur  et  devant  un  parterre  de  rois. 
Ces  temps  sont  passés;  la  vieille  aristocratie  est  morte; 


DE    LA    FRANCE.  203 

Napoléon  est  mort  aussi,  et  le  trône  n'est  plus  qu'un 
fauteuil  de  bois  recouvert  de  velours  rouge  ;  et  main- 
tenant régnent  la  bourgeoisie  et  les  héros  de  Paul  de 
Kock. 

Le  style  hermaphrodite  et  l'anarchie  du  goût  qui  se 
produisent  aujourd'hui  au  Théâtre-Français  sont  dé- 
testables. La  plupart  des  novateurs  inclinent  vers  un 
naturalisme  qui,  dans  la  haute  tragédie,  est  aussi  faux 
que  l'imitation  boursouflée  du  pathos  classique.  Vous 
ne  connaissez  que  trop ,  mon  cher  Lewald ,  le  système 
du  naturel  à  la  manière  d'Ifiland,  qui  jadis  ravagea 
l'Allemagne  et  que  vainquit  la  phalange  de  Weimar, 
commandée  par  Schiller  et  Goethe.  C'est  un  système 
de  semblable  naturalisme  qui  veuf  étendre  son 
influence  dans  ce  pays;  et  ses  sectateurs  se  déchaînent 
contre  la  forme  métrique  et  le  débit  mesuré.  Si  cette 
forme  ne  consistait  que  dans  l'alexandrin ,  comme  ce 
débit  dans  le  fronfron  monotone  de  la  vieille  période, 
ces  gens-là  auraient  raison,  et  la  prose  tout  unie  et  le 
ton  de  la  conversation  la  plus  plate  seraient  encore 
préférables  pour  la  scène  ;  mais  il  faudrait  se  résigner 
alors  à  voir  succomber  la  véritable  tragédie,  qui  exige 
le  rhythme  dans  le  langage  et  une  déclamation  autre 
que  le  ton  de  la  conversation.  J'exigerais  même  volon- 


294  ŒUVRES    DE     HENRI    HEINE. 

tiers  ces  conditions  pour  toute  espèce  d'oeuvre  drama- 
tique. Il  est  du  moins  nécessaire  que  la  scène  ne  soit 
jamais  une  banale  répétition  de  la  vie  et  qu'elle 
montre  l'existence  ennoblie ,  sinon  par  le  rhylhme  et 
la  déclamation ,  au  moins  par  le  ton  général  et  par  la 
solennité  intime  du  drame;  car  le  théâtre  est  un  autre 
monde,  qui  est  séparé  du  nôtre  comme  la  scène  Test 
du  parterre.  Entre  le  théâtre  et  la  réalité,  sont  inter- 
posés l'orchestre,  la  musique  et  la  ligne  de  feu  de  la 
rampe.  La  réalité,  après  avoir  traversé  l'empire  des 
sons  et  les  lumières  de  la  rampe  ,  se  montre  à  nous, 
sur  le  théâtre,  épurée  et  harmonieuse.  Les  sons  des 
instruments  vibrent  encore  en  elle  comme  un  écho 
mourant,  et  les  reflets  des  rampes  l'illuminent  d'un 
jour  féerique.  Ce  sont  des  accords  magiques,  des 
lumières  magiques,  qui  semblent  contre  nature  à  des 
spectateurs  prosaïques  et  qui  sont  pourtant  bien  plus 
naturels  que  la  nature  ordinaire  ;  car  c'est  la  nature 
élevée  par  l'art  au  degré  le  plus  sublime  de  sa 
divinité. 

Les  meilleurs  poètes  tragiques  en  France  se  .il 
toujours,  jusqu'à  ce  moment,  Alexandre  Dumas  et 
Victor  Hugo.  Je  nomme  celui-ci  en  second,  parce  que 
son  activité  n'est  ni  aussi  grande  ni  aussi  heureuse  que 


DE    LA    FRANCE.  20^ 

celle  de  son  rival.  Les  carlistes  le  regardent  comme 
un  renégat,  qui  se  hâta  de  chanter  la  révolution  de 
juillet  sur  sa  lyre  encore  vibrante  du  chant,  du  Sacre 
de  Reims.  Les  républicains  suspectent  son  amour 
pour  la  cause  populaire;  ils  éventent  dans  Chaque. 
phrase  une  secrète  prédilection  pour  l'aristocratie  et 
pour  le  catholicisme.  Il  n'est  pas  jusqu'à  l'église  invi- 
sible des  saints-simoniens,  qui  est  partout  et  nulle 
part,  comme  l'église  chrétienne  avant  Constantin ,  qui 
ne  le  réprouve  aussi  ;  car  ces  hommes  envisagent  l'art 
comme  un  sacerdoce  et  demandent  que  toute  œuvre 
du  poète ,  du  peintre ,  du  sculpteur,  du  musicien , 
témoigne  de  la  haute  consécration  de  sa  mission 
sainte,  qu'elle  ait  pour  but  le  bien-être  et  l'embellis- 
sement du  genre  humain.  Or,  les  œuvres  de  Victor 
Hugo  ne  comportent  nullement  une  pareille  mesure 
morale  :  elles  pèchent  complètement  contre  ces  géné- 
reuses mais  absurdes  exigences  de  la  nouvelle  doc- 
trine. Je  les  appelle  absurdes  ;  car  vous  savez  que  je 
tiens  pour  l'autonomie  de  l'art,  qui  ne  doit  être  le 
valet  ni  d*  la  religion  ni  de  la  politique,  mais  au  con- 
traire son  propre  but,  comme  le  monde  même.  Nom 
retrouvons  ici  ces  mêmes  objections  banales  que 
Goethe  eut  de  son  temps  à  supporter  de  nos  dévots; 


296  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

comme  lui  encore.  Victor  Hugo  s'entend  refuser  l'en- 
thousiasme pour  l'idéal,  toute  portée  morale  et  la 
chaleur  sympathique  de  l'âme.  Presque  tous  ses  an- 
ciens amis  l'ont  abandonné,  et  pour  dire  la  vérité, 
l'ont  abandonné  par  sa  faute,  blessés  qu'ils  étaient 
par  cet  égoïsme,  très -nuisible  dans  le  commerce 
social.  Sainte-Beuve  lui-même  n'a  pu  y  résister; 
Sainte-Beuve  le  blâme  aujourd'hui,  lui  qui  fut  jadis  le 
héraut  le  plus  fidèle  de  sa  gloire.  Comme  en  Afrique , 
quand  le  roi  du  Darfour  sort  en  public ,  un  panégy- 
riste va  criant  devant  lui  de  sa  voix  la  plus  éclatante  : 
«  Voici  venir  le  buffle,  véritable  descendant  du  buffle, 
«  le  taureau  des  taureaux  ;  tous  les  autres  sont  des 
ce  bœufs  :  celui-ci  est  le  seul  véritable  buffle  !  »  ainsi 
Sainte-Beuve,  chaque  fois  que  Victor  Hugo  se  présen- 
tait au  public  avec  un  nouvel  ouvrage ,  courait  jadis 
devant  lui,  embouchait  la  trompette  et  célébrait  le 
buffle  de  la  poésie.  Ce  temps  n'est  plus.  Sainte-Beuve 
vante  aujourd'hui  les  veaux  ordinaires  et  les  vaches 
distinguées  de  la  littérature  française. 

Victor  Hugo  a  de  l'imagination,  le  pouvoir  créateur, 
l'intuition,  et  de  plus,  un  certain  défaut  de  tact  qu'on 
ne  trouve  jamais  chez  les  Français,  mais  seulement 
chez  nous.  Son  esprit  manque  d'harmonie  ;  il  abonde 


DE    LA    FRANCE.  297 

en  exubérances  de  mauvais  goût,  comme  Grabbe  et 
Jean-Paul.  Il  n'a  pas  la  belle  mesure  que  nous  admi- 
rons chez  les  écrivains  classiques.  Sa  muse,  en  dépit 
de  sa  magnificence,  est  empêchée  par  une  certaine 
maladresse  allemande.  Je  pourrais  dire  de  sa  muse 
ce  qu'on  dit  des  belles  Anglaises  :  elle  a  deux  mains 
gauches. 

Alexandre  Dumas  n'est  pas  aussi  poëte  que  Victor 
Hugo,  tant  s'en  faut;  mais  il  a  des  qualités  avec  les- 
quelles il  peut  réussir  bien  plus  que  lui  au  théâtre.  Il 
dispose  de  cette  expression  immédiate  de  la  passion 
que  les  Français  appellent  verve,  et  sous  beaucoup  de 
rapports  il  est  plus  français  que  Hugo.  Il  sympathise 
avec  toutes  les  vertus,  avec  tous  les  vices,  avec  tous 
les  besoins,  avec  toutes  les  inquiétudes  quotidiennes 
de  ses  compatriotes.  Il  est  enthousiaste,  fougueux,  co- 
médien ,  généreux,  léger,  hâbleur,  véritable  fils  de  la 
France ,  cette  Gascogne  de  l'Europe.  Il  parle  au  cœur 
avec  le  cœur,  se  fait  comprendre  et  applaudir.  Sa  tête 
est  une  auberge  que  fréquentent  souvent  de  bonnes 
pensées,  qui  d'ailleurs  n'y  passent  jamais  qu'une 
nuit;  très-souvent  aussi  elle  est  vide.  Personne  n'a 
comme  Dumas  l'intelligence  de  la  scène.  Le  théâtre 

est  sa  véritable  vocation.  Il  est  né  poëte  dramatique, 

47. 


298  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

et  tous  les  matériaux  du  drame  lui  appartiennent  de 
droit,  qu'il  les  trouve  dans  la  nature  ou  dans  Schiller, 
dans  Shakspeare,  dans  Calderon.  Il  en  tire  de  nou- 
veaux effets  et  fond  les  vieilles  monnaies  pour  leur 
donner  un  titre  agréable  au  cours  actuel.  On  doit  cer- 
tainement le  remercier  de  voler  le  passé ,  puisqu'il  en 
enrichit  le  présent.  Une  critique  injuste,  un  article 
qui,  il  y  a  longtemps,  parut  dans  le  Journal  des 
Débats  au  milieu  de  circonstances  déplorables,  a  fait 
grand  tort  au  pauvre  poëte  auprès  de  la  foule  igno- 
rante. On  y  démontrait  la  ressemblance  la  plus  frap- 
pante entre  une  foule  de  scènes  de  ses  pièces  et  celles 
de  tragédies  étrangères.  Rien  de  plus  injuste  que  ce 
reproche  de  plagiat.  Il  n'existe  pas  dans  l'art  de 
sixième  commandement;  le  poëte  peut  prendre  ses 
matériaux  partout  où  il  en  trouve  pour  ses  œuvres  ;  il 
lui  est  même  permis  de  s'approprier  des  colonnes 
entières  avec  leurs  chapiteaux  sculptés,  pourvu  que  le 
temple  dont  il  en  veut  faire  les  soutiens  devienne  ma- 
gnifique. Goethe  l'a  fort  bien  compris,  et  Shakspeare 
lui-même'  avant  Goethe.  Rien  n'est  plus  fou  que 
d'exiger  d'un  poëte  qu'il  tire  tous  ses  sujets  de  son 
propre  fonds,  parce  que  ce  serait  là  l'originalité.  Je 
me  rappelle  que  dans  mes  papiers  perdus  se  trouvait 


DE    LA   FRANCE.  209 

fable  où  je  faisais  parler  l'araignée  avec  l'abeille. 
L'araignée  reprochait  à  l'abeille  de  ramasser  le  suc 
de  mille  fleurs  pour  en  faire  son  édifice  do  cire  et  de 
miel;  a  tandis  que  moi,  ajoutait-elle  triomphante ,  je 
tire  de  moi-même  mon  tissu  entier  en  fils  origi- 
naux. » 

Dans  le  fait,  un  crêpe  lugubre  voilait  depuis  ce 
temps  la  réputation  de  Dumas ,  et  bien  des  gens  assu- 
raient que,  si  Ton  enlevait  ce  crêpe,  on  ne  retrouverait 
plus  rien  dessous.  Mais,  depuis  la  représentation  d'un 
drame  tel  que  Edmond  Kean,  la  réputation  de  Dumas 
a  reparu  dans  tout  son  éclat,  et  il  a  prouvé  encore  une 
fois  son  grand  talent  dramatique. 

Cette  pièce,  qui  est  certainement  faite  pour  réussir 
également  sur  la  scène  allemande,  est  conçue  et  exé- 
cutée avec  une  vivacité  que  je  n'avais  pas  encore  vue. 
Il  y  a  là  un  jet,  une  nouveauté  dans  les  moyens  qui 
s'offrent  d'eux-mêmes ,  une  fable  dont  les  complica- 
tions naissent  naturellement  les  unes  des  autres,  un 
sentiment  qui  part  du  cœur  et  qui  parle  au  cœur,  une 
création  enfin.  Dumas  a  bien  à  se  reprocher  quelques 
petites  fautes  contre  des  accessoires  extérieurs  de 
costume  et  de  localité;  ce  qui  n'empêche  pas  que, 


300  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 


dans  tout  le  tableau ,  ne  règne  une  vérité  frappante. 
11  m'a  reporté  complètement  en  esprit  dans  la  vieille 
Angleterre;  et  j'ai  cru  voir  devant  mes  yeux  feu 
Edmond  Kean,  que  j'y  ai  vu  tant  de  fois.  Cette  illusion 
a  sans  doute  été  produite  en  grande  partie  par  l'ao- 
teur  qui  jouait  le  rôle  principal ,  quoique  l'imposante 
figure  de  Frédéric  Lemaître  diffère  beaucoup  du  petit 
homme  ramassé  qui  s'appelait  Kean.  Mais  celui-ci 
avait  dans  sa  personnalité  et  dans  son  jeu  quelque 
chose  que  je  retrouve  dans  Frédéric  Lemaître.  Il 
existe  entre  eux  une  étonnante  affinité  :  Kean  était 
une  de  ces  natures  exceptionnelles  qui,  par  cer- 
tains mouvements  subits,  par  un  son  de  voix 
étrange  et  par  un  regard  plus  étrange  encore , 
rendent  visibles,  non  pas  les  sentiments  vulgaires  de 
chaque  jour,  mais  tout  ce  que  le  cœur  d'un  homme 
peut  enfermer  d'inouï,  de  bizarre,  de  ténébreux.  Il  en 
est  de  même  chez  Frédéric  Lemaître.  C'est  un  farceur 
sublime  dont  les  terribles  bouffonneries  font  pâlir  de 
frayeur  Thalie  et  sourire  de  bonheur  Melpomène. 
Kean  était  un  de  ces  hommes  dont  le  caractère  défie 
tous  les  frottements  de  la  civilisation  et  qui  sont,  je 
ne  dirai  pas  d'une  substance  meilleure  que  nous 
autres,  mais  tout  à  fait  différente;  originaux  anguleux, 


DE    LA    FRANCE.  301 

qui  n'ont  qu'une  faculté;  mais,  dans  cette  faculté  uni- 
que, extraordinaire,  dominant  tout  ce  qui  les  entoure, 
pleins  d'une  puissance  illimitée,  indéfinissable,  ignorée 
d'eux-mêmes,  infernalement  divine,  que  nous  appe- 
lons das  dœmonische.  Cette  puissance  se  rencontre 
plus  ou  moins  chez  tous  les  hommes  grands  par  Fac- 
tion ou  par  la  parole.  Kean  n'était  nullement  un 
acteur  universel.  Tl  est  vrai  qu'il  pouvait  jouer  beau- 
coup de  rôles  différents  ;  mais  dans  ces  rôles  c'était 
toujours  lui-même  qu'il  jouait.  Aussi  nous  offrait- il 
une  vérité  frappante,  et  quoique  dix  ans  se  soient 
écoulés  depuis  que  je  le  vis,  il  est  toujours  présent  à 
ma  mémoire  dans  les  rôles  de  Shylock ,  d'Othello ,  de 
Richard,  de  Macbeth.  Beaucoup  de  passages  obscurs 
de  ces  drames  de  Shakspeare  m'ont  été  complète- 
ment expliqués  par  la  puissance  révélatrice  de  son 
jeu.  Il  y  avait  dans  sa  voix  des  modulations  qui  racon- 
taient toute  une  existence  de  terreur,  dans  ses  yeux 
des  éclairs  qui  illuminaient  les  sombres  profondeurs 
d'une  âme  titanique,  et  dans  les  mouvements  de  la 
main,  du  pied,  de  la  tête,  des  soudainetés  qui  en 
disaient  plus  qu'un  commentaire  en  quatre  volumes 
de  M.  Franz  Horn. 


302  ŒUVRES    DE    HENRI     HEINE. 


SEPTIEME     LETTRE. 


Je  n'ai  point,  comme  vous  savez,  mon  cher  Le- 
wald ,  l'habitude  de  débiter  à  mon  aise  des  phrases 
sonores  sur  le  jeu  des  comédiens,  ou,  comme  disent 
chez  vous  les  gens  de  bon  air,  sur  les  manifestations 
des  artistes.  Mais  Edmond  Kean,  dont  j'ai  parlé  dans 
ma  dernière  lettre  et  sur  qui  je  reviens  encore  une 
fois,  n'était  pas  un  vulgaire  héros  de  coulisses,  et,  je 
vous  l'avoue,  lors  de  mon  dernier  voyage  en  Angleterre, 
je  n'ai  point  dédaigné  de  consigner  sur  mon  journal, 
après  une  critique  des  coryphées  du  parlement,  mes 
observations  fugitives  sur  chacune  des  représentations 
de  Kean.  Malheureusement  ce  journal  s'est  perdu 
avec  beaucoup  d'autres  de  mes  meilleurs  papiers.  Il 
me  semble  pourtant  que  vous  en  aurez  lu  à  Wands- 

\  beck  quelque  chose  sur  le  jeu  de  Kean  dans  Shylock. 

I 

|  Le  Juif  de  Venise  était  le  premier  de  ces  rôles  hé- 
roïques  que  je  lui  vis  jouer.  Je  dis  héroïque,  car  il  ne 

[  le  concevait  pas  comme  un  vieil  homme  cassé,  comme 

1 
une  sorte  de  Shewa  de  la  haine ,  ainsi  que  le  faisait 

notre  Devrient,  mais  comme  un  vrai  héros.  Je  le  vois 

toujours  habillé  d'une  roquelaure  de  soie  noire  sans 


DE    LA    FRANCE.  303 

manches  qui  ne  descendait  qu'au  genou,  de  façon  que 
le  vêtement  de  dessous,  qui  était  couleur  de  sang, 
paraissait  plus  criant  encore.  Un  feutre  noir  à  larges 
bords  relevés  sur  les  côtés,  sans  ganse  et  seulement 
entouré  d'un  ruban  rouge,  couvre  ses  cheveux  qui 
descendent,  ainsi  que  sa  barbe,  en  longues  touffes 
noires  et  forment  un  cadre  tranchant  à  une  figure  ver- 
meille dont  les  yeux  roulent  des  regards  affreusement 
inquiets.  Il  tient  dans  la  main  droite  un  bâton ,  qui  est 
moins  un  soutien  qu'une  arme.  Il  y  appuie  seulement 
le  coude  de  son  bras  gauche ,  et  sur  la  main  gauche 
repose,  dans  une  méditation  traîtresse,  sa  tête  noire 
aux  pensées  plus  noires  encore,  pendant  qu'il  explique 
à  lîassanio  ce  qu'il  faut  entendre  par  ce  qu'on  appelle 
jusqu'à  ce  jour  «  un  brave  homme.  »  Quand  il  ra- 
conte la  parabole  du  patriarche  Jacob  et  des  brebis  de 
Laban,  il  se  sent  comme  embrouillé  dans  ses  propres 
paroles,  et  s'écrie  tout  à  coup:  «  Ay,  lie  was  the 
tliirst.  »  Et  pendant  que,  dans  une  longue  pause,  il 
semble  réfléchir  sur  ce  qu'il  veut  dire,  on  voit  comment 
l'histoire  s'ordonne  peu  à  peu  dans  sa  tête  ;  puis,  alors 
qu'il  continue  soudain  comme  ayant  trouvé  le  fil  de 
son  récit:  «  Not  take  interest..,,  »  on  croit  entendre, 
non  pas  un  rôle  appris  par  cœur,  mais  un  discours 


301  ŒUVRES    DE     I1LNRI     HEINE. 

péniblement  improvisé.  A  la  fin  de  >a  narration,  il 
sourit  ainsi  qu'un  auteur  content  de  son  invention.  Il 
commence  lentement:  «  Signor  Antonio ,  many  a 
time  and  oft  »  jusqu'à  ce  qu'il  arrive  au  mot  dog , 
qu'il  jette  déjà  avec  plus  de  force.  Le  courroux  s'ac- 
croit  aux  mots  :  «  and  spit  upon  mxj  jewish  gabar- 
dine... own.  »  —  Puis  il  s'approche  droit  et  orgueil- 
leux, et  dit  avec  une  ironie  amère:  «  Well  then... 
ducats.  —  »  Mais  soudain  son  dos  se  plie ,  il  tire  son 
chapeau  et  ajoute  avec  des  gestes  serviles  :  «  Or,  shall 
I  bent  low...  monies.»  Oui,  sa  voix  devient  servile 
aussi  à  cet  instant;  on  n'y  distingue  qu'une  légère 
fêlure  de  colère  concentrée  :  autour  de  ses  lèvres  com- 
plaisantes se  tordent  vivement  de  petits  serpents  ;  ses 
yeux  seuls  ne  peuvent  se  contraindre  et  lancent  con- 
tinuellement leurs  traits  empoisonnés.  Ce  combat 
d'humilité  extérieure  et  de  dépit  secret  éclate  au  der- 
nier mot  monies  par  un  rire  effrayant,  qui  se  brise 
subitement,  pendant  que  la  figure,  convulsivement 
contractée  pour  l'humilité,  garde  encore  quelques 
instants  une  immobilité  de  masque ,  et  que  l'œil  seul , 
l'œil  méchant,  brille  d'un  éclat  homicide. 

Mais  ce  sont  là  paroles  inutiles.  La  meillenre  des- 
cription ne  peut  donner  une  idée  de  Kean.  Sa  décla- 


DE    LA    FRANCE.  305 

mation,  son  débit  saccadé  ont  été  imités  avec  bonheur 
par  beaucoup  de  comédiens;  car  le  perroquet  peut 
contrefaire  à  s'y  méprendre  le  cri  de  l'aigle ,  roi  des 
airs;  mais  le  regard  de  l'aigle,  ce  feu  hardi  qui  peut 
se  confondre  dans  la  lumière  homogène  du  soleil, 
l'œil  de  Kean,  cet  éclair  magique,  celte  flamme  eiv 
chantée,  nul  vulgaire  oiseau  de  théâtre  n'a  pu  se  l'ap- 
proprier. Ce  n'est  que  dans  l'œil  de  Frédéric  Lemaître 
et  pendant  qu'il  représentait  le  personnage  de  Kean , 
que  j'ai  découvert  quelque  chose  qui  offrait  la  plus 
grande  similitude  avec  le  regard  du  véritable  Edmond 
Kean,  de  Drurylane. 

Il  serait  injuste ,  quand  je  rends  un  témoignage  si 
louangeur  pour  Frédéric  Lemaître ,  de  passer  sous 
silence  l'autre  grand  acteur  que  Paris  possède.  Bocage 
jouit  ici  d'une  réputation  aussi  grande,  et  sa  per- 
sonnalité est,  sinon  aussi  remarquable,  du  moins 
aussi  intéressante  que  celle  de  son  confrère.  Bocage 
est  un  bel  homme,  distingué,  dont  les  manières  et  les 
mouvements  sont  nobles.  Sa  voix,  métallique  et  riche 
en  inflexions,  se  prête  aus?^  bien  aux  éclats  les  plus 
tonnants  du  courroux  et  de  la  fureur  qu'à  la  tendresse 
la  plus  caressante  des  murmures  amoureux.  Dans  , 
l'explosion  la  plus  violente  de  la  passion,  il  conserve 


306  ŒUVRES     DE     HENRI    HEINE. 

toujours  de  la  grâce ,  toujours  la  dignité  de  l'art,  et 
dédaigne  de  s'aventurer  dans  la  nature  brutale  comme 
Frédéric  Lemaître,  qui  obtient  à  ce  prix  de  grands  effets, 
mais  des  effets  sans  beauté  poétique.  Celui-ci  est  une 
nature  exceptionnelle,  qui  domine  moins  sa  puissance 
démoniaque  qu'il  n'en  est  subjugué  lui-même,  et  c'est 
pourquoi  j'ai  pu  le  comparer  à  Kean.  Bocage  n'est  pas 
organisé  autrement  que  le  reste  des  hommes:  il  se 
distingue  seulement  d'eux  par  une  plus  grande  finesse 
d'organisation.  Ce  n'est  point  un  produit  bâtard  d'Ariel 
et  de  Kaliban,  mais  un  être  harmonique,  figure  élevée 
et  belle  comme  Phœbus  Apollon.  Son  œil  a  moins  de 
valeur;  mais  il  peut  produire  des  effets  immenses  avec 
un  mouvement  de  tête,  surtout  quand  il  la  rejette 
dédaigneusement  en  arrière.  Il  a  de  froids  soupirs 
ironiques,  qui  vous  passent  dans  l'âme  comme  une 
scie  d'acier.  Il  a  des  larmes  dans  la  voix  et  des  accents 
de  douleur  tellement  profonds ,  qu'on  croirait  qu'il 
saigne  intérieurement.  S'il  se  couvre  les  yeux  avec  les 
mains,  on  croirait  entendre  la  Mort  dire  :  Que  la  nuit 
soit!  Puis,  quand  il  sourit,  c'est  comme  si  le  soleil  se 
levait  sur  ses  lèvres. 

Puisque  j'arrive  à  m'occuper  du  jeu,  je  me  permet- 
trai de  vous  adresser  Quelques  observations  sur  la 


DE    LA    FRANCE.  307 

différence  de  la  déclamation  en  Angleterre,  en  France 
et  en  Allemagne. 

La  première  fois  que  j'assistai  à  la  représentation 
d'une  tragédie  anglaise,  je  fus  frappé  d'une  gesticula- 
tion qui  ressemblait  fort  à  celle  des  pantomimes.  Cela 
ne  me  parut  point  contre  nature,  mais  bien  plutôt  une 
charge  de  la  nature,  et  je  fus  longtemps  avant  de  m'y 
accoutumer  et  de  goûter  convenablement  sur  le  sol 
anglais  une  pièce  de  Shakspeare,  malgré  ce  jeu  forcé. 
Les  cris ,  les  cris  déchirants  que  les  hommes,  aussi 
bien  que  les  femmes,  poussent  en  jouant  leurs  rôles, 
m'étaient  insupportables  au  commencement.  En  An- 
gleterre, où  les  salles  de  spectacle  sont  si  vastes,  ces 
cris  sont-ils  nécessaires  pour  que  les  mots  ne  se 
perdent  point  dans  un  trop  vaste  espace  ?  La  gesticu- 
lation chargée  est-elle  aussi  une  nécessité  locale, 
parce  que  la  plus  grande  partie  des  spectateurs  se 
trouve  à  une  fort  grande  distance  de  la  scène?  Je 
l'ignore.  Le  jeu  est  peut-être  régi  sur  la  scène  anglaise 
par  un  droit  coutumier,  et  c'est  à  cette  circonstance 
qu'il  faudrait  attribuer  l'exagération  qui  m'étonna, 
surtout  chez  des  actrices  dont  les  organes  délicats, 
se  montant  à  un  diapason  extrême,  retombent  sur 
des  dissonances  criardes  et  se  démènent  comme  des 


308  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

dromadaires ,  pour  exprimer  des  passions  virginales. 
La  circonstance  que  les  rôles  de  femmes  étaient  jadis 
sur  la  scène  anglaise  confiés  à  des  hommes  pourrait 
bien  influer  encore  sur  la  déclamation  des  actrices  ac- 
tuelles, qui  continuent  à  crier  leurs  rôles  d'après  de 
vieilles  traditions  théâtrales. 

Quelque  grands  néanmoins  que  soient  les  défauts 
inhérents  à  la  déclamation  anglaise ,  on  en  est  ample- 
ment dédommagé  par  le  sentiment  intime  et  par  la 
naïveté  qu'on  y  trouve  quelquefois.  Ces  qualités  sont 
dues  à  la  langue  du  pays,  qui  est  un  dialecte  et  pos- 
sède toutes  les  qualités  d'une  langue  immédiatement 
sortie  du  peuple.  La  langue  française  est  plutôt  le 
produit  de  la  société,  et  manque  de  cette  intimité  et 
de  cette  naïveté  que  peut  seule  offrir  une  langue  jail- 
lissant du  cœur  même  du  peuple  et  comme  imbue  de 
son  sang  le  plus  pur.  En  revanche,  la  déclamation 
française  possède  une  grâce  et  quelque  chose  de  cou- 
lant, qui  sont  complètement  étrangers  et  même  im- 
possibles à  la  déclamation  anglaise.  En  France,  la 
langue  a  été  si  proprement  filtrée  pendant  trois  siècles 
par  la  vie  jaseuse  de  la  société ,  qu'elle  a  irrévocable- 
ment perdu  toutes  les  expressions  abjectes ,  les  locu- 
tions obscures ,  tout  le  trouble  et  le  commun ,  mais 


DE    LA    FRANCE.  309 

aussi  toute  cette  saveur,  toutes  ces  salutaires  vertus , 
toutes  ces  magies  secrètes  qui  sourdent  et  coulent  sous 
la  parole  inculte.  La  langue  française,  comme  la  décla- 
mation française ,  comme  le  peuple  lui-môme,  ne  sont 
appropriés  qu'au  présent,  au  besoin  du  jour.  Les 
régions  vaporeuses  du  souvenir  et  du  pressentiment 
sont  interdites  à  cette  langue.  Elle  ne  réussit  qu'en 
plein  soleil ,  et  de  là  lui  viennent  sa  belle  clarté  et  sa 
chaleur.  La  nuit,  avec  son  pâle  clair  de  lune,  ses 
étoiles  mystérieuses ,  ses  doux  songes  et  ses  spectres 
effrayants ,  lui  est  étrangère  et  peu  accessible. 

Quant  au  jeu  proprement  dit  des  acteurs  français,  ils 
surpassent  à  cet  égard  leurs  confrères  de  tous  les  pays, 
par  la  raison  naturelle  que  tous  les  Françaia  sont  nés 
comédiens.  Ils  savent  si  bien  apprendre  leurs  rôles 
dans  toutes  les  situations  de  la  vie  et  se  draper  si 
avantageusement,  que  c'est  plaisir  à  voir.  Les  Français, 
comme  je  l'ai  dit  ailleurs,  sont  les  comédiens  ordi- 
naires du  bon  Dieu,  troupe  délite,  et  toute  l'histoire  de 
France  m'apparait  quelquefois  comme  une  grande 
comédie ,  représentée  d'ailleurs  au  bénéfice  de  l'hu- 
manité. Dans  la  vie,  comme  dans  la  littérature  et  dans 
les  arts  plastiques ,  c'est  le  théâtral  qui  domine  chez 
les  Français. 


310  ŒUVRES     DE    HENRI     HEINE. 

Nous  sommes,  nous  autres  Allemands,  d'honnêtes 
gens  et  de  braves  citoyens.  Ce  que  la  nature  nous 
refuse ,  nous  l'obtenons  à  force  d'étude.  Il  arrive  seu- 
lement que  lorsque  nous  rugissons. trop  tort,  nous 
craignons  d'effrayer  les  loges  et  d'être  punis ,  et  nous 
insinuons  alors  avec  une  certaine  finesse  que  nous  ne 
sommes  pas  de  véritables  lions,  mais  des  farceurs 
cousus  dans  la  peau  du  lion ,  et  cette  insinuation ,  nous 
la  nommons  ironie.  Nous  sommes  d'honnêtes  gens, 
et -ce  sont  les  rôles  d'honnêtes  gens  que  nous  jouons 
le  mieux.  Des  fonctionnaires  quinquagénaires,  de 
vieux  employés,  les  loyaux  maîtres-forestiers  et  les 
domestiques  fidèles  font  notre  bonheur.  Les  héros  nous 
coûtent  beaucoup  de  peine  :  pourtant  nous  en  venons 
à  bout,  surtout  dans  les  villes  de  garnison,  qui  nous 
offrent  de  bons  modèles/  Nous  ne  sommes  pas  heureux 
avec  les  rois.  Dans  les  résidences  princières,  le  respect 
nous  empêche  de  jouer  les  rôles  de  rois  avec  une  au- 
dace absolue.  On  pourrait  s'en  fâcher,  et  nous  pre- 
nons soin  de  laisser  alors  passer  sous  l'hermine  la 
misérable  blouse  de  l'humble  sujet.  Dans  les  villes 
libres  d'Allemagne,  à  Hambourg,  à  Limeck,  à  Brème 
et  à  Francfort ,  glorieuses  républiques,  les  acteurs 
peuvent  sans  inquiétude  jouer  les  rois;  mais  le  pa- 


DE     LA    FRANCE.  311 

triolisnie  les  porte  à  abuser  de  la  seène  dans  un  but 
politique,  et  ils  jouent  à  dessein  les  rois  si  mal,  qu'ils 
rendent  la  royauté  ridicule,  .sinon  haïssable.  Ils 
poussent  indirectement  au  républicanisme,  comme 
cela  arrive  surtout  à  Hambourg,  où  les  rois  sont  repré- 
sentes de  la  façon  la  plus  détestable.  Si  le  très-sage 
sénat  de  cette  ville  n'était  pas  ingrat  comme  l'ont  tou- 
jours été  les  gouvernements  républicains,  Athènes, 
Rome,  Florence,  la  république  de  Hambourg  devrait 
ériger  pour  ses  acteurs  un  grand  Panthéon,  avec 
celle  inscription  :  Aux  mauvais  comédiens  la  patrie 
reconnaissante  ! 

Mais,  pour  ne  pas  être  injuste,  nous  devons  avouer 
que  c'est  surtout  la  faute  de  la  langue  allemande  si  le 
débit  est  plus  mauvais  sur  notre  théâtre  que  chez  les 
Anglais  et  chez  les  Français.  La  langue  des  premiers 
est  un  dialecte,  celle  des  seconds  est  un  produit  de  la 
société;  la  nôtre  n'est  rien  de  tout  cela ,  et  manque 
autant  de  naïveté  intime  que  de  grâce  coulante.  Ce 
n'est  qu'une  langue  à  imprimer,  une  fabrication  creuse 
de  nos  écrivains,  que  nous  tirons  de  la  foire  de 
Leipsick,  par  le  commerce  de  la  librairie.  La  décla- 
mation des  Anglais  est  l'exagération  de  la  nature  :  la 
notre  est  contre  nature.  La  déclamation  des  Français 


312  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

est  le  ton  affecté  de  la  tirade  :  la  nôtre  est  pur  men- 
songe. Il  existe  au  théâtre  une  pleurnicherie  de  tradi- 
tion qui  m'a  souvent  gâté  les  plus  belles  pièces  de 
Schiller,  surtout  dans  les  passages  à  sentiment,  où  nos 
actrices  se  fondent  dans  un  ramage  touchant.  Il  ne 
faut  cependant  pas  dire  de  mal  des  actrices  allemandes, 
car  elles  sont  mes  compatriotes,  et  puis  les  oies  ont 
sauvé  le  Gapitole ,  et  puis  il  existe  parmi  elles  tant  de 
femmes  bien  rangées,  et  enfin....  je  suis  interrompu 
par  le  tapage  infernal  qui  se  fait  dans  le  cimetière , 
sous  ma  fenêtre. 

Le  vieil  Adam,  ou  plutôt  le  vieux  Gain  ,  s'est 

réveillé  chez  les  jeunes  garçons  qui  sautaient  tout  à 
l'heure  encore  si  pacifiquement  autour  du  grand  arbre 
et  ils  ont  commencé  à  se  chamailler.  J'ai  été  contraint, 
pour  rétablir  Tordre,  d'aller  les  trouver,  et  c'est  à 
peine  si  j'ai  pu  les  apaiser  avec  des  paroles.  Il  y  en 
avait  un  jeune  qui  frappait,  avec  une  fureur  toute  par- 
ticulière, sur  le  dos  d'un  autre  petit.  Et,  comme  je  lui 
demandais  ce  qu'avait  fait  le  pauvre  enfant ,  il  me 
regarda  avec  de  grands  yeux  et  balbutia  :  «  Eh  bien  ! 
c'est  mon  frère.  » 

Ce  n'est  pas  non  plus  dans  ma  maison  que  fleurit 
aujourd'hui  la  paix  éternelle.  J'entends  dans  le  corridor 


DE     LA    FRANCE.  313 

un  vacarme  à  faire  croire  qu'une  ode  de  Klopstock  tombe 
du  haut  de  l'escalier.  L'hôte  et  l'hôtesse  se  querellent, 
et  celle-ci  reproche  au  pauvre  homme  d'être  un  dépen- 
sier, de  lui  manger  sa  dot,  ce  qui  la  fera  mourir  di 
chagrin.  Il  est  vrai  qu'elle  est  déjà  malade ,  mais  c'est 
d'avarice.  Tous  les  morceaux  qu'avale  le  mari  font  mal 
à  la  femme,  et  si  celui-ci  prend  médecine  et  laisse 
quelque  chose  dans  la  bouteille ,  elle  boit  ce  reste  pour 
ne  rien  laisser  perdre  d'une  médecine  si  coûteuse,  et 
elle  tombe  malade.  Le  pauvre  homme ,  tailleur  de 
nation  et  Allemand  de  son  état,  s'est  retiré  de  la  ville 
pour  passer  le  reste  de  ses  jours  dans  la  paix  des 
champs.  Mais  cette  paix,  il  ne  la  trouvera  certaine- 
ment qu'au  champ  où  reposera  sa  femme.  C'est  pro- 
bablement pour  cette  raison  qu'il  a  acheté  tout  près 
du  cimetière  une  maison  d'où  il  contemple  avec  un 
désir  impatient  les  tombes  des  morts.  Son  unique  joie 
se  compose  de  tabac  et  de  roses  dont  il  sait  fort  bien 
cultiver  les  plus  belles  variétés.  Il  a  placé  ce  matin 
quelques  pots  de  rosiers  dans  le  parterre  sous  ma 
fenêtre:  il  sont  couverts  de  fleurs  admirables.  Mais, 
mon  cher  Lewald ,  demandez  donc  à  votre  femme 
pourquoi  ces  roses  n'ont  pas  de  parfum.  Ces  roses  son' 

enrhumées,  ou  bien  je  le  suis. 

48 


314  ŒUVRES     DE    HENRI   HEINE. 


HUITIEME    LETTRE. 


J'ai  dans  ma  dernière  lettre  parlé  des  deux  cory- 
phées du  drame  français.  Ce  ne  sont  pourtant  pas  les 
noms  de  Victor  Hugo  et  d'Alexandre  Dumas  qui  ont 
été  les  plus  heureux  cet  hiver  sur  les  théâtres  des 
boulevards. 

Il  y  eut  trois  noms  inconnus  auparavant  en  litté- 
rature ,  qu'on  entendait  constamment  dans  la  bouche 
du  peuple  :  c'étaient  Mallelile,  Rougemont  et  Bou- 
chardy.  J'espère  beaucoup  du  premier,  qui  possède, 
à  mon  avis,  de  grandes  dispositions  poétiques.  Vous 
vous  rappelez  peut-être  les  Sept  infants  de  Lara, 
pièce  sanglante  que  nous  vîmes  ensemble  à  la  Porte- 
Saint-Martin.  Au  milieu  de  ce  chaos  de  meurtres  et 
de  rage,  apparaissaient  parfois  des  scènes  vraiment 
sublimes,  qui  attestaient  une  imagination  romantique 
et  le  talent  du  drame.  Une  autre  tragédie  de  Mallefile, 
Glenarvon,  est  d'une  importance  plus  haute  encore, 
parce  qu'elle  est  moins  embrouillée  et  moins  obscure, 
et  contient  une  exposition  d'une  beauté  et  d'un  gran- 
diose saisissants.  Dans  les  deux  pièces,  le  rôle  d'une 


DE    LA   FRANGE.  315 

mère  adultère  est  parfaitement  joué  par  mademoiselle 
Georges ,  le  gros  soleil  de  chair  qui  rayonne  au  ciel 
dramatique  des  boulevards.  Malien*  le  a  donné  il  y  a 
quelques  mois  un  nouvel  ouvrage  intitulé  le  Paysan 
des  Alpes,  Il  s'est  soumis  cette  fois  à  une  plus  grande 
simplicité,  mais  aux  dépens  de  la  poésie.  Cette  pièce 
est  plus  faible  que  ses  précédentes  tragédies;  mais  les 
barrières  du  mariage  y  sont  également  démolies  d'une 
manière  très-pathétique. 

Rougemont,  le  second  de  ces  lauréats  du  boulevard, 
a  fondé  sa  réputation  par  trois  drames,  qui  parurent 
l'un  après  l'autre  dans  le  court  espace  de  six  mois,  et 
obtinrent  le  plus  grand  succès.  Le  premier  s'appelle 
la  Duchesse  de  Lavaubalière  ,  faible  canevas,  où  l'on 
trouve  beaucoup  d'action  ,  mais  dont  les  développe- 
ments ne  frappent  ni  par  l'audace  ni  par  le  naturel. 
Les  moyens  y  sont  pénibles  et  mesquins;  la  passion 
n'y  déploie  qu'une  chaleur  simulée  ;  tandis  qu'au  fond, 
tout  y  est  mou  et  froid.  Son  second  ouvrage,  Léon,  est 
déjà  meilleur  ;  on  y  trouve  quelques  scènes  grandes  et 
remuante».  J'ai  vu  la  semaine  dernière  sa  troisième 
pièce,  intitulée  Eulalie  Granger ,  drame  purement 
'bourgeois,  œuvre  excellente,  en  ce  que  l'auteur  y 
obéit  à  la  nature  de  son  talent  et  qu'il  y  présente, 


316  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

dans  un  tableau  parfaitement  encadré  et  avec  une 
grande  rectitude  de  jugement ,  les  déplorables  embar- 
ras de  la  société  actuelle. 

On  n'a  jusqu'à  présent  donné  de  Bouchardy,  le  troi- 
sième lauréat ,  qu'un  seul  ouvrage ,  qui  a  été  couronné 
du  plus  grand  succès.  Il  a  pour  titre  Gaspardo.  On  l'a 
joué  tous  les  jours  pendant  cinq  mois  ;  et ,  si  cela 
continue  ainsi ,  il  comptera  quelques  centaines  de 
représentations.  En  honneur,  mon  jugement  ne  me  dit 
rien  quand  je  réfléchis  sur  les  causes  de  cette  immense 
vogue.  La  pièce  est  médiocre ,  pour  ne  pas  dire  très- 
mauvaise.  Beaucoup  d'action ,  des  incidents  qui  se 
poussent  et  des  effets  qui  s'écrasent  Fun  l'autre.  La 
pensée  qui  conduit  tout  ce  vacarme  est  étroite  ;  pas 
une  situation,  pas  un  caractère  qui  se  développe  natu- 
rellement. Cette  accumulation  de  moyens  est  déjà 
assez  intolérable  chez  les  deux  autres  écrivains  dra- 
matiques ;  mais  l'auteur  de  Gaspardo  les  dépasse  à 
cet  égard.  Au  surplus,  c'est  un  parti  pris,  c'est  un 
principe,  comme  l'assurent  quelques  jeunes  drama- 
turges :  c'est  par  cet  amas  de  choses  hétérogènes,1 
par  cette  violente  réunion  d'époques  et  de  localités 
diverses ,  que  le  poëte  romantique  actuel  se  distingue 
des  ci-devant  classiques ,  qui  se  renfermaient  stricte- 


DE    LA    FRANCE.  317 

nient  dans  les  barrières  respectées  de  la  triple  unité 
de  lieu,  de  temps  et  d'action. 

Ces  novateurs  ont-ils  réellement  élargi  les  limites  du 
théâtre  français  ?  je  l'ignore  ;  mais  ces  auteurs  drama- 
tiques me  rappellent  toujours  le  geôlier  qui  se  plai- 
gnait de  la  petitesse  de  la  prison,  et  qui  ne  trouva  pas 
pour  l'agrandir  de  meilleur  moyen  que  d'y  fourrer  des 
prisonniers  en  plus  grand  nombre,  lesquels,  au  lieu 
d'élargir  la  prison ,  ne  firent  que  s'étouffer  les  uns  les 
autres. 

Je  voudrais  bien,  mon  cher  ami,  vous  parler  encore 
de  quelques  autres  écrivains  dramatiques  des  boule- 
vards; mais  quand  ces  gens-là  font  de  loin  en  loin 
une  pièce  passable,  ils  n'y  prouvent  qu'une  facilité  de 
main  que  nous  trouvons  chez  tous  les  Français,  mais 
aucune  originalité  de  conception.  Et  puis,  je  n'ai  fait 
que  voir  et  oublier  sur-le-champ  ces  ouvrages ,  sans 
m'informer  jamais  du  nom  des  auteurs.  En  revanche, 
je  vous  dirai  les  noms  des  eunuques  qui  faisaient  à 
Suse,  auprès  du  roi  Ahasvérus,  le  service  de  chambel- 
lans. Ils  s'appelaient  Mehuman,  Bistha,  Harbona,  Big- 
tha,  Abagatha,  Sethar  et  Carkas. 

Les  théâtres  des  boulevards  dont  je  viens  de  paner, 

que  j'ai  toujours  en  vue  dans  ces  lettres,  sont  les  véri- 

48. 


318  ŒUVRES    DE    HENRI     HEINE. 

tables  théâtres  du  peuple,  qui  commencent  à  la  porte 
Saint-Martin  et  s'allongent  en  ligne  le  long  du  boule- 
vard du  Temple ,  par  rang  de  valeur  décroissante.  Et 
certainement  cet  ordre  local  est  parfaitement  exact 
quant  au  mérite.  Celui  qui  se  présente  le  premier  est 
le  théâtre  qui  prend  le  nom  de  la  Porte-Saint-Martin. 
C'est  le  meilleur  de  Paris  pour  le  drame;  c'est  là  qu'on 
représente  le  mieux  les  ouvrages  de  Victor  Hugo  et  de 
Dumas,  et  qu'on  trouve  une  troupe  excellente.  Vient 
ensuite  F  Ambigu-Comique ,  où  les  pièces  et  les  ac- 
teurs sont  déjà  moins  brillants,  mais  où  l'on  joue  aussi 
le  drame  romantique.  Nous  arrivons  de  là  à  Franconi, 
dont  la  scène  ne  peut  guère  compter  pour  un  rang, 
parce  qu'on  y  donne  des  pièces  faites  plutôt  pour  les 
chevaux  que  pour  les  hommes.  Puis  vient  la  Gaîté, 
théâtre  incendié  naguère,  mais  nouvellement  rebâti, 
dont  l'intérieur  comme  l'extérieur  justifient  le  nom. 
Le  drame  romantique  y  a  également  droit  de  cité,  et, 
dans  ce  riant  édifice,  souvent  les  larmes  coulent  et  le 
cœur  est  agité  des  plus  terribles  émotions.  Cependant 
les  chants  et  les*  rires  ont  le  dessus ,  et  le  vaudeville 
s'y  montre  déjà  avec  ses  légers  flonflons.  11  en  est  de 
même  aux  Folies-Dramatiques ,  théâtre  voisin  ,  qui 
donne  aussi  des  drames  et  encore  plus  de  vaudevilles,, 


DE     LA   FRANCE.  319 

On  no  pont  dira  qno,  ce  théâtre  soit  mauvais,  et  j'y  aï 
vn  quelque!  bonnes  pièces  bien  rendues.  Le  théâtre 
qui  suit  los  Folies-Dramatiques,  sur  le  terrain  comme 
en  mérite,  est  celui  de  Mme  Saquî,  où  l'on  joue  aussi 
dos  drames,  mais  bien  médiocres,  et  les  pins  insipides 
bouffonneries,  qui  dégénèrent  chez  le  voisin  en  farces 
grossières.  Ce  théâtre  voisin  est  celui  des  Funambules, 
où  l'un  des  Pierrots  les  plus  parfaits ,  le  fameux  De- 
bureau,  exibe  ses  grimaces  enfarinées.  J'ai  découvert 
un  autre  tout  petit  théâtre,  qui  porte  le  nom  de  Lazary, 
où  l'on  joue  tout- à-fait  mal ,  où  le  mauvais  a  enfin  at- 
teint ses  limites. 

Il  s'est  encore  élevé  ,  depuis  votre  départ  de  Paris, 
un  nouveau  théâtre,  tout  à  l'extrémité  des  boulevards, 
près  de  la  Bastille  :  il  s'appelle  théâtre  de  la  Porte- 
Saint-Antoine.  Il  est,  sous  tous  les  rapports,  hors  de 
ligne,  et  sa  position  artistique  et  locale  ne  permet  pas 
de  le  ranger  parmi  les  théâtres  du  boulevard  dont  j'ai 
parlé.  D'ailleurs,  il  est  trop  nouveau  pour  qu'on  puisse 
déjà  donner  la  mesure  exacte  de  sa  valeur.  Les  ou- 
vrages qu'on  y  représente  ne  sont  pas  mauvais.  J'y  ai 
vu  dernièrement,  dans  ce  voisinage  de  la  Bastille  ,  un 
drame  qui  portait  le  nom  de  cette  prison  et  dont  cer- 
taines scènes  remuaient  profondément.  L'héroïne  était, 


320  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

cela  va  sans  dire,  une  femme  mariée ,  épouse  du  gou- 
verneur de  la  Bastille,  et  s'enfuyait  avec  un  prisonnier 
d'État.  J'y  ai  vu  aussi  une  bonne  comédie  intitulée  ; 
Mariez-vous  donc,  qui  avait  pour  sujet  lesmfortunes 
conjugales  d'un  homme  qui  n'avait  pas  voulu  faire  un 
mariage  de  convenance  dans  la  bonne  société  et  s'était 
marié  avec  une  belle  fille  du  peuple.  L'épousée  prenait 
son  cousin  pour  amant;  la  beMe-mère,  avec  celui-ci  et 
la  femme  adultère,  formait  l'opposition  domestique 
contre  le  mari ,  que  le  luxe  et  le  désordre  de  tout  ce 
monde  plongeait  dans  la  misère.  Pour  gagner  le  pain  de 
sa  famille  ,  le  pauvre  diable  était  à  la  tin  obligé  d'ou- 
vrir, à  la  barrière,  guinguette  et  bal  pour  la  canaille. 
Quand  un  quadrille  n'était  pas  complet,  il  faisait  danser 
son  fils,  âgé  de  sept  ans,  et  l'enfant  savait  déjà  varier 
ses  pas  avec  la  pantomime  la  plus  libertine  de  la  cha- 
hut. C'est  dans  cet  état  que  le  rencontrait  un  ami;  et 
le  malheureux ,  son  violon  à  la  main,  tout  en  raclant, 
sautant  et  criant  les  figures,  saisissait  de  temps  à  autre 
une  pause,  pendant  laquelle  il  racontait  au  survenant 
ses  tribulations  conjugales.  Rien  de  plus  attristant  que 
le  contraste  entre  ce  récit  et  l'occupation  du  conteur, 
souvent  obligé  de  couper  sa  complainte  par  un  avant- 
deux  ou  un  chassez-croisez.  La  musique  de  contre- 


DK    LA    FRANCS.  321 

danse  qui  accompagne,  à  la  façon  du  mélodrame,  ce 
récit  lamentable,  ces  mélodies  vouées  à  la  joie,  fait  ici 
une  ironie  qui  vous  fend  le  cœur.  Il  m'était  impossible 
de  m'associer  aux  rires  des  assistants.  Je  ne  me  suis 
déridé  qu'a  l'aspect  du  beau-père,  vieil  ivrogne  qui  a 
bu  tout  ce  qu'il  possédait  et  se  fait  mendiant  pour  en 
finir.  Mais  sa  manière  de  mendier  est  tout  à  fait  origi- 
nale. C'est  un  gros  fainéant  à  rouge  trogne  de  buveur. 
Il  conduit,  avec  une  corde,  un  chien  aveugle  qu'il  ap- 
pelle son  Bélisaire.  Il  prétend  que  l'homme  est  in- 
grat envers  les  chiens,  qui  servent  si  souvent  de  con- 
ducteur aux  hommes  aveugles  ;  mais  qu'il  veut,  lui, 
payer  aux  bêtes  cette  dette  de  philanthropie  et  qu'il 
s'est  fait,  pour  cette  raison,  conducteur  de  son  pauvre 
chien  aveugle,  de  son  Bélisaire. 

J'ai  ri  de  si  bon  cœur  que  mes  voisins  m'ont  certai- 
nement pris  pour  le  chatouilleur  du  théâtre. 

Savez-vous  ce  que  c'est  qu'un  chatouilleur?  Je  ne 
connais  moi-même  le  sens  de  ce  mot  que  depuis  peu 
et  dois  mon  instruction  à  cet  égard  à  mon  barbier, 
dont  le  frère  a  une  place  de  chatouilleur  dans  un 
théâtre  des  boulevards.  On  le  paie  pour  qu'à  la  repré- 
sentation des  comédies  il  rie  à  chaque  bon  mot,  et 
assez  fort  pour  répandre  à  l'instant,  dans  le  public,  la 


322  ŒUVRES     DE"  HENRI     HEINE. 

contagion  du  rire  ;  car  il  arrive  souvent  que  les  bons 
mots  sont  détestables,  et  le  public  ne  rirait  pas  spon- 
tanément si  le  chatouilleur  n'avait  l'art ,  par  l'infinie 
variété  des  modulations  de  son  rire,  depuis  le  frémis- 
sement ricaneur  jusqu'aux  grands  éclats,  d'enlever  le 
rire  de  la  foule.  Le  rire  a  un  caractère  épidémique 
comme  ïe  bâillement,  et  je  vous  recommande,  pour 
la  scène  allemande,  l'importation  du  chatouilleur. 
Quant  aux  bâilleurs  ,  vous  en  avez  déjà  suffisamment. 
Mais  il  n'est  pas  facile  de  remplir  cet  emploi  ;  et  mon 
barbier  assure  que  cela  exige  beaucoup  de  talent.  Son 
frère  l'exerce  depuis  quinze  ans;  et  c'est  un  virtuose 
d'une  telle  force ,  qu'il  lui  suffit  de  donner  un  seul  de 
ses  sons  de  fausset  à  demi  étouffés,  pour  faire  partir 
de  fou  rire  toute  la  salle.  «  C'est  un  homme  de  mérite, 
ajoute  mon  barbier,  et  il  gagne  plus  d'argent  que  moi, 
car  il  est  en  outre  conducteur  de  deuil  aux  pompes 
funèbres;  et  souvent  il  préside  dans  la  journée  à  cinq 
ou  six  convois,  où  il  a  si  bonne  mine  avec  son  costume 
noir,  son  mouchoir  blanc  et  son  visage  affligé,  qu'on 
jurerait  qu'il  suit  le  cercueil  de  son  propre  père.  » 

En  vérité,  mon  cher  Lewald,  je  suis  plein  de  consi- 
dération pour  une  pareille  flexibilité;  mais  si  je  pouvais 
m'élevei*  à  cette  hauteur,  je  ne  voudrais  point,  pour 


DE    LA     FRANCE.  323 

tout  For  du  monde,  remplir  les  fonctions  de  cet 
homme.  Figurez- vous  combien  il  est  affreux,  par  une 
belle  matinée  de  printemps ,  quand  on  a  bien  agréa- 
blement savouré  son  café  et  que  le  soleil  vous  rit  au 
fond  du  cœur,  de  prendre  une  longue  figure  funèbre 
et  de  chercher  des  larmes  pour  quelque  épicier  décédé 
qu'on  ne  connaît  point  et  dont  la  mort  ne  peut  que 
vous  faire  plaisir  ,  parce  qu'elle  rapporte  au  conduc- 
teur de  deuil  sept  francs  dix  sous.  Et  puis ,  lorsqu'on 
est  revenu  du  cimetière  six  fois ,  mort  de  fatigue;,  en- 
nuyé et  sérieux  à  en  crever ,  il  faut  se  mettre  à  rire 
toute  la  soirée,  rire  à  toutes  les  mauvaises  pointes 
pour  lesquelles  on  a  ri  si  souvent ,  rire  de  toute  la  fi-  - 
gure,  de  tous  les  muscles,  avec  toutes  les  convulsions 
du  corps  et  de  l'âme ,  pour  exciter  à  rire  avec  vous 
un  parterre  blasé...  Mais  c'est  effroyable  l  J'aimerais 
mieux  être  roi  de  France  1 


SALON  DE  1851 


Le  salon  de  1831  vient  d'être  fermé  après  que  les 
tableaux  y  ont  été  exposés  depuis  le  commencement 
de  mai.  On  ne  leur  a  guère  donné  en  général  que  des 
regards  distraits  :  les  esprits  étaient  préoccupés  ailleurs 
et  par  les  soucis  de  la  politique.  Pour  moi ,  qui  visi- 
tais à  cette  époque  pour  la  première  fois  la  capitale, 
sollicité  que  j'étais  par  une  foule  d'impressions  nou- 
velles, j'ai,  beaucoup  moins  encore  que  les  autres, 
pu  parcourir  avec  le  calme  d'esprit  nécessaire  les 
salles  du  Louvre.  Là  restaient  rangés  à  côté  les  uns  des 
autres,  au  nombre  d'environ  trois  mille,  ces  tableaux, 
pauvres  malheureux  enfans  de  l'art,  auxquels  la  foule 
ne  jetait  que  l'aumône  d'un  coup  d'œil  indifférent. 
En  vain  semblaient-ils  mendier,  avec  une  douleur 
muette,  un  peu  de  sympathie,  quelque  accueil  dans  un 
petit  coin  du  cœur  :  les  cœurs  étaient  pleins  de  sen- 
timents personnels,  leur  propre  famille.  Il  n'y  avait 


DE    LA    FRANCK.  325 

pour  les  étrangers  place  ni  au  foyer  ni  à  la  table. 
L'exposition  présentait  tout  justement  l'aspect  d'un 
hospice  d'orphelins  ,  réunion  d'enfants  ramassés  de 
toutes  parts,  abandonnés  à  leur  sort  et  dont  aucun 
n'est  rattaché  à  un  aulre  par  un  lien  de  parenté  quel- 
conque. L'âme  en  était  remuée  comme  à  la  vue  de  la 
faiblesse  sans  défense  et  d'un  désespoir  enfantin. 

De  quel  autre  sentiment  ne  sommes-nous  pas  saisis 
dès  Tentrée  d'une  galerie  de  ces  tableaux  italiens  qui, 
loin  d'être  exposés  comme  des  enfants  trouvés  à  la 
merci  d'un  monde  froid,  ont  au  contraire  sucé  le  lait 
au  sein  de  la  grand'mère  commune  et,  comme  une 
large  famille,  satisfaits  et  unis,  parlent  la  même 
langue,  s'ils  ne  disent  pas  tous  les  mêmes  mots! 

L'Église,  qui  était  autrefois  cette  mère  pour  les 

autres  arts  également,  est   appauvrie  aujourd'hui  et 

délaissée  aussi,  elle.  Chaque  peintre  travaille  selon  son 

goût  particulier  et  pour  son  propre  compte.  Le  caprice 

du  moment,  la  fantaisie  des  riches  ou  de  son  âme 

désœuvrée  lui  donne   le  sujet;  la  palette  fournit  les 

couleurs  les  plus  brillantes,  et  la  toile  souffre  tout.  De 

plus,  le  romantisme  mal  entendu  a  infecté  les  ateliers 

de  peinture  en  France  ;  en  conséquence  du  principe 

fondamental  de  cette  doctrine,  chacun  s'efforce  do 

49 


?96  ŒUVRES    DE    HENRI     HEINE.' 

peindre  autrement  que  les  autres ,  ou,  pour  parler  le 
langage  à  la  mode ,  de  faire  ressortir  son  individualité. 
Quels  tableaux  cela  nous  donne  souvent,  on  le  devine 
sans  peine. 

Les  Français  ayant  toujours  beaucoup  de  tact,  et 
du  plus  sûr,  n'ont  pas  manqué  de  bien  juger  les  essais 
avortés ,  comme  de  reconnaître  tout  de  suite  l'origina- 
lité de  bon  aloi,  et  de  pêcher  les  véritables  perles  au 
milieu  de  cet  océan  de  couleurs.  Je  me  bornerai  donc 
à  me  faire  l'écho  de  l'opinion  générale,  laquelle  diffère 
peu  de  la  mienne  propre.  J'éviterai  autant  que  pos- 
sible l'appréciation  des  qualités  ou  des  défauts  pure- 
ment techniques.  Gela  serait  d'ailleurs  peu  utile  au 
sujet  de  tableaux  qui  ne  demeurent  pas  exposés  à 
l'examen  public  dans  des  galeries,  et  le  lecteur  alle- 
mand qui  ne  les  a  pas  vus  en  tirerait  encore  moins  de 
profit.  Il  n'y  a  guère  que  des  aperçus  sur  le  sujet  et 
l'importance  de  ces  tableaux  qui  puissent  l'intéresser. 
En  qualité  de  critique  consciencieux,  je  commence 
par  les  ouvrages  de 

A.   SCHEFFER. 

Le  Faust  et  la  Marguerite  de  ce  peintre  ont  d'abord 
attiré  le  plus  l'attention  publique,  parce  que  les  meil- 


DE     LA     FRANCE.  327 

leures  productions  de  Robert  et  de  Dolaroche  n'ont  été 
exposées  que  plus  tard.  Cependant  celui  qui  n'a  jamais 
rien  vu  de  ScherTcr  est  sur-le-champ  frappé  par  sa 
manière,  qui  se  prononce  surtout  dans  la  couleur.  Ses 
ennemis  prétendent  qu'il  ne  peint  qu'avec  du  tabac  et 
du  savon  vert.  J'ignore  jusqu'à  quel  point  ils  lui  font 
tort  en  cela.  Ses  ombres  brunâtres  sont  assez  souvent  {. 
affectées  et  ne  reproduisent  pas  l'effet  de  lumière  à  la 
Rembrandt  qu'il  avait  en  vue.  Ses  figures  ont  presque 
toutes  cette  teinte  fatale  qui  a  pu  maintes  fois  nous 
faire  horreur  de  notre  propre  visage,  quand  nous 
l'avons  aperçu,  fatigué  de  veille  et  de  mauvaise  hu- 
meur, dans  ces  miroirs  verdâtres  que  nous  offrent  les 
vieilles  auberges  où  la  diligence  s'arrête  le  matin.  Mais 
si  Ton  observe  les  tableaux  de  Scheffer  de  plus  près  et 
plus  à  loisir,  on  se  réconcilie  avec  ce  faire:  l'ensemble 
de  son  travail  vous  apparaît  avec  toute  sa  poésie ,  et 
l'on  voit  un  sentiment  chaud  percer  ces  teintes  som- 
bres et  briller  comme  le  soleil  quand  ses  rayons  bri- 
sent les  flots  de  brouillard.  Aussi  cette  peinture 
délayée  et  brossée  d'une  manière  chagrine ,  cette  cou- 
leur d'épuisement,  ces  contours  vagues  et  indécis  sont- 
ils  d'un  puissant  effet  dans  les  tableaux  de  Faust  et  de 
Marguerite.  Faust  est  assis  dans  un  fauteuil  rouge , 


'328  ŒUVRES    DE    HENRI     HEINE. 

forme  du  moyen  âge ,  près  d'une  table  couverte  de 
livres  en  parchemin,  sur  laquelle  s'appuie  son  bras 
gauche.,  qui  soutient  sa  tête  découverte.  Le  bras  droit, 
avec  la  main  ouverte,  tombe  le  long  de  sa  hanche. 
L'habillement,  couleur  de  savon  bleu  verdâtre  ;  la  figure, 
presque  de  profil,  pâle,  ombres  couleur  de  tabac: 
les  traits  en  sont  d'une  noblesse  sévère.  Malgré  cette 
teinte  fausse  et  maladive,  ces  joues  creuses  et  ces  lèvres 
fanées,  cette  destruction  imprimée  partout,  ce  visage 
conserve  encore  les  traces  de  sa  beauté  antérieure  ; 
les  yeux  y  répandent  leur  lumière  tristement  affec- 
tueuse: on  dirait  d'une  belle  ruine  éclairée  par  la  lune. 
Oui  cet  homme  est  une  belle  ruine  humaine  :  dans 
les  plis  au-dessus  de  ces  sourcils  éteints  couvent  les 
hiboux  à  la  science  occulte,  et  derrière  ce  front  se 
tiennent  aux  aguets  de  méchants  esprits.  A  minuit  s'y 
ouvrent  les  tombes  des  désirs  morts;  de  pâles  ombres 
en  sortent,  et,  dans  les  sombres  cellules  du  cerveau  , 
se  glisse,  échevelé,  l'esprit  de  Marguerite.  Tel  est  le 
mérite  du  peintre,  qu'il  n'a  placé  sur  la  toile  que  la 
tête  d'un  homme  et  que  le  seul  aspect,  nous  révèle 
les  sentiments  et  les  pensées  qui  agitent  le  cerveau  et 
le  cœur  de  cet  homme.  On  reconnaît  dans  le  fond ,  à 
peine  visible,  sous  une  couleur  verte,  mais  d'un  vert 


DE    LA     FRANCE.  3V29 

repoussant,  la  figure  de  Méphistophélès,  le  méchant 
esprit ,  le  père  du  mensonge ,  le  dieu  du  savon  vert. 
Marguerite  est  un  pendant  d'un  égal  mérite.  Elle  est 
assise  aussi  dans  un  fauteuil  d'un  rouge  fané.  Son 
rouet,  avec  la  quenouille  chargée  de  laine,  reste  oisif 
près  d'elle.  Sa  main  tient  un  livre  de  prières  ouvert , 
dans  lequel  elle  ne  lit  pas ,  et  où  Ton  aperçoit  les  cou- 
leurs éteintes  d'une  image  de  la  mère  de  Dieu,  la 
vierge  consolatrice.  Elle  laisse  tomber  la  tête  de  telle 
sorte  que  la  plus  grande  partie  du  visage,  qu'on  ne 
voit  guère  que  de  profil,  est  éclairée  d'une  manière 
étrange.  On  dirait  que  l'âme  ténébreuse  de  Faust  pro- 
jette son  ombre  sur  les  traits  de  la  douce  jeune  fille. 
Les  deux  tableaux  sont  suspendus  l'un  près  de  l'autre, 
et  l'on  remarque  d'autant  plus  que  tout  l'effet  lumi- 
neux est  consacré  au  visage  de  Faust  ;  celui  de  Mar- 
guerite au  contraire  en  reçoit  beaucoup  moins  que  les 
autres  contours  du  personnage,  qui  sont  d'autant  plus 
éclairés.  L'<îffet  obtenu  ainsi  dans  cette  dernière  figure 
est  d'une  magie  inexprimable.  Le  corset  de  Marguerite 
est  vert  d'iris;  une  petite  coiffe  noire  couvre  à  peine  le 
dessus  cte  sa  tête,  et  des  deux  côtés  descendent  plus 
brillants  ses  cheveux  lisses  et  blonds  comme  de  l'or. 
Son  visage  forme  un  ovaie  noble  et  touchant,  et  ses 


330  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

traits  sont  ceux  d'une  beauté  qui  semble  vouloir  se 
cacher  par  modestie.  C'est  en  effet,  avec  ses  yeux  bleus, 
là  modestie  elle-même.  Une  larme  silencieuse,  perle 
de  douleur  muette,  coule  le  long  de  sa  joue.  C'est  bien 
à  la  vérité  la  Marguerite  de  Wolfgang  Goethe;  mais  elle 
a  lu  tout  Frédéric  Schiller;  elle  est  beaucoup  plus  sen- 
timentable  que  naïve,  elle  a  plus  d'idéalité  pesante  que 
de  grâce  facile.  A  moins  qu'elle  ne  soit  trop  fidèle  e( 
trop  sérieuse  pour  pouvoir  être  gracieuse;  car  la  grâce 
consiste  dans  le  mouvement.  Elle  y  gagne  quelque  chose 
de  sûr,  d'aussi  solide,  d'aussi  réel  qu'un  bon  louis  d'or 
qu'on  tient  encore  dans  sa  poche.  En  un  mot,  c'est  une 
jeune  fille  allemande,  et  quand,  en  se  laissant  aller 
à  la  rêverie,  on  considère  ses  yeux,  mélancoliques  vio- 
lettes, on  pense  à  l' Allemagne,  aux  tilleuls  odorants, 
aux  poésies  de  Hœlty,  à  la  statue  de  pierre  de  Roland 
devant  l'hôtel  de  ville,  au  vieux  co-recteur,  à  sa  nièce 
aux  joues  de  rose,  à  la  maison  du  forestier  avec  ses 
trophées  de  cerf,  au  mauvais  tabac  et  aux  bons  compa- 
gnons, aux  histoires  de  cimetières  de  la  grand'ma- 
man,  aux  honnêtes  gardes  de  nuit,  à  l'amitié,  au 
premier  amour,  à  milîe  autres  douées  bagatelles.  En 
vérité ,  la  Marguerite  de  Schetfer  ne  peut  être  décrite  : 
elle  e?t  plus  sentiment  que  figure.  C'est  une  âme  peinte. 


DE    LA   FRANCE.  331 

Toutes  les  fois  que  je  passais  devant  elle ,  je  ne  pou- 
vais m'empécher  de  lui  dire  à  voix  basse  :  Pauvre 
chère  enfant  !  —  Liebes  kindt  — 

Malheureusement  nous  retrouvons  la  manière  de 
Scheffer  dans  tousses  tableaux;  et  si  cette  manière 
s'approprie  merveilleusement  à  son  Faust  et  à  Margue- 
rite ,  elle  nous  déplaît  complètement  dans  des  sujets 
qui  demanderaient  des  tons  clairs,  chauds  et  brillants. 
II  nous  a  donné ,  par  exemple ,  un  petit  tableau  repré- 
sentant une  danse  d'enfants,  lesquels,  grâce  à  sa 
couleur  nébuleuse  et  triste ,  ressemblent  à  une  ronde 
de  petits  gnomes.  Quelque  recommandable  aussi  que 
puisse  être  son  talent  dans  le  portrait ,  quelque  origi- 
nalité que  je  lui  reconnaisse  dans  la  conception  de  ce 
genre ,  je  n'en  reste  pas  moins  choqué  par  cette  cou- 
leur de  son  choix.  On  voyait  cependant  au  salon  un 
portrait  pour  lequel  la  manière  de  Scheffer  avait  dû 
être  faite.  Ce  n'était  qu'avec  ces  teintes  indécises, 
trompeuses,  éteintes  et  sans  caractère  qu'on  pouvait 
peindre  l'homme  dont  la  gloire  consiste  à  ne  jamais 
laisser  lire  ses  pensées  sur  sa  figure,  bien  plus,  à  y 
faire  lire  tout  le  contraire,  l'homme  quatorze  fois 
parjure,  dont  le  talent  de  mensonge  a  été  mis  à  profit 
par  tous  les  gouvernements  qui  se  sont  succédé  en 


332  ŒUVRES    DE    HENRI     HEINE. 

France  et  qui  se  sont  légué,  comme  les  Césars ,  cette 
Locuste  toujours  prête  à  les  servir  les  uns  contre  les 
autres  avec  la  même  sûreté,  la  même  discrétion. 

Le  Henri  IV  et  le  Louis-Philippe  de  Schefter,  portraits 
équestres  de  grandeur  naturelle ,  méritent  en  tous  cas 
une  mention  particulière.  Le  premier,  le  roi  par  droit 
de  conquête  et  de  naissance,  a  vécu  dans  un  siècle  an- 
térieur au  mien.  Je  sais  seulement  qu'il  a  porté  une 
barbe  à  la  Henri  IV,  mais  non  s'il  est  fidèlement  repré- 
senté. L'autre,  le  roi  des  barricades,  le  roi  par  la  grâce 
du  peuple  souverain,  est  mon  contemporain ,  et  je  puis 
juger  si  son  portrait  lui  ressemble.  Ce  tableau  est  cer- 
tainement bien  rendu  et  très-re? semblant;  mais  je  n'ai 
pu  découvrir  ce  mérite  qu'après  avoir  vu  le  roi  même. 
C'est  un  reproche  que  je  dois  faire  à  Scheffer. 

On  partage  en  deux  classes  les  peintres  de  portraits. 
Les  uns  ont  le  merveilleux  talent  de  saisir  et  de  rendre 
ceux  des  traits  qui  peuvent  donner  même  au  spectateur 
étranger  l'idée  exacte  de  l'individu  représenté,  de 
telle  sorte  qu'il  comprend  aussitôt  le  caractère  de  figure 
de  l'original  inconnu  au  point  de  le  reconnaître  tout  de 
suite  s'il  vient  à  le  rencontrer.  C'est  le  mérite  que  nous 
trouvons  chez  les  anciens  maîtres,  particulièrement 
chez  Holhein,  Titien   et  Van  Dyck;   et  ce  qui  nous 


DE     LA    FRANCE.  333 

frappe  à  l'instant  dans  leurs  portraits ,  c'est  ce  rapport 
immédiat  qui  nous  garantit  immanquablement  la  res- 
semblance avec  les  originaux  morts.  «Je  fourrais  jurer 
que  ces  tableaux  sont  ressemblants,»  disons-nous  invo- 
lontairement en  parcourant  les  galeries. 

Nous  trouvons  la  seconde  manière  de  peindre  la 
portrait,  particulièrement  chez  les  Anglais  et  les 
Français  ,  qui  n'ont  en  vue  que  cette  possibilité  facile 
de  faire  reconnaître  l'homme  que  déjà  nous  connais- 
sons bien,  et  qui  ne  reproduisent  sur  la  toiie  que  les 
traits  qui  nous  rappellent  sa  figure  et  sa  physionomie. 
Ces  peintres  ne  travaillent  positivement  qu'au  proîit  du 
souvenir.  Ils  sont  chers  surtout  aux  parents  bien  appris 
et  aux  tendres  époux  qui  nous  montrent  après  dîner 
leurs  portraits,  et  ne  peuvent  nous  assurer  assez  com- 
bien le  cher  petit  enfant  était  frappant  avant  d'avoir 
eu  la  coqueluche ,  ou  bien  que  nous  serions  stupéfaits 
de  la  ressemblance  de  monsieur  le  mari  si  nous  îe 
connaissions,  avantage  qui  nous  est  réservé  quand  il 
sera  revenu  de  la  foire  de  Brunswick. 

La  Léonore  est  un  morceau  fort  distingué  sous  le 

rapport  de  la  couleur,  et  montre  avec  quelle  puissance 

d'attrait  et  de  charme  Scheiiér  pourrait  peindre  s'il  te 

voulait.  11  a  reporté  son  sujet  au  temps  des  croisades, 

49. 


334  ŒUVRES     DE    HENRI     HEINE. 

ce  qui  lui  a  donné  l'occasion  de  déployer  plus  de  luxe 
de  costumes  et  surtout  un  coloris  plus  romantique. 
L'armée  des  croisés  passe,  et  la  pauvre  Léonore  n'y  a 
pas  vu  son  bien-aimé.  Il  règne  dans  tout  ce  tableau 
une  mélancolie  douce  et  presque  sereine,  et  rien  ne 
fait  prévoir  l'horrible  apparition  de  la  nuit  prochaine. 
Mais  je  crois  justement  que  le  peintre  ayant  transporté 
cette  scène  dans  une  époque  de  foi  pieuse  et  de  ca- 
tholicisme, Léonore,  veuve  de  son  fiancé,  ne  blasphé- 
mera pas  la  divinité,  et  le  cavalier  trépassé  ne  viendra 
pas  l'enlever.  La  Léonore  de  Bùrger  vit  dans  une  pé- 
riode de  protestantisme  et  d'examen  critique,  et  son 
amant  est  parti  pendant  la  guerre  de  sept  ans  pour 
conquérir  un  morceau  de  la  Silésie  au  profit  de  l'ami 
de  Voltaire.  Alors  il  y  avait  du  doute  et  des  blas- 
phèmes. La  Léonore  de  Scheffer  vit  au  contraire  à  une 
époque  toute  catholique,  où  les  hommes  se  cousaient 
une  croix  rouge  sur  l'habit,  puis,  animés  d'une  pensée 
religieuse,  guerriers  pèlerins,  s'en  allaient  par  cen- 
taines de  mille  en  Orient  pour  y  conquérir  un  tombeau. 
Étrange  époque  !  étrange  délire  !  Mais,  après  tout,  ne 
sommes-nous  pas  tous,  tant  que  nous  sommes,,  des 
chevaliers  croisés,  qui,  avec  tous  nos  pénibles  combats, 
ne  conquérons  à  la  fin  qu'un  tombeau 3  C'est  cette 


DE    LA    FRANCE.  335 

pensée  que  je  lis  sur  la  figure  réfléchie  du  chevalier 
gui,  du  haut  de  son  cheval  de  bataille,  jette  un  regard 
si  plein  de  pitié  sur  la  pauvre  Léonore.  Celle-ci  laisse 
tomber  sur  l'épaule  de  sa  mère  sa  tête  comme  une 
fleur  affligée.  La  fleur  se  fanera,  mais  ne  blasphémera 
point.  C'est  une  douce  composition,  qui  écarte  toutes 
les  pensées  sombres  et  haineuses.  C'est  un  tableau 
tout  harmonieux,  et  dans  la  musique  des  couleurs 
règne  l'unité  la  plus  consolante. 

Je  passe  sous  silence  les  autres  toiles  de  Scheffer, 
qui  méritent  moins  d'attention.  Le  public  les  a  cepen- 
dant également  bien  accueillies.  Telle  est  la  magie  du 
nom  du  maître.  Qu'un  prince  porte  à  son  doigt  un 
strass  de  Bohème,  chacun  jurera  que  c'est  un  diamant, 
et  s'il  était  possible  qu'un  mendiant  portât  une  bague 
de  véritables  diamants,  on  serait  persuadé  que  ce  n'est 
que  du  verre.  Cette  considération  m'amène  à 

HORACE  VERNET, 

qui,  pour  orner  le  salon,  n'y  a  pas  envoyé  non  plus 
toutes  pierreries  véritables.  Le  plus  remarquable  des 
tableaux  qu'il  a  exposés  était  une  Judith  sur  le  point 
de  tuer  Holopherne.  Elle  vient  de  quitter  sa  couche, 


336  ŒUVRES  DE    HENRI   HEINE 

la  belle  jeune  femme  à  la  taille  élancée  brillant  de 
tout  l'éclat  de  sa  beauté.  Un  vêtement  violet,  noué  à 
la  hâteautour  deshanches,  descendjusqu'àses  pieds. 
Le  haut  du  corps  est  couvert  d'une  robe  de  dessous 
d'un  jaune  pâle,  dont  la  manche,  tombant  sur  le  bras 
droit,  est  relevée  avec  une  sorte  de  geste  de  boucher, 
mais  d'une  grâce  enchanteresse,  par  la  main  gauche, 
car  la  droite  tient  le  glaive  recourbé  qui  menace  Ho- 
lopherne  endormi.  La  voilà, 'cette  ravissante  créature, 
hier  encore  vierge,  pure  devant  Dieu,  souillée  devant 
le  monde,  hostie  profanée.  Sa  tête  est  délicieusement 
attrayante  et  d'un  charme  étrange:  ses  cheveux  noirs 
semblables  à  de  petits  serpents  qui  se  redressent  en  se 
roulant,  lui  donnent  une  grâce  effrayante.  Le  visage 
est  légèrement  ombré,  une  douce  férocité,  une  ten- 
dresse sombre,  un  courroux  sentimental  percenttout 
à  la  fois  dansles  traits  de  cette  beauté  meurtrière.  Son 
œil  surtout  étincelle  de  divine  cruauté  et  delà  joie  do 
la  vengeance;  car  elle  a  aussi  son  injure  à  elle,  la 
profanation  de  son  beau  corps,  à  venger  sur  l'affreux 
païen.  Celui-cin'est  pas  eneffet  très-attrayant,  mais  il 
paraît  bon  enfant  au  fond.  Il  dort  avec  tant  de  com- 
plaisance dans  l'engourdissement  de  béatitude  qui 
suit  sa  félicité!  Il  ronfle  peut-être;   ou,  comme  dit 


DE     L\    FRANCE.  337 

Louise,  sommeille  tout  haut.  Ses  lèvres  frémissent 
encore  comme  si  elles  donnaient  des  baisers  :  et  la 
mort  l'envoie  ivre  de  bonheur  el  certainement  de 
vin,  sans  intermédiaire  de  souffrance  et  de  maladie, 
par  le  ministère  de  son  plus  bel  ange,  dans  la  nuit 
blanche  de  l'éternel  anéantissement.  Quelle  fin  digne 
d'envie  !  Oh  !  quand  mon  heure  viendra,  faites-moi, 
grands  dieux  !  mourir  comme  Holopherne  ! 

Est-ce  une  ironie  d'Horace  Vernet  d'avoir  fait  ca- 
resser par  les  premiers  rayons  du  soleil  levant  cet 
homme  qui  va  mourir,  tandis  que  la  lampe  nocturne 
s'éteint  ? 

Un  autre  tableau  du  même  peintre,  qui  représente 
le  pape  actuel,  se  recommande  moins  par  l'esprit  que 
par  la  virilité  du  dessin  et  de  la  couleur.  La  tête  ceinte 
de  la  triple  couronne  d'or,  vêtu  d'ornements  blancs 
brodés  d'or,  assis  sur  un  siège  d'or,  le  serviteur  des 
serviteurs  de  Dieu  est  porté  en  procession  autour  de 
l'église  de  Saint-Pierre.  La  figure  du  pape,  quoique 
assez  colorée,  a  un  air  de  faiblesse  et  s'éteint  presque 
sur  le  fond  blanc  de  l'encens  qui  fume  et  des  éventails 
de  plumes  blanches  dressés  derrière  lui.  Mais  les  por- 
teurs du  pontife  sont  d'une  encolure  athlétique  et 
pleins  de  caractère.  Leur  livrée  est  rouge  cramoisi, 


338  ŒUVRES    DE    HENRI     HEINE. 

et  de  noirs  cheveux  tombent  et  encadrent  leurs  visages 
brunis.  On  n'en  voit  que  trois,  mais  ils  sont  admira- 
blement peints.  On  peut  faire  le  même  éloge  des 
capucins,  dont  on  ne  voit  que  les  têtes  ou  plutôt  les 
nuques  courbées  et  surmontées  d'une  large  tonsure. 
Mais  l'insignifiance  vaporeuse  du  personnage  princi- 
pal et  la  saillie  vigoureuse  des  figures  accessoires  sont 
un  défaut  dans  ce  tableau.  La  facilité  de  pose  et  le 
coloris  avec  lesquels  ceux-ci  sont  rendus,  m'ont  rap- 
pelé Paul  Véronèse.  Mais  il  y  manque  la  magie  véni- 
tienne, cette  poésie  de  la  couleur,  qui,  ainsi  que  l'éclat 
des  lagunes,  n'est  que  superficie,  et  cependant  émeut 
Tâme  d'une  manière  si  merveilleuse. 

Une  conception  hardie  et  le  mérite  de  la  couleur 
ont  conquis  aussi  de  nombreux  suffrages  à  un  troi- 
sième tableau  d'Horace  Vernet,  qui  représente  l'ar- 
restation des  princes  de  Gondé,  de  Conti  et  de  Longue- 
ville.  Le  lieu  de  la  scène  est  l'escalier  du  Palais-Royal 
au  moment  où  les  personnages  arrêtés  descendent 
après  avoir,  sur  Tordre  d'Anne  d'Autriche,  remis 
leurs  épées.  Cette  disposition  a  donne  au  peintre  la 
facilité  de  conserver  chaque  personnage  isolé  et  avec 
ses  contours  complets.  Condé  est  le  premier  devant 
le  spectateur,  sur  la  marche  la  plus  basse.  Il  caresse 


DE    LA    FRANCE.  339 

sa  moustache  en  méditant,  et  je  sais  ce  qu'il  pense. 
L'officier  qui  porte  les  trois  épées  sous  son  bras  arrive 
de  la  marche  la  plus  élevée.  Ce  sont  trois  groupes 
posés  naturellement  et  naturellement  rattachés  l'un  à 
l'autre.  Il  n'y  a  qu'un  homme  qui  a  atteint  un  degré 
bien  élevé  dans  l'art  qui  puisse  avoir  une  pareille  idée 
d'escalier. 

Je  fais  grâce  des  autres  tableaux  moins  importants 
d'Horace  Vernet,  artiste  multiple,  qui  peint  tout,  ta- 
bleaux religieux,  batailles,  vie  bourgeoise,  animaux, 
paysages,  portraits,  et  tout  cela  en  courant,  presque 
à  la  manière  d'un  faiseur  de  pamphlets. 

J'arrive  à 

DELACROIX, 

qui  a  exposé  un  tableau  devant  lequel  j'ai  toujours 
vu  un  grand  concours  de  peuple  et  que  je  range  en 
conséquence  au  nombre  de  ceux  sur  lesquels  l'atten- 
tion s'est  portée  le  plus.  La  sainteté  du  sujet  rendrait 
peut-être  périlleux  de  hasarder  une  critique  trop  sé- 
vère. Mais,  sauf  quelques  détails  purement  techniques, 
une  grande  pensée  règne  dans  eet  ouvrage  qui  nous 
attire  singulièrement.  Il  a  représenté  un  groupe  de 
peuple  pendant  la  révolution  de  juillet,  du  mifieu  du- 


310  ŒUVRES    DE     HENRI    HEINE. 

quel  s'élance,  presque  comme  personnage  allégorique. 
une  jeune  femme.  Elle  porte  sur  la  tête  le  bonnet 
phrygien,  le  bonnet  rouge,  un  fusil  dans  une  main  et 
l'étendard  tricolore  dans  l'autre.  Elle  passe  sur  des 
cadavres,  elle  excite  au  combat.  Nue  jusqu'à  la  cein- 
ture, c'est  un  beau  corps  aux  mouvements  impétueux; 
son  visage,  un  profil  hardi;  une  douleur  impudente  se 
lit  dans  ses  traits  ;  au  total,  bizarre  mélange  de  Phryné, 
de  poissarde  et  de  déesse  de  liberté.  On  n'a  pas  indi- 
qué d'une  manière  précise  qu'elle  représentât  ce  der- 
nier personnage;  l'artiste  a  voulu  peut-être  figurer  la 
force  brutale  du  peuple  qui  se  délivre  enfin  d'un  far- 
deau fatal.  Je  ne  puis  m'empêcher  d'avouer  qu'elle 
me  rappelle  ces  dévergondées  péripatéticiennes  dont 
les  essaims  couvrent  le  soir  les  boulevards;  que  ce 
petit  Cupidon,  ramoneur  de  cheminée,  qu'on  voit  un 
pistolet  à  la  main  à  côté  de  cette  Vénus  des  rues,  est 
souillé  probablement  d'autre  chose  encore  que  de 
suie;  que  le  candidat  au  Panthéon  étendu  mort  à 
terre  trafiquait  peut-être  le  soir  d'auparavant  sur  les 
contre-marques  à  la  porte  d'un  théâtre  ,  que  le  héros 
qui  se  précipite  avec  son  fusil  porte  les  galères  sur 
sa  figure  et  certainement  sur  ses  habits  dégoûtants 
l'odeur  de  la  cour  d'assises  ;  mais  c'était  justement  là 


T>E     LA     FRANCE.  3kl 

ce  qu'il  fallait  :  une  grande  pensée  ennoblissait  même 
la  lie  de  ce  peuple,  celte  crapule,  et  réveillait  dans 
son  âme  la  dignité  endormie.  Journées  sacrées  de 
juillet!  vous  témoignerez  éternellement  en  faveur  de 
la  dignité  originelle  de  l'homme,  dignité  qui  ne  peut 
jamais  être  complètement  détruite.  Celui  qui  vous  a 
vues  ne  se  lamente  plus  sur  les  tombes  d'autrefois;  mais 
il  croit  désormais  avec  joie  à  la  résurrection  des 
peuples.  Journées  sacrées  de  juillet!  que  votre  soleil 
était  beau  !  que  le  peuple  de  Paris  était  grand  !  Les 
dieux,  qui  du  haut  du  ciel  contemplaient  ce  sublime 
combat,  jetaient  des  cris  d'admiration  ;  ils  auraient 
volontiers  quitté  leurs  sièges  d'or  et  seraient  descendus 
sur  la  terre  pour  se  faire  citoyens  de  Paris! 

La  couleur  n'est  sur  aucun  tableau  du  salon  autant 
imbue  que  sur  celui  de  la  révolution  de  juillet  par  De- 
lacroix. Cependant  cette  absence  même  de  vernis  et 
d'éclat,  la  poussière  et  la  fumée  de  la  poudre  qui  en- 
vironnent toutes  les  figures  comme  d'une  toile  d'arai- 
gnée, le  coloris  desséché  au  soleil  qui  semble  languir 
de  soif  et  soupirer  après  une  goutte  d'eau ,  tout  cela 
donne  à  cette  peinture  le  vrai ,  la  réalité,  un  caractère 
originel,  entin  on  y  trouve  la  véritable  physionomie 
des  journées  de  juillet. 


342  ŒUVRES    DE     HENRI    HEINE. 

DECAMPS 

îst  le  nom  du  peintre  qui,  par  d'autres  moyens,  a  en- 
chanté les  esprits.  Malheureusement  je  n'ai  pu  voir  un 
de  ses  meilleurs  ouvrages,  Y  Hôpital  des  chiens  ga- 
leux, qui  avait  déjà  été  retiré  quand  j'ai  visité  l'expo- 
sition. Quelques  autres  bons  morceaux  de  lui  m'ont 
également  échappé,  parce  que  la  foule  m'a  empêché 
de  les  trouver  avant  qu'ils  fussent  retirés. 

Je  reconus  tout  d'abord  que  Decamps  était  un 
grand  peintre  quand  je  vis  un  tout  petit  tableau  (le 
premier  que  je  voyais  de  lui),  dont  le  coloris  et  la 
simplicité  me  frappèrent.  Ce  n'était  que  l'étude  d'une 
bâtisse  turque  élevée  et  blanche;  çà  et  là  quelques 
trous  de  fenêtres  où  venait  regarder  un  visage  turc; 
en  bas  une  eau  calme  où  les  murs  blancs  de  craie  se 
réfléchissaient  avec  leurs  ombres  rougeâtres,  le  tout 
d'une  tranquillité  endormie.  J'appris  ensuite  que  De- 
camps  lui-même  était  allé  en  Turquie,  et  que  ce  n'é- 
tait pas  seulement  son  coloris  original  qui  m'avait  tant 
frappé,  mais  bien  encore  la  vérité  qui  parle  dans  la 
couleur  fidèle  et  sans  affectation  de  ses  représentations 
de  l'Orient.  Ce  mérite  est  vraiment  particulier  dans  sa 


DE    LA    FRANCE.  343 

Patrouille  turque.  Nous  voyons  dans  ce  tableau  le 
grano  *iadgi-Bey,  chef  suprême  delà  police  de  Smyrne, 
lequel,  entouré  de  ses  myrmidons ,  fait  la  ronde  dans 
la  ville.  Ce  personnage  fait  porter  l'ampleur  démesu- 
rée de  son  ventre  sur  un  grand  cheval  ;  il  se  montre 
dans  toute  la  majesté  de  son  insolence.  C'est  une  face 
d'une  sottise  impertinente  qui  respire  l'ignorance  la 
plus  crasse  et  dont  le  front  déprimé  est  décoré  en 
sautoir  d'un  large  turban  blanc.  Il  tient  dans  sa  main 
le  sceptre  de  la  bastonnade  absolue  5  à  côté  de  lui 
courent  à  pied  neuf  fidèles  exécuteurs  de  sa  volonté 
quand  même,  rapides  créatures  aux  longues  jambes 
amaigries,  aux  faces  d'animaux,  chats,  boucs,  singes; 
l'un  d'eux  forme  une  mosaïque  de  museau  de  chien  , 
yeux  de  cochon,  oreilles  d'âne,  rire  de  veau  et  couar- 
dise de  lièvre.  Leurs  mains  portent  négligemment  des 
armes,  telles  que  piques,  fusils  la  crosse  en  l'air,  et 
aussi  des  outils  du  métier  de  justice ,  c'est-à-dire  un 
pal  et  un  faisceau  de  bâtons  de  bambous.  Comme  les 
maisons  devant  lesquelles  passe  le  cortège  sont  blan- 
chies à  la  chaux  et  le  sol  d'une  argile  jaune,  le  tout 
fait  presque  l'effet  d'une  file  d'ombres  chinoises.  La 
scène  est  éclairée  par  le  soleil  couchant  ,  et  les 
ombres  bizarres  des  maigres  jambes  d'hommes  et  de 


344  ŒUVRES     DE    HENRI     HEINE. 

cheval  ajoutent  à  la  magie  baroque  de  cet  effet. 
Puis  ces  coquins  se  culbuttent  avec  des  cabrioles  si 
drôles,  avec  des  sauts  si  inouïs,  et  le  cheval  lui- 
même  s'allonge  avec  une  rapidité  si  comique,  qu'il 
semble  à  moitié  courant  sur  le  ventre ,  à  moitié  vo- 
lant. Et  c'est  tout  cela  que  quelques  critiques  d'ici 
ont  le  plus  blâmé  comme  anti-naturel  et  sentant  la 
caricature. 

La  France  a  aussi  en  fait  d'art  ses  juges  inamovibles, 
qui  épluchent ,  d'après  les  vieilles  règles  convenues , 
toute  œuvre  nouvelle  ;  ses  maîtres,  connaisseurs-jurés 
qui  vont  flairant  dans  les  ateliers  et  débitant  leur  sou- 
rire approbateur  là  où  l'on  flatte  leur  marotte;  et  ces 
gens  n'ont  pas  manqué  de  juger  le  tableau  de  De- 
camps.  Un  monsieur,  qui  publie  une  brochure  sur 
chaque  exposition,  a,  par  forme  de  posl-scriptum,  cher- 
ché à  déprécier  dans  le  Figaro  le  tableau  en  question, 
et  il  s'imagine  persifler  finement  les  partisans  de  cet 
ouvrage  en  avouant  avec  une  apparente  modestie  qu'il 
n'est  «  qu'un  homme  qui  décide  d'après  les  idées  du 
«simple  jugement,  et  que  son  pauvre  jugement  ne 
«  peut  voir  dans  l'ouvrage  de  Decamps  le  grand  chef- 
«  d'œuvre  qu'y  reconnaissent  ces  esprits  immenses 
«  dont  la  conviction  se  forme  avec  des  éléments  au  1res 


DE     LA    FRANCE.  345 

«  quo  le  jugement.  »  L'honnête  homme  avec  son  ju- 
gement! il  ne  sait  pas  quelle  justice  il  se  rend  àlui- 
même  !  Le  pauvre  jugement  ne  doit  dans  le  fait  jamais 
parler  le  premier,  quand  il  s'agit  d'apprécier  des  œu- 
vres d'art,  pas  plus  qu'il  ne  joue  le  premier  rôle  dans 
leur  création.  L'idée  d'un  morceau  naît  dans  l'âme, 
et  celle-ci  demande  à  l'imagination  le  secours  do  sa 
force  réalisatrice.  L'imagination  lui  jette  alors,  toutes 
ses  fleurs,  en  couvre  toute  l'idée  et  l'étoufferait  au 
lieu  de  la  vivifier,  si  le  jugement  n'arrivait  de  son  pas 
boiteux  et  n'émondait  les  fleurs  surabondantes.  Le 
jugement  ne  fait  que  maintenir  l'ordre,  exercer  la  po- 
lice dans  le  domaine  de  l'art.  Dans  la  vie,  c'est  le  plus 
souvent  un  froid  calculateur  qui  fait  l'addition  de  nos 
folies.  Hélas!  il  ne  constate  que  trop  souvent  la  fail- 
lite d'un  cœur  ruiné  et  suppute  le  déficit  avec  le  plus 
grand  calme. 

La  grande  erreur  vient  de  ce  que  le  critique  demande 
toujours  :  Que  doit  faire  l'artiste?  Il  serait  bien  plus 
juste  de  dire  :  Que  veut  l'artiste?  ou  même  à  quelle  in- 
spiration se  sentait-il  obligé  d'obéir?  Cette  question  : 
Que  doit  faire  l'artiste? a  été  inventée  par  cetie  sorte  de 
philosophes  de  l'art  qui,  sans  poésie  qui  leur  fût  pro- 
pre, ont  abstrait  pour  leur  usage  particulier  des  faits 


346  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

et  des  souvenirs  de  différents  chefs-d'œuvre,  tracé 
d'après  ce  qui  existait  une  règle  pour  l'avenir,  partagé 
des  catégories  et  des  genres  et  imaginé  des  définitions 
et  des  principes.  Ils  ne  savaient  pas  que  de  semblables 
abstractions  ne  peuvent  en  tout  cas  servir  qu'à  juger 
l'imitation;  mais  que  chaque  artiste  original,  chaque 
génie  nouveau  doit  être  jugé  d'après  l'esthétique  qui 
lui  est  propre  et  qui  se  produit  en  même  temps  que 
son  œuvre.  Les  règles  et  les  préceptes  anciens  sont 
encore  moins  de  mise  avec  de  pareils  esprits.  L'art  de 
l'escrime,  dit  un  auteur  contemporain,  n'existe  pas 
pour  les  jeunes  géants;  car  ils  refoulent  toutes  les  pa- 
rades. Il  ne  s'agit  donc,  dans  les  cas  semblables  à  ce- 
lui qui  nous  occupe,  que  de  répondre  à  ces  questions: 
A-t-il  les  moyens  de  rendre  son  idée?  les  moyens  em- 
ployés étaient-ils  les  véritables?  Nous  sommes  alors 
sur  le  bon  terrain.  Nous  ne  mesurons  plus  rien  à  une 
production  étrangère  et  d'après  le  désir  qui  est  en 
nous,  mais  nous  nous  entendons  sur  les  moyens  que 
Dieu  avait  donnés  à  l'artiste  pour  la  manifestation  de 
son  idée.  Dans  les  arts  récitants ,  ces  moyens  consis- 
tent en  sons  et  en  paroles.  Dans  les  arts  plastiques,  ce 
sont  les  couleurs  et  les  formes.  Sons  et  parole",  cou- 
leurs et  formes,  le  visible  surtout,  ne  sont  pourtant 


DE    LA    FRANCE.  347 

que  des  symboles  de  ridée,  symboles  qui  naissent 
dans  L'âme  de  l'artiste  quand  il  est  agile  par  le  saint- 
esprit  du  monde  ;  ses  œuvres  ne  sont  que  des  symboles 
a  l'aide  desquels  il  communique  aux  autres  âmes  ses 
propret  idées.  Celui  qui  exprime  le  plus  de  sentiments 
et  les  plus  profonds,  avec  le  plus  petit  nombre  de  sym- 
boles, avec  les  plus  simples,  celui-là  est  le  plus  grand 
artiste. 

J'attache  surtout  le  plus  grand  prix  à  ce  que  le  sym- 
bole, abstraction  faite  de  sa  signification  secrète, 
charme  en  outre  par  lui-même  les  sens,  comme  le  fe- 
raient les  fleurs  d'un  selam  qui,  indépendamment  de 
leur  langage  mystérieux  ,  plaisent  déjà  par  le  seul  at* 
trait  d'un  beau,  frais  et  éclatant  bouquet.  Mais  un  tel 
accord  est-il  toujours  possible?  l'artiste  est-il  toujours 
complètement  libre  dans  le  choix  et  la  disposition  de 
ses  fleurs  mystérieuses?  ou  bien  ne  fait-il  qu'obéir  dans 
cette  opération  à  une  puissance  occulte?  Je  réponds 
affirmativement  à  une  pareille  question  de  dépendance 
mystique.  L'artiste  ressemble  à  cette  princesse  som- 
nambule qui,  la  nuit  dans  les  jardins  de  Bagdad, 
cueillait  avec  la  science  la  plus  profonde  de  l'amour 
et  disposait  en  selam  les  fleurs  les  plus  rares  et  n'en 
savait  plus  la  signification   quand  elle  se  réveillait. 


348  ŒUVRES     DE    HKNRI     HEINE. 

Puis  elle  s'asseyait  le  matin  dans  son  harem,  regardait 
son  bouquet  de  la  nuit,  se  perdait  en  réflexions  comme 
à  propos  d'un  songe  oublié  et  finissait  par  l'envoyer 
au  calife  bien-aimé.  Le  gras  eunuque  qui  le  portait, 
tout  ravi  qu'il  était  à  la  vue  de  ces  belles  fleurs ,  n'en 
soupçonnait  pas  le  sens.  Mais  Haroûn-al-Radscid,  chef 
des  Croyants,  successeur  du  prophète,  possesseur  de 
l'anneau  de  Salomon,  comprenait  tout  de  suite  le 
langage  du  bouquet;  son  cœur  bondissait  de  joie;  il 
baisait  chaque  fleur  et  il  riait  en  sentant  ses  larmes 
tomber  sur  sa  longue  barbe. 

Je  ne  suis  ni  successeur  du  prophète  ni  possesseur 
de  l'anneau  de  Salomon;  je  n'ai  pas  non  plus  de  barbe 
longue,  mais  je  puis  assurer  pourtant  que  j'ai  compris 
le  beau  selam  que  Decamps  nous  a  rapporté  de  l'O- 
rient, et  que  je  le  comprends  encore  beaucoup  mieux 
que  ne  pourraient  le  faire  tous  les  eunuques  avec  leur 
Kislar-Aga,  le  grand  connaisseur  suprême,  messager 
intermédiaire  dans  le  harem  de  l'art.  Le  bavardage  de 
tous  ces  connaisseurs  incomplets  m'est  tout  à  fait  in- 
supportable ,  surtout  quand  il  n'y  manque  aucune  des 
formules  voulues  et  particulièrement  le  conseil  bien- 
veillant aux  jeunes  artistes  et  le  pitoyable  avis  de  re- 
venir à  la  nature  et  toujours  à  la  chère  nature. 


DE     LA    FRANCE.  349 

En  l'ait  d'art,  je  suis  surnaturaliste.  Je  crois  que 
l'artiste  ne  peut  trouver  dans  la  nature  tous  ses  types, 
mais  que  les  plus  remarquables  lui  sont  révélés  dans 
son  âme  comme  la  symbolique  innée  d'idées  innées 
et  au  môme  instant.  Un  moderne  professeur  d'esthé- 
tique, qui  a  écrit  des  Recherches  sur  l'Italie,  a  voulu 
remettre  en  honneur  le  vieux  principe  de  l'imitation  do 
la  nature  et  soutenir  que  l'artiste  plastique  devait 
trouver  dans  la  nature  tous  ses  types.  Ce  professeur, 
en  étalant  ainsi  son  principe  suprême  des  arts  plasti- 
ques, avait  seulement  oublié  un  de  ces  arts,  l'un  des 
plus  primitifs,  je  veux  dire  l'architecture,  dont  on  a 
essayé  de  retrouver  après  coup  les  types  dans  les 
feuillages  des  forêts,  dans  les  grottes  des  rochers.  Ces 
types  n'étaient  point  dans  la  nature  extérieure,  mais 
bien  dans  l'âme  humaine. 

Decamps  peut  se  consoler  en  disant  au  critique  qui 
blâme  dans  son  tableau  l'absence  de  nature,  et  le  trot 
du  cheval,  et  le  galop  des  gens  de  Hadji-Bey,  qu'il  a. 
en  peignant,  été  fidèle  à  la  vérité  fantastique  et  à  l'in- 
tuition d'un  rêve.  Dans  le  fait,  quand  des  figures 
sombres  sont  peintes  sur  un  fond  clair,  elles  prennent 
tout  l'aspect  d'une  vision,  semblent  ne  plus  tenir  à  la 
terre,  et  demandent  peut-être  en  conséquence  à  être 


350  ŒUVRES    I)E    HENRI    HEINE. 

traïtéesd'une  manière  moins  matérielle,  plus  aérienne 
et  plus  fabuleuse.  Le  mélange  des  caractères  de  la 
bête  et  de  l'homme  dans  les  figures  de  ce  tableau  est 
encore  un  motif  de  plus  pour  les  rendre  d'une  manière 
inusitée.  Dans  ce  mélange  même  est  la  source  de  cette 
verve  antique  que  les  Grecs  et  les  Romains  ont  su  ex- 
primer dans  leurs  innombrables  tableaux  chimériques, 
ainsi  que  nous  le  voyons  avec  ravissement  sur  les  murs 
d'IIerculanum  et  dans  les  statues  de  satyres,  de  cen- 
taures, etc.  Quant  au  reproche  de  caricature,  l'artiste 
en  est  suffisamment  défendu  par  l'accord  de  son 
œuvre,  délicieuse  musique  de  couleurs  qui  résonne 
d'une  manière  comique  mais  harmonieuse,  enfin  par 
la  magie  de  son  coloris.  Les  peintres  de  caricatures  sont 
rarement  de  bons  coloristes,  justement  à  cause  de  ce 
morcellement  de  leur  sentiment,  qui  est  la  condition 
de  leur  vocation  pour  la  caricature  ;  la  perfection  du 
coloris  naît  au  contraire  de  l'âme  du  peintre  et  dépend 
de  l'unité  de  ses  sentiments.  Je  n'ai  vu  danc.  les  ta- 
bleaux originaux  de  Hogarth,  à  la  galerie  nationale  de 
Londres ,  que  des  barbouillages  bigarrés  qui  juraient 
les  uns  contre  les  autres,  véritables  émeutes  de  teintes 
crues. 
J'ai  oublié  de  remarquer  que,  dans  ce  tableau  de 


DE    LA    FRANCK.  351 

Deramps,  quelques  jeunes  femmes  grecques  sans  voiles 
sont  assises  près  de  leur  fenêtre  et  regardent  passer  le 
baroque  cortège.  Leur  calme  et  leur  beauté  forment 
un  contraste  tout  à  fait  attrayant.  Elles  ne  rient  pas  : 
cette  impertinence  à  cheval  et  l'obéissance  canine  qui 
se  culbute  tout  auprès  sont  pour  elles  un  spectacle 
ordinaire.  Nous  nous  sentons  d'autant  mieux  trans- 
portés tout  de  bon  dans  la  patrie  de  l'absolutisme. 

Craignant  que  cette  toile  ne  me  retienne  encore  plus 
longtemps,  je  me  hâte  de  courir  à  un  autre  tableau  sur 
lequel  est  écrit  le  nom  de 

LESSORE 

et  qui  attirait  chacun  par  une  admirable  vérité,  et  par 
un  luxe  de  simplicité  et  de  modestie.  On  s'arrêtait,  in- 
terdit, quand  on  arrivait  devant  cette  production  qui 
était  désignée  au  catalogue  sous  le  titre  du  Frère  ma- 
lade. Dans  un  misérable  grenier,  sur  un  misérable  gra- 
bat,  gît  un  petit  garçon  malade,  qui  regarde  avec  des 
yeux  suppliants  un  crucifix  de  bois  grossier  appendu 
à  la  muraille  nue.  A  ses  pieds  est  assis  un  autre  jeune 
garçon,  triste  et  chagrin,  le  regard  abattu.  Sa  courte 
jaquette  et  son  petit  pantalon  sont  propres,  mais  mer? 


352  ŒUVRES    DE    HENRI     HEINE. 

rapiécés  et  d'étoffe  grossière.  La  couverture  de  laine 
jaunie  et  l'ameublement,  c'est-à-dire  l'absence  de  tous 
meubles,  annoncent  une  grande  indigence.  Ce  sujet 
est  traité  d'une  manière  qui  y  répond  tout  à  fait  et  rap- 
pelle les  tableaux  de  mendiants  de  Murillo.  Des  ombres 
fortement  tranchées,  des  touches  puissantes,  fermes 
et  sérieuses,  des  couleurs  peu  fondues,  mais  appli- 
quées par  une  main  calme  et  hardie,  des  tons  éteints, 
sans  rien  de  terne  cependant,  donnent  à  ce  morceau 
un  caractère  que  Shaltspeare  a  désigné  par  les  mots  : 
The  modestij  of  nature.  Entouré  de  tableaux  brillants 
avec  leurs  cadres  splendides,  ce  tableau  a  dû  sur- 
prendre d'autant  plus  que  le  cadre  en  était  vieux  et  la 
dorure  noircie,  tout  à  fait  d'accord  avec  le  sujet  et  avec 
la  manière  de  l'artiste.  Ainsi,  conséquente  dans  tous 
les  détails  de  son  ensemble  et  contrastant  avec  son 
entourage,  cette  production  faisait  une  impression  mé- 
lancolique et  profonde  sur  le  spectateur  et  remplissait 
l'âme  de   cette  inexprimable  compassion  qui  nous 
saisit,  quand,  sortant  d'un  salon  étincelant  de  lumière 
et  de  bonne  humeur,  nous  entrons  tout  d'un  coup  dam 
une  rue  obscure  et  qu'une  pauvre  créature  déguenillée, 
nous  implore  au  nom  du  froid  et  de  la  faim.  Ce  tableau 
dit  beaucoup  avec  peu  de  moyens  et  nous  fait  penser 


DE    LA     FRANCE.  353 

et  sentir  encore  davantage.  Son  auteur  porte  un  nom 
tout  à  fait  inconnu  dans  le  monde  des  beaux-arts. 


SCHNETZ 

est  un  nom  moins  obscur.  Pourtant  je  n'en  parie  pas 
avec  autant  de  plaisir  que  du  précédent.  Les  amateurs, 
qui  avaient  peut-être  vu  déjà  de  meilleurs  ouvrages  de 
Schnetz,  lui  assignaient  un  rang  fort  distingué,  et  je  nt 
puis  en  conséquence  lui  refuser  ici  sa  stalle  réservée. 
Il  peint  bien;  mais  ce  n'est  pas,  à  mon  avis,  un  grand 
peintre.  Son  grand  tableau  du  salon  de  cette  année , 
représentant  des  paysans  italiens  qui  demandent  à  la 
Madone  une  guérison  miraculeuse,  a  d'excellentes 
parties  isolées;  un  jeune  garçon  pris  de  convulsions 
est  surtout  parfaitement  dessiné;  la  partie  technique 
révèle  partout  un  homme  habile ,  mais  le  tout  est  plus 
rédigé  que  peint;  les  figures  sont  mises  en  scène  avec 
un  air  déclamatoire,  et  l'on  y  cherche  en  vain  la  con- 
templation intérieure ,  la  pensée  originelle  et  l'unité. 
Schnetz  a  besoin  de  beaucoup  de  moyens  pour  dire 
quelque  chose,  et  ce  qu'il  dit  est  en  grande  partie  su- 
perflu. Un  grand  artiste  peut,  à  l'occasion,  faire  du 

mauvais,  tout  comme  un  homme  médiocre,  mais  ja- 

20. 


354  ŒUVRES    DE    HENRI   HEINE, 

mais  rien  de  trop.  Des  efforts  tendus,  une  volonté  visi- 
blement grande  peuvent  nous  intéresser  chez  un  artiste 
médiocre  ;  mais  les  résultats  ne  peuvent  nous  faire  grand 
plaisir.  C'est  la  sûreté  avec  laquelle  plane  1^  génie  qui 
nous  plaît  le  plus  dans  son  élévation;  nous  prenons 
plaisir  à  son  vol  hardi  ;  plus  nous  sommes  convaincus 
de  la  force  puissante  de  son  aile,  et  plus  notre  âme 
confiante  se  laisse  emporter  avec  lui  dans  les  régions 
de  la  lumière  la  plus  éclatante  de  l'art.  Nous  éprouvons 
tout  le  contraire  avec  ces  génies  d'opéra  qui  nous 
laissent  voir  les  fils  qui  les  guindent,  de  telle  sorte 
qu'appréhendant  à  tout  instant  leur  chute,  nous  ne  re- 
gardons leur  élévation  qu'avec  un  sentiment  de  ma- 
laise et  le  cœur  serré.  Je  ne  dis  pas  que  les  fils  à  l'aide 
desquels  Schnetz  s'enlève  sont  trop  menus,  ou  que  son 
génie  est  trop  lourd;  je  puis  seulement  assurer  qu'au 
lieu  d'élever  mon  âme ,  il  la  rabaisse  au  niveau  de  la 
terre. 

Schnetz  a,  par  la  direction  de  ses  études  et  par  le 
choix  de  ses  sujets,  beaucoup  d'analogie  avec  un 
peintre  qu'on  nomme  souvent  pour  cette  raison  en 
même  temps  que  lui,  mais  qui,  dans  l'exposition  de 
cette  année,  a  dépassé,  non-seulement  lui,  Schnetz, 
mais  tous  ses  confrères,  à  peu  d'exceptions  près. 


DE    LA    l.<ANCE.  355 


L.   ROBEtlT 


est  le  nom  de  ce  peintre.  Est-il  peintre  d'histoire  ou  de 
genre?  vont  me  demander  les  syndics-jurés  de  corpo- 
rations allemandes.  Hélas!  je  ne  puis  éluder  cette 
question  ;  il  faut  donc  me  résoudre  à  expliquer  ces 
absurdes  qualifications  pour  obvier  une  fois  pour  toutes 
aux  plus  grands  malentendus.  Cette  séparation  de 
l'histoire  et  du  genre  est  tellement  faite  pour  troubler 
l'esprit,  qu'on  la  croirait  inventée  par  les  artistes  qui 
ont  travaillé  à  la  tour  de  Babel.  Cependant,  elle  est  de 
date  plus  récente.  Dans  les  premières  périodes  de  l'art 
moderne,  il  n'y  avait  que  de  la  peinture  d'histoire, 
c'est-à-dire  des  représentations  de  l'histoire  sacrée. 
Plus  tard,  on  a  désigné  expressément  sous  le  nom  de 
peinture  d'histoire  les  tableaux  dont  les  sujets  étaient 
empruntés,  non-seulement  à  la  Bible  et  à  la  légende, 
mais  encore  à  l'histoire  antique  et  profane,  ainsi  qu'à 
la  mythologie  païenne.  On  les  distinguait  de  ces  repré- 
sentations de  la  vie  ordinaire  qui  devinrent  à  la  mode, 
particulièrement  dans  les  Pays-Bas,  où  l'esprit  protes- 
tant repoussait  également  la  mythologie  catholique  et 
païenne,  où  peut-être  il  n'y  avait  pour  ces  derniers  su- 


356  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

jets  ni  modèles  ni  goût,  où  cependant  vivaient  tant  de 
peintres  distingués  qui  cherchaient  de  Foccupation 
et  tant  d'amateurs  qui  achetaient  volontiers  des  ta- 
bleaux. Les  diverses  manifestations  de  cette  vie  ordi- 
naire devinrent  alors  différents  genres. 

Beaucoup  de  peintres  ont  représenté  d'une  manière 
fort  remarquable  la  gaieté  comique  des  petites  exis- 
tences bourgeoises;  mais  la  perfection  technique  était 
malheureusement  le  principal.  Tous  ces  tableaux  ont 
au  moins  pour  nous  un  intérêt  historique  ;  car  lorsque 
nous  regardons  les  jolies  productions  de  Mieris,  de 
Netscher,  de  Jean  Stehn,  de  Gérard  Dow,  de  Van  der 
Werf  et  de  bien  d'autres,  tout  l'esprit  de  leur  temps  se 
révèle  merveilleusement  à  nous ,  nous  voyons,  pour 
ainsi  dire,  le  xvie  siècle  par  la  fenêtre,  et  prenons  sur  le 
fait  les  occupations  et  les  costumes  d'alors.  Les  peintres 
hollandais  et  flamands  ont  été  assez  favorisés  sous  ce 
dernier  rapport  :  l'habillement  des  paysans  ne  man- 
quait pas  de  pittoresque,  celui  de  la  bourgeoisie  était 
pour  les  hommes  une  alliance  charmante  des  bonnes 
aises  néerlandaises  et  de  la  grandeza  espagnole;  celui 
des  femmes,  un  mélange  bigarré  des  fantaisies  du 
monde  entier  et  de  flegme  indigène;  par  exemple, 
mynheer  avait  le  manteau  de  velours  bourguignon  et  v 


DE     LA    FRANCE.  3.77 

la  toque  chevaleresque,  et  puis  une  pipe  de  terre  à  la 
bouche;  mifrow  portait  de  lourdes  robes  traînantes  de 
satin  de  Venise  aux  reflets  chatoyants,  des  dentelles  de 
Bruxelles,  des  plumes  d'autruches  africaines,  des  four- 
rures russes,  des  pantoufles  orientales,  sur  le  bras  une 
mandoline  espagnole,  ou  un  manchon,  ou  bien  encore 
un  hondchen  (petit  chien)  aux  soies  brunes  de  la  race 
de  Saardam  ;  le  petit  valet  nègre,  le  tapis  de  Turquie, 
les  perroquets  de  toutes  couleurs,  les  fleurs  exotiques,  . 
les  grands  vases  d'or  et  d'argent  aux  arabesques  extra- 
vagantes, tout  cela  jetait  sur  cette  existence  au  fro- 
mage de  Hollande  l'éclat  d'un  conte  d'Orient. 

Quand  l'art,  après  un  long  sommeil,  s'est  réveillé 
de  nos  jours,  les  artistes  ne  furent  pas  médiocrement 
embarrassés  à  cause  du  choix  de  leurs  sujets.  La  sym- 
pathie pour  la  peinture  religieuse  et  mythologique 
était  complètement  éteinte  dans  la  plupart  des  pays  de 
l'Europe,  même  dans  les  États  catholiques,  et  cepen- 
dant le  costume  des  contemporains  semblait  par  trop 
répugner  au  pittoresque  pour  favoriser  des  représenta- 
lions  d'histoire  du  temps  et  de  la  vie  ordinaire.  Notre 
trac  moderne  a  réellement  quelque  chose  de  si  pro- 
saïque au  fond,  qu'on  semble  ne  pouvoir  le  placer  dans 
un  tableau  que  par  manière  de  parodie.  Les  peintres 


358  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

ont  donc  cherché  de  tous  côtés  des  costumes  pittores- 
ques. Cette  cause  a  principalement  contribué  à  la  pré- 
dilection pour  les  sujets  de  l'histoire  plus  ancienne,  et 
nous  trouvons  en  Allemagne  toute  une  école  qui  ne 
manque  certainement  pas  de  talents,  laquelle  s'occupe 
sans  relâche  à  affubler  de  la  garde-robe  catholique  et 
féodale  du  moyen  âge  les  hommes  et  les  passions  d'au- 
jourd'hui et  les  couvre  du  froc  du  moine  ou  de  l'ar- 
mure du  chevalier.  D'autres  peintres  ont  eu  recours  à 
d'autres  expédients  :  ils  ont  choisi  pour  modèles  des 
populations  dont  le  flot  de  la  civilisation  n'a  pas  encore 
emporté  l'originalité  et  l'habillement  national.  De  là 
viennent  les  scènes  des  montagnes  du  Tyrol  que  nous 
trouvons  si  souvent  dans  les  tableaux  des  peintres  de 
Munich.  Ce  pays  est  à  leur  porte,  et  le  costume  de 
ces  montagnards  plus  pittoresque  que  celui  de  nos 
dandys.  De  là  aussi  ces  riantes  peinturée  de  la  vie  po- 
pulaire des  Italiens  que  la  plupart  des  artistes,  en  rai- 
son de  leur  séjour  à  Rome,  ont  sous  la  main,  et  qui 
leur  offre  cette  nature  idéale,  ces  formes  humaines 
d'une  noblesse  originelle  et  ces  costumes  pittoresques 
après  lesquels  soupire  tout  cœur  d'artiste. 

Robert,  Français  de  naissance,  graveur  dans  sa 
jeunesse,  a  passé  plus  tard  à  Rome  bon  nombre  a  an- 


DE     LA     FRANCE.  359 

nées,  et  les  tableaux  qu'il  a  exposés  appartiennent  à 
06  même  genre  dont  je  viens  de  parler,  la  reproduc- 
tion de  la  vie  du  peuple  en  Italie.  «  C'est  donc  un 
peintre  de  genre,»  réplique  mon  syndic  de  corpora- 
tion; puis  je  connais  une  dame  peintre  d'histoire  qui 
fronce  dédaigneusement  les  narines.  Je  ne  puis  d'ail- 
leurs accorder  cette  dénomination,  parce  qu'il  n'y  a 
plus  de  peinture  d'histoire  dans  le  sens  qu'on  attachait 
autrefois  à  ce  mot.  Il  serait  trop  vague  de  réclamer  ce 
nom  pour  tous  les  tableaux  qui  expriment  une  pensée 
profonde,  d'où  il  arriverait  qu'on  se  disputerait  à  pro- 
pos de  chaque  tableau  pour  savoir  s'il  y  aurait  pensée, 
et  qu'à  la  fin  de  cette  dispute,  on  n'aurait  rien  gagné 
qu'un  mot.  Peut-être  si  on  l'employait  dans  son  ac- 
ception naturelle,  c'est-à-dire  pour  les  représentations 
de  l'histoire  du  monde,  ce  mot,  peinture  d'histoire, 
désignerait  alors  spécialement  un  genre  qui  se  produit 
actuellement  d'une  manière  bien  large,  et  dont  on 
peut  déjà  reconnaître  un  point  culminant  dans  les 
œuvres  de  Delaroche. 

Avant  de  m'occuper  particulièrement  de  ce  dernier, 
quelques  mots  encore  sur  ies  tableaux  de  Robert.  Ce 
sont,  comme  je  l'ai  dit,  des  reproductions  exclusives 
de  l'Italie,  peintures  qui  nous  représentent  de  ia  ma- 


3b()  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

nière  la  plus  admirable  la  grâce  de  cette  terre  fortu- 
née. L'art,  pendant  longtemps  l'ornement  de  l'Italie, 
se  fait  maintenant  le  cicérone  de  sa  magnificence;  les 
couleurs  parlantes  du  peintre  nous  révèlent  ses  attraits 
les  plus  intimes;  une  antique  magie  recouvre  sa  puis- 
sance, et  le  pays  qui  nous  subjugua  autrefois  par  ses 
armes  et  plus  tard  par  sa  parole,  nous  subjugue  au- 
jourd'hui par  sa  beauté.  Oui,  l'Italie  régnera  toujours 
sur  nous,  et  des  peintres,  comme  Robert,  nous  en- 
chaînent de  nouveau  à  Rome. 

On  connaît  déjà,  si  je  ne  me  trompe,  par  des  litho- 
graphies, les  Piferari  de  Robert,  qui  ont  été  exposés 
cette  année,  et  représentent  ces  joueurs  de  chalumeau 
des  montagnes  d'Albano,  qui  viennent  à  Rome  vers 
Noël  pour  donner  de  saintes  sérénades  aux  images  de 
la  mère  de  Dieu.  Ce  morceau  est  mieux  dessiné  que 
peint.  Il  a  quelque  chose  de  raide,  de  terne,  de  bolo- 
nais, comme  une  gravure  coloriée.  Cependant  il  remue 
l'âme  comme  si  l'on  entendait  la  musique  naïve  et 
pieuse  de  ces  pâtres  montagnards. 

Moins  simple,  mais  plus  pénétrant  encore,  est  un 
autre  tableau  de  Robert,  où  Ton  voit  un  cercueil,  le 
corps  découvert  selon  la  coutume  italienne,  que  porte 
au   tombeau   la    confrérie   de   la   Miséricorde.    Les 


DE    LA     FRANCE.  361 

membres  de  la  confrérie,  habillés  entièrement  en 
noir  et  couverts  d'un  camail  également  noir,  qui  n'a 
que  deux  trous,  par  lesquels  les  yeux  regardent  mys- 
térieusement ,  s'avancent  comme  un  cortège  de 
spectres.  Sur  le  devant  du  tableau,  en  face  du  spec- 
tateur, sont  assis  le  père,  la  mère  et  le  jeune  frère 
du  mort.  Pauvrement  vêtu,  livré  à  un  chagrin  pro- 
fond, la  tête  penchée  et  les  mains  jointes,  le  vieillard 
se  tait;  car  il  n'est  pas  de  douleur  plus  grande  en  ce 
monde  que  celle  du  père  qui,  contrairement  à  la  loi 
de  la  nature,  survit  à  son  enfant.  La  mère,  couverte 
d'une  pâleur  mortelle,  semble  se  lamenter  avec  toute 
la  violence  du  désespoir.  L'enfant,  pauvre  petit  lour- 
daud, tient  un  pain  à  la  main  et  veut  manger;  maïs  la 
douleur  qu'il  partage  à  son  insu,  l'empêche  d'avaler 
la  moindre  bouchée,  et  sa  mine  en  est  d'autant  plus 
affligée.  Le  mort  paraît  le  fils  aîné,  l'appui  et  l'orne- 
ment de  la  famille,  la  colonne  corinthienne  de  la  mai- 
son ;  encore  beau  de  jeunesse  et  de  grâce,  presque 
souriant,  il  est  étendu  sur  la  civière  fuftjiaire,  en 
sorte  que  dans  cette  composition  la  vie  est  terne, 
laide  et  triste,  et  la  mort  au  contraire  apparaît  belle 
et  aimable  :  peu  s'en  faut  qu'elle  ne  sourie. 

Le  peintre,  qui  glorifie  la  mort  avec  tant  de  charme, 

21 


362  ŒU  VUES    DE     HENRI    HEINE. 

a  pourtant  su  représenter  la  vie  avec  bien  plus  de 
magnificence  encore:  son  grand  chef-d'œuvre,  les 
ÏÏloissonneurs,  est  pour  ainsi  dire  l'apothéose  de  la 
vie.  A  soh  aspect,  on  oublie  qu'il  est  un  royaume 
des  ombres  et  l'on  doute  qu'il  puisse  y  avoir  quelque 
part  plus  de  bonheur  et  de  lumière  que  sur  cette  terre. 
Le  ciel,  c'est  la  terre,  et  les  hommes  sont  saints, 
déifiés  :  c'est  la  grande  révélation  qui  éclate  dans  les 
couleurs  ravissantes  de  ce  tableau.  On  y  aperçoit  une 
vaste  plaine  de  la  Romagne,  éclairée  par  les  feux  d'un 
soleil  couchant  d'Italie.  Le  milieu  de  la  toile  est  oc- 
cupé par  un  char  de  paysans  traîné  par  deux  grands 
buffles  attelés  avec  de  grosses  chaînes  et  chargé  d'une 
famille  de  gens  de  la  campagne,  qui  va  faire  halte. 
A  droite,  sont  assises,  près  de  leurs  gerbes,  des  mois- 
sonneuses qui  se  reposent  de  leur  travail,  pendant 
qu'un  joueur  de  musette  enfle  son  instrument,  aux 
sons  duquel  lanse  un  joyeux  compagnon,  dans  le 
ravissement  de  son  cœur.  On  croit  entendre  la  mélo- 
die et  la  chanson  : 

Damigella,  tutla  heba, 
Versa  t  veras  in  Lel  viool 


î>r  la  m  à  tic  te.  303 

À  gauche  viennent  aussi,  avec  des  gerbes,  des 
femmes  jeunes  et  belles,  portant  des  épis;  puis  deux 
jeunes  moissonneurs,  dont  l'un  s'avance  plein  d'une 
voluptueuse  langueur  et  les  yeux  baisses,  l'autre  au 
contraire  fait  en  l'air  avec  sa  faucille  des  signaux  de 
|oie.  Entre  les  deux  buffles  se  tient  un  robuste  garçon 
£  !a  poitrine  brunie,  qui  ne  paraît  être  que  le  valet 
<*£  se  repose  sur  le  timon.  Sur  le  haut  de  la  voiture 
est  étendu,  mollement  couché,  le  grand-père,  bon 
vieillard  affaibli,  dont  l'esprit  dirige  peut-être  encore 
le  char  de  la  famille.  On  voit  de  l'autre  côté  le  fils, 
mâle  figure,  résolue  et  calme,  assis,  les  jambes  croi- 
sées,  sur  le  dos  de  l'un  des  buffles  et  tenant  dans  sa 
main  le  fouet,  signe  visible  du  commandement.  Plus 
haut,  presque  debout,  se  tient  la  jeune  épouse  de  cet 
homme  avec  un  enfant  dans  les  bras,  rose  avec  son 
bouton.  A  côté  d'elle,  une  tête  de  jeune  homme  aussi 
aimable,  aussi  brillante,  son  frère  probablement,  qui 
veut  étendre  la  banne  de  toile  sur  une  perche.  Ce 
tableau  devant  être  gravé,  je  n'en  prolongerai  pas  la 
description.  Mais  ce  dont  une  gravure  donnera  l'idée 
aussi  peu  qu'une  description,  c'est  le  charme  parti- 
culier à  cet  ouvrage,  et  ce  charme  est  le  coloris.  Les 
figures,  toutes  plus  sombres  que  le  fond*  sont  éclai- 


361  ŒUVRES    DE    HEN1U    HEINE. 

rées  par  les  reflets  du  firmament,  mais  avec  des  tons 
si  célestes,  si  admirables,  qu'elles  brillent  par  elles- 
mêmes  des  teintes  les  plus  éclatantes  et  le?  plus 
gaies,  et  que  cependant  tous  les  contours  sont  sévè- 
rement détachés.  Quelques  têtes  semblent  être  des 
portraits.  Mais  le  peintre  n'a  point  copié  la  nature 
avec  le  scrupule  niais  de  beaucoup  de  ses  confrères 
et  rendu  les  traits  avec  une  minutie  diplomatique. 
Ainsi  que  me  le  faisait  remarquer  un  ami,  homme 
d'esprit,  Robert  a  recueilli  d'abord  en  soi  les  figures 
que  lui  offrait  la  nature,  et,  de  même  que  les  âmes  ne 
perdent  pas  dans  les  feux  du  purgatoire  leur  indivi- 
dualité, mais  seulement  les  souillures  de  la  terre, 
avant  de  s'élever  au  séjour  des  heureux,  ainsi  ces 
figures  ont  été  purifiées  dans  les  flammes  brûlantes 
du  génie  de  l'artiste  pour  entrer,  radieuses,  dans  le  ciel 
de  l'art,  où  régnent  encore  la  vie  éternelle  et  l'éter- 
nelle beauté,  où  Vénus  et  Marie  ne  perdent  jamais 
leurs  adorateurs,  où  Roméo  et  Juliette  ne  meurent 
jamais,  où  Hélène  reste  toujours  jeune,  où  Hécube  m. 
moins  ne  vieillit  plus  davantage. 

On  reconnaît  dans  le  système  de  couleur  du  tableat^ 
de  Robert  l'étude  de  Raphaël.  La  beauté  architecto- 
nique  et  la  disposition  des  groupes  me  rappellent  aussi 


DE    LA     FRANCE.  JiÏÏ 

ce  grand  maître.  Quelques  figures  isolées,  telles  que 
celles  de  la  mère  et  de  l'enfant,  ont  également  un  air 
de  famille  avec  les  figures  de  Raphaël,  mais  avec  celles 
de  sa  première  période,  à  l'époque  où  il  copiait  encore 
fidèlement  les  types  sévères  du  Pérugm,  mais  en  les 
adoucissant,  en  leur  prêtant  de  la  grâce. 

Je  ne  m'aviserai  pas  d'établir  un  parallèle  entre  Ro- 
bert et  le  plus  grand  peintre  de  la  grande  époque  ca- 
tholique; mais  je  ne  puis  m'empêcher  de  reconnaître 
leur  parenté.  Ce  n'est  à  la  vérité  qu'un  air  de  famille, 
tout  entier  dans  les  formes  matérielles,  mais  non  dans 
l'esprit.  Raphaël  est  tout  imbu  de  christianisme  ca-  . 
tholique,  religion  qui  exprime  le  combat  de  l'esprit 
contre  la  matière  ou  du  ciel  contre  la  terre,  qui  a 
l'oppression  de  la  matière  pour  objet,  appelle  péché 
toute  protestation  de  celte  dernière  et  voudrait  spi- 
ritualiser  la  terre  ou  plutôt  la  sacrifier  au  ciel.  Mais 
Robert  appartient  à  un  peuple  chez  lequel  le  catholi- 
cisme est,  sinon  mort,  du  moins  très-avancé  dans  son 
agonie.  Car,  pour  le  dire  en  passant ,  l'expression  de 
la  charte  que  le  catholicisme  est  la  religion  de  la  ma- 
jorité du  peuple  n'est  qu'un  pieux  mensonge  contre 
lequel  la  foule  brutale  protestait  d'une  manière  tànt 
soit  peu  respectueuse,  quand,  récemment,  elle  démo- 


3G6  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE, 

lissait  les  églises  et  donnait  aux  images  des  saints  des 
leçons  de  natation  dans  la  Seine,  Robert  est  Français 
et,  comme  la  plupart  de  ses  compatriotes,  obéit  à  son 
insu  à  une  doctrine  encore  voilée  qui  ne  veut  pas  en- 
tendre parler  d'un  combat  de  l'esprit  contre  la  ma- 
tière ,  qui  n'interdit  pas  à  l'homme  les  jouissances 
certaines  d'ici-bas,  et  lui  promet  en  même  temps  des 
joies  célestes  dans  l'azur  de  l'infini ,  qui  veut  au  con- 
traire béatifier  l'homme  dès  cette  vie  terrestre  et  re- 
garde le  monde  sensible  comme  aussi  sacré  que  le 
monde  spirituel.  Les  Moissonneurs  de  Robert  ne  sont 
donc  pas  seulement  purs  de  tout  péché ,  mais  ils  ne 
savent  même  ce  que  c'est  qu'un  péché.  Leur  travail 
de  tous  les  jours  est  leur  piété;  ils  prient  donc  conti- 
nuellement sans  remuer 'es  lèvres,  sont  bienheureux 
sans  paradis,  réconciliés  sans  sacrifice  expiatoire,  purs 
de  toute  tache  originelle,  saints  et  archi-saints.  Aussi, 
quand,  dans  les  tableaux  catholiques,  les  têtes  seules, 
comme  siège  de  l'esprit,  rayonnent  de  l'auréole,  sym- 
bole de  la  spiritualisation ,  nous  voyons  au  contraire 
dans  le  tableau  de  Robert  la  matière  également  béa- 
tifiée et  tout  l'homme,  corps  et  tête ,  flottant  dans  une 
lumière  céleste,  comme  au  milieu  d'une  gloire. 
Mais  le  catholicisme  n'est  pas  seulement  éteint  dans 


DE    LA.    FRANGE.  307 

la  France  nouvelle;  il  n'a  même  pas  ici  d'influenco 
réactionnaire  sur  l'art,  comme  dans  notre  Allemagne 
protestante,  où  ïi  a  regagné  une  nouvelle  valeur  à 
/aide  de  la  poésie  qui  embellit  toujours  les  ruines  du 
passé.  Il  y  a  peut-être  chez  les  Français  une  sourde 
rancune  qui  les  dégoûte  des  sujets  caluoliques,  pen- 
dant que  toutes  les  autres  représentations  de  l'histoire 
réveillent  chez  eux  un  puissant  intérêt.  Cette  remarque 
peut  se  prouver  par  un  fait  que  j'expliquerai  à  son 
tour  par  la  remarque.  Le  nombre  des  tableaux  repré- 
sentant des  scènes  religieuses  de  l'Ancien  ou  du  Nou- 
veau Testament,  ou  de  la  Légende,  est  si  minime  au 
salon  de  cette  année,  que  telle  subdivision  d'un  genre 
tout  mondain  a  fourni  plus  de  morceaux ,  et  certaine- 
ment de  meilleurs.  Après  un  calcul  exact,  je  trouve 
dans  les  trois  mille  articles  du  catalogue  vingt-neuf 
de  ces  tableaux  de  religion ,  tandis  que  les  seuls  ta- 
Dleaux  dont  les  romans  de  Walter  Scott  ont  fourni  les 
sujets  dépassent  le  nombre  trente.  Je  puis  donc, 
quand  je  parle  de  la  peinture  française,  employer  dans 
leur  signification  la  plus  naturelle,  et  sans  craindre 
d'être  mal  compris ,  les  mots  peinture  historique  et 
é'^le  historique. 


308  ŒUVRES    DE    HENRI     HEINE. 

DELAROCHE 

Il  esl  le  coryphée  de  l'école  vouée  à  cette  tâche.  Cet 
artiste  n'a  pas  de  prédilection  pour  le  passé  en  lui- 
même,  mais  pour  la  représentation  de  ces  temps,  pour 
la  reproduction  de  leur  esprit,  pour  leur  histoire  écrite 
avec  des  couleurs.  C'est  le  goût  actuel  de  la  plupart 
des  peintres  fiançais;  le  salon  était  rempli  de  scènes 
empruntées  à  l'histoire,  et  les  noms  de  Devéria,  Steu- 
ben  et  Johannot  méritent  une  mention  des  plus  dis- 
tinguées. 

Delaroche,  grand  peintre  d'histoire,  a  mis  à  l'expo- 
sition de  cette  année  quatre  morceaux.  Deux  se  rap- 
portent à  l'histoire  de  France,  les  deux  autres  à  celle 
d'Angleterre.  Les  premiers  sont  de  petite  dimension , 
ce  qu'on  appelle  des  tableaux  de  chevalet,  riches  en 
figures  pourtant  et  très-pittoresques.  L'un  représente  le 
cardinal  de  Richelieu  mourant,  qui  remonte  le  Rhône, 
de  Tarascon  à  Lyon,  dans  une  barque  à  laquelle  est 
attaché  un  autre  bateau,  où  sont  Cinq-Mars  et  de 
Thiiu,  que  le  cardinal  conduit  à  Lyon  pour  les  y  faire 
décapiter.  Deux  bateaux  qui  se  suivent  ainsi ,  sont 
une  conception  peu  favorable  ;  cependant  elle  a  été 


DE    LA    FRANCE.  369 

traitée  ici  avec  beaucoup  d'adresse.  La  couleur  est 
brillante,  presque  éblouissante,  et  les  figures  semblent 
nager  dans  la  pourpre  dorée  du  soleil  couchant.  Cet 
éclat  contraste  d'autant  plus  avec  le  sort  au-devant  du- 
quel vont  les  trois  principauxpersonnages.  Quelque  va- 
riée, quelque  riante  que  soit  la  décoration  de  ces  deux 
barques,  elles  ne  voguent  pas  moins  vers  le  sombre 
royaume  de  la  mort.  Les  rayons  étincelants  du  soleil 
ne  sont  qu'un  fanal  d'adieu  :  c'est  le  soir  ;  il  faut  que 
lui-même  disparaisse  bientôt  aussi  :  il  n'a  plus  qu'à 
répandre  sur  la  terre  des  teintes  d'un  rouge  sanglant, 
puis  tout  rentrera  dans  la  nuit. 

Non  moins  brillant  et  d'un  sens  non  moins  tra- 
gique, nous  apparaît  Je  pendant  historique  qui  re/-  ftj- 
sente  aussi  les  derniers  jours  d'un  cardinal-ministre, 
de  Mazarin.  Il  est  étendu  sur  un  superbe  lit  de  pa- 
rade, au  milieu  d'un  entourage  bariolé  de  joyeux  cour- 
tisans et  d'une  somptueuse  domesticité ,  lesquels  ba- 
billent entre  eux,  jouent  aux  cartes,  se  promènent 
dans  l'appartement;  tous  personnages  aux  couleurs 
chatoyantes,  êtres  superflus,  très-superflus,  surtout 
pour  un  homme  qui  va  mourir.  De  charmants  cos- 
tumes, restes  de  ceux  de  la  Fronde,  non  surchargés 
encore  de  rosettes  d'or ,  de  broderies ,  de  rubans  et 

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370  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

d'aiguillettes  comme  cela  arriva  plus  tard  avec  le  luxa 
de  Louis  XIV,  quand  les  derniers  chevaliers  se  chan- 
gèrent en  cavaliers  ayant  les  entrées  à  la  cour,  tout  h, 
fait  à  la  façon  de  leur  ancien  glaive  de  bataille  dont  la 
lame  s'amincissait  chaque  jour  jusqu'à  ce  qu'elle  fût 
devenue  une  absurde  épée  de  parade.  Les  costumes  du 
tableau  dont  je  parle  sont  encore  simples ,  le  justau- 
corps et  la  gorgerette  rappellent  la  guerre,  premier 
métier  de  la  noblesse  ;  les  plumes  mêmes  des  cha- 
peaux semblent  se  dresser  fièrement,  et  ne  pas  s'in- 
cliner à  tous  les  vents  de  cour.  La  chevelure  des 
hommes  tombe  encore  en  boucles  naturelles  sur  leurs 
épaules  ;  les  dames  portent  la  spirituelle  frisure  h  la 
Sévigné.  Les  habillements  de  celles-ci  annoncent  ce- 
pendant déjà  la  transition  au  mauvais  goût,  à  longue 
queue,  à  larges  hanches  de  la  période  suivante*  Mais 
les  corsets  ont  encore  une  grâce  naïve,  et  les  attraits 
éblouissants  en  ressortent  comme  d'une  corne  d'abon- 
dance. Il  n'y  a  dans  cette  composition  que  de  jolies 
femmes,  de  véritables  masques  de  cour;  le  sourire  de 
l'amour  sur  les  lèvres,  peut-être  un  amer  déplaisir  au 
fond  du  cœur;  des  lèvres  innocentes  comme  des  fleurs, 
et  derrière,  une  méchante  petite  langue  comme  le  ser- 
pent caché.  Trois  de  ces  dames  caquetant,  chucno- 


DR     LA    FRANGE.  371 

tant,  sont  assises  h  gauche  du  lit  du  cardinal,  et  près 
d'elles  un  prêtre  a  l'oreille  fine,  au  regard  exercé,  au 
nez  subtil.  A  droite  du  lit,  une  table  à  laquelle  sont 
assis  trois  cavaliers  et  une  dame  qui  jouent  aux  cartes, 
au  lansquenet  peut-être,  excellent  jeu  qui  m'a  fait  ga* 
gner  une  fois  six  thalers  à  Gœttingue.  Un  noble  cour- 
tisan, en  manteau  violet  foncé  chamarré  d'une  croix 
rouge,  s'avance  dans  le  milieu  de  la  chambre ,  et  fait 
la  révérence  la  plus  belle  et  la  plus  pliée.  Dans  le  coin 
du  tableau  à  droite  viennent  deux  dames  de  cour  et 
un  abbé.  Celui-ci  donne  à  l'une  d'elles  un  papier  à 
lire,  peut-être  un  sonnet  de  sa  fabrique,  pendant  qu'il 
lorgne  l'autre,  laquelle  joue  rapidement  de  l'éventail/ 
léger  télégraphe  de  l'amour.  Les  deux  dames  sont  de 
ravissantes  créatures,  l'une,  rose  dans  tout  son  éclat 
matinal,  l'autre  plus  vaporeusement  pâle,  comme  une 
étoile  amoureuse.  Au  fond  du  tableau  sont  assis  des 
valets  de  cour  qui  bavardent,  se  communiquent  peut- 
être  de  grands  secrets  d'état  et  de  cotillon,  ou  parient 
que  Mazarin  sera  mort  dans  une  heure.  Au  fait,  celui- 
ci  parait  bien  près  de  sa  fin  :  son  visage  a  la  pâleur 
d'un  cadavre ,  ses  yeux  sont  affaissés  et  son  nez  s'al- 
loue d'une  façon  bien  inquiétante.  Il  doit  sentir  s'é- 
tp:#dre  peu  à  peu  en  lui  cette  flamme  douloureuse 


372  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

qu'on  appelle  la  vie.  Tout  lui  devient  sombre  et  froid, 
et  l'aile  de  l'ange  des  ténèbres  touche  déjà  son  front; 
au  même  instant  la  dame  qui  joue  se  tourne  vers  lui 
pour  lui  montrer  ses  cartes,  et  semble  lui  demander 
si  elle  doit  couper  le  valet  avec  son  cœur. 

J'ai  dit  que  les  deux  autres  tableaux  de  Delaroche 
représentent  des  sujets  de  l'histoire  d'Angleterre.  Les 
personnages  sont  de  grandeur  naturelle  et  peints  plus 
simplement.  L'un  nous  montre  les  deux  jeunes  princes 
anglais  que  leur  oncle  Richard  III  fit  assassiner  dans  la 
Tour.  Le  jeune  roi  et  son  frère  sont  assis  Suruu  lit  an- 
tique au  moment  où  leur  petit  chien  court  en  aboyant 
avec  inquiétude  vers  la  porîe  comme  pour  annoncer 
rapproche  des  meurtriers.  Le  roi,  encore  enfant  et 
presque  adolescent,  est  une  touchante  figure.  En  dépit 
de  sa  jeunesse,  il  paraît  déjà  &voir  bien  souffert  :  une 
grandeur  tragique  est  répandue  sur  son  visage  pâle  et 
maladif,  et  ses  jambes,  qui  pendent  mollement,  don- 
nent à  son  corps  un  aspect  brisé  comme  une  fleur 
froissée.  Tout  cela,  ai-je  dit,  est  de  la  plus  grande  sim- 
plicité, et  l'impression  en  est  d'autant  plus  puissante. 

Cependant  l'autre  tableau  excite  des  sentiments 
bien  plus  douloureux  encore.  C'est  une  scène  de  cette 
effrayante  tragédie  qui  a  été  traduite  aussi  en  français 


DE     LA    FHANCF-.  373 

et  qui  a  fait  couler  bien  des  larmes  des  deux  côlés  du 
canal,  sans  compter  qu'elle  a  profondément  ému  aussi 
les  spectateurs  allemands.  Nous  voyons  sur-la  toile  les 
deux  héros  de  la  pièce,  le  premier,  cadavre  dans  le 
cercueil,  le  second ,  plein  de  vie,  levant  le  couvercle 
du  cercueil  pour  considérer  son  ennemi  mort.  Après 
tout,  ne  sont-ce  pas,  au  lieu  des  héros  eux-mêmes,  de 
simples  acteurs,  auxquels  le  directeur  du  monde  a  as- 
signé leurs  rôles  et  qui ,  peut-être  sans  le  savoir,  ont 
représenté  le  tragique  combat  de  deux  principes?  Je 
ne  les  nommerai  point  ces  deux  principes  ennemis,  ces 
deux  grandes  pensées  qui  se  combattaient  peut-être 
déjà  dans  l'âme  de  Dieu  au  moment  de  la  création  et 
que  nous  voyons  dans  ce  tableau  en  présence  l'un  de 
l'autre ,  le  premier  outrageusement  blessé  et  sanglant 
dans  la  personne  de  Charles  Stuart,  le  second  arrogani 
et  victorieux  dans  la  personne  d'Olivier  Gromwell. 

Dans  l'une  des  salles  sombres  de  Whitehall,  est 
placé  sur  des  sièges  de  velours  rouge  le  cercueil  du 
roi  décapité,  et  devant  se  tient  un  homme  qui,  d'une 
main  calme,  lève  le  couvercle  pour  contempler  le  ca- 
davre. Cet  homme  est  tout  seul.  Tout  son  être  est 
large  et  ramassé,  sa  tenue  négligée,  son  visage  celui 
d'un  honnête  et  rustique  campagnard;  son  costume, 


374  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

d'un  soldat  dépouillé  de  tout  ornement  par  la  sévérité* 
puritaine  :  une  longue  veste  de  velours  brun  sur  une 
jaquette  de  cuir  jaune,  des  bottes  de  cavalier  qui 
montent  si  haut  qu'on  aperçoit  à  peine^un  haut-de- 
chausses  noir,  un  ceinturon  d'un  jaune  sale  d'où 
pend  une  épée  à  garde  en  coquille  ;  sur  ses  cheveux 
courts,  un  chapeau  noir  retroussé  avec  une  plume  rouge; 
un  petit  col  blanc  croisé  sous  lequel  on  aperçoit  un 
bout  d'armure,  des  gants  de  cuir  jaune  sales  et  décou- 
sus, la  main  gauche  appuyée  sur  une  canne  ;  l'autre, 
comme  je  l'ai  dit,  tient  ouvert  le  cercueil 

Les  morts  ont  sur  la  figure  une  expression  distinguée 
qui  fait  paraître  bien  inférieur  tout  homme  vivant  qu'on 
aperçoit  près  d'eux;  car  ils  le  surpassent  toujours  de 
toute  la  hauteur  d'une  indépendance,  d'une  absence  de 
passion  et  d'une  froideur  de  grand  seigneur.  Les 
hommes  le  sentent  bien,  et  par  respect  pour  le  rang 
supérieur  des  morts ,  la  garde  prend  les  armes,  et  les 
présente  quand  passe  devant  le  poste  un  convoi  funé- 
raire, ne  fût-ce  que  le  corps  d'un  pauvre  savetier.  On 
comprend  donc  facilement  combien  la  position  d'Oli- 
vier Cromwell  lui  est  défavorable  dans  toute  comparai- 
son avec  le  roi  mort.  Celui-ci ,  glorifié  par  son  récent 
martyre,  sanctifié  par  la  majesté  du  malheur,  le  coa 


DE    LA    FRANCE.  375 

cntcwr£  (Tune  pourpre  de  sang,  le  baiser  de  Melpomène 
sur  les  lèvres,  forma  le  contraste  le  plus  écrasant  avec 
ceMe  figure  puritaine  animée  d'une  vie  grossièrement 
robuste.  Le  contraste  est  encore  tranché  d'une  ma- 
nière bien  remarquable  entre  les  vêtements  de  celui-ci 
et  les  dernières  marques  de  splendeur  de  la  majesté 
tombée ,  le  riche  coussin  de  soie  dans  le  cercueil  et 
l'élégance  d'une  éblouissante  chemise  garnie  de  point 
de  Brabant,  dont  on  a  revêtu  îe  cadavre. 

Quelle  grande,  quelle  universelle  douleur  le  peintre 
a  exprimée  ici  en  peu  de  traits  !  Elle  est  étendue  là, 
misérablement  sanglante,  cette  splendeur  de  la  royauté, 
autrefois  la  consolation  et  l'ornement  du  genre  humaine 
La  vie  de  l'Angleterre  est  depuis  ce  temps  devenue  terne 
«t  décolorée,  et  la  poésie  a  fui  avec  effroi  cette  terre 
qu'elle  avait  parée  des  plus  riantes  couleurs.  Que  je  l'ai 
senti  profondément  quand  je  suis  passé  à  minuit  devant 
la  fenêtre  fatale  de  Whitehall,  et  que  la  prose  froide- 
ment humide  de  l'Angleterre  d'aujourd'hui  glaçait 
tous  mes  sans  !  Mais  pourquoi  mon  âme  n'a-t-elle  pas 
été  émue  des  mêmes  sentiments  lorsque  je  traversai 
naguère  pour  la  première  fois  la  terrible  place  où 
Louis  XVI  fut  mis  à  mort  ?  Je  crois  que  c'est  parce 
^ue  celui-ci,  lorsqu'il  mourut,  n'était  plus  roi  et  qu'il 


376  ŒUVRES     DE     HENRI     HEINE. 

avait  déjà  perdu  sa  couronne  quand  sa  tête  tomba. 
Le  roi  Charles  ne  perdit  sa  couronne  qu'avec  sa  tête. 
Il  croyait  à  celte  couronne,  à  son  droit  absolu  pour 
lequel  il  combattit,  svelte  et  audacieux  chevalier.  Il 
mourut  noblement  orgueilleux,  protestant  contre  l'illé- 
galité de  son  jugement,  véritable  martyr  de  la  royauté 
par  la  grâce  de  Dieu.  Le  pauvre  Bourbon  n'a  pas  eu 
cette  gloire  :  sa  tête,  avant  sa  mort,  était  déjà  décou- 
ronnée, profanée,  avilie  par  un  bonnet  de  jacobin;  il 
ne  croyait  plus  à  soi,  mais  bien  à  la  compétence  de 
ses  juges  :  il  ne  protesta  que  de  son  innocence.  Il 
n'était,  en  vérité,  que  bourgeoisement  vertueux,  bon 
gros  père  de  famille.  Sa  mort  a  un  caractère  plus  sen- 
timental que  tragique.  Il  sent  trop  les  romans  de 
famille  allemands  d'Auguste  Lafontaine...  Une  larme 
pour  Louis  Gapet,  un  laurier  pour  Charles  Stuart  î 

On  ne  peut  guère  nier  que  Delaroche,  en  exposant 
son  tableau,  ne  semble  avoir  eu  l'intention  d'appeler 
les  parallèles  historiques,  et  qu'après  en  avoir  fait 
entre  Charles  Ier  et  Louis  XVI,  on  en  a  fait  entre 
Cromwell  et  Napoléon.  Pour  moi,  je  dois  dire  qu'en 
comparant  ces  deux  derniers,  on  a  fait  tort  à  tous  les 
deux  ;  car  Napoléon  est  resté  pur  de  la  responsabilité 
du  sang  versé.  Quant  à  Cromwell,  il  n'est  jamais  des- 


DF,     LA    FRANCK.  377 

Ccndu  au  point  de  se  faire  sacrer  par  un  prêtre  dans 
la  nef  de  Notre-Dame  et  de  cajoler  ainsi  le  sacer- 
doce, lui  le  fils  de  la  révolution  victorieuse!  Il  y  a  dans 
la  vie  de  l'un  une  tache  de  sang;  dans  celle  de  l'autre, 
une  tache  d'huile.  Tous  deux,  au  reste,  sentaient  bien 
leur  faute.  La  révolution  de  Paris  poursuivait  Napo- 
léon comme  l'esprit  d'une  mère  assassinée;  il  enten- 
dait partout  sa  voix,  même  la  nuit.  Elle  l'arrachait, 
plein  d'effroi,  des  bras  de  la  légitimité  qui  était  venue 
partager  sa  couche,  et  on  le  voyait  alors  errer  rapide- 
ment dans  les  vastes  salles  des  Tuileries,  la  tempête 
dans  le  sein,  la  fureur  à  la  bouche;  puis  quand,  le 
matin  venu,  il  prenait,  pâle  et  fatigué,  place  au  con-  N 
seil  d'État,  il  se  plaignait  de  l'idéologie,  toujours 
l'idéologie,  celte  pernicieuse  idéologie,  et  Corvisart 
secouait  la  tête. 

Si  Cromwell  ne  pouvait  non  plus  dormir  tranquille 
et  se  promenait  la  nuit  avec  inquiétude  dans  Whitehall, 
ce  n'est  pas,  comme  le  croyaient  quelques  dévots  ca- 
valiers, parce  qu'il  était  poursuivi  par  une  ombre  de 
roi  toute  sanglante;  il  redoutait  tout  simplement  des 
vengeurs  en  chair  et  en  os  et  les  poignards  matériels 
de  ses  ennemis.  Aussi  portait-il  toujours  une  armure 
sous  son  pourpoint,  et  il  devint  de  plus  en  plus  défiant, 


378  ŒUVRES    DE    HENRI    HEINE. 

et  enfin  depuis  l'instant  où  parut  le  pamphlet  Tuer 
riest  pas  assassiner  Olivier  Cromwell  ne  laissa  plus 
échapper  un  sourire-. 

Mais  si  la  comparaison  entre  le  protecteur  et  l'em- 
pereur offre  peu  de  ressemblances,  la  moisson  est  en 
revanche  beaucoup  plus  riche  dans  le  parallèle  entre 
les  fautes  des  Stuarts  et  celles  des  Bourbons,  entre  les 
périodes  de  restauration  dans  les  deux  pays.  On  dirait 
d'une  seule  et  même  histoire  de  fatalité.  Nous  avons 
aussi  aujourd'hui  la  quasi -légitimité  de  la  nouvelle 
dynastie,  comme  jadis  en  Angleterre.  C'est  encore  au 
foyer  du  jésuitisme  qu'on  forge,  comme  autrefois,  les 
armes  sacrées;  l'Église  hors  de  laquelle  il  n'est  point 
de  salut  soupire  et  intrigue  tout  à  fait  de  même  en 
faveur  de  l'enfant  du  miracle.  Il  ne  manque  plus 
maintenant  au  prétendant  français  que  de  reparaître, 
comme  autrefois  le  prétendant  anglais,  dans  sa  patrie! 
Eh  !  mon  Dieu,  qu'il  vienne  !  je  lui  prédis  le  sort  in- 
verse de  celui  de  Saùl;  qui  cherchait  les  ânes  de  son 
père  et  qui  trouva  une  couronne  :  le  jeune  Henri  vien- 
dra en  France  pour  y  chercher  une  couronne  et  il  n'y 
trouvera  que  les  ânes  de  son  père. 

Les  gens  qui  voyaient  ce  tableau  de  Cromwell  étaient 
surtout  fort  occupés  à  rechercher  quelles  pouvaienl 


PE    LA    FRANGE.  379 

être  les  pensées  de  ce  personnage  devant  le  cadavre 
do  Charles.  L'histoire  rapporte  deux  versions  sur  cette 
scène.  D'après  l'une,  Cromwell  se  serait  fait  ouvrir  le 
cercueil  la  nuit,  à  la  lueur  des  flambeaux,  et  serait 
demeuré  longtemps  en  présence  de  ce  spectacle,  le 
corps  immobile  et  le  visage  défait  comme  une  statue 
muette.  Selon  l'autre  tradition,  il  ouvrit  le  cercueil  en 
plein  jour,  considéra  avec  calme  le  mort,  et  dit  : 
«  C'est  un  homme  fortement  constitué,  et  il  aurait  pu 
vivre  encore  longtemps.»  Je  pense,  moi,  que  Dela- 
:-oche  avait  en  vue  cette  légende  plus  démocratique. 

La  figure  de  son  Cromwell  n'exprime  ni  étonne- 
ment,  ni  stupéfaction,  ni  agitation  quelconque  dé 
l'âme;  tout  au  contraire,  le  spectateur  est  remué  par 
l'aspect  du  calme  effrayant  et  horrible  du  visage  de 
cet  homme.  Elle  nous  apparaît,  cette  figure,  ferme  et 
assurée,  brutale  comme  un  fait,  puissante  sans  pa- 
thos, à  la  fois  démoniaque  et  naturelle,  merveilleuse- 
ment ordinaire,  et  elle  considère  son  ouvrage  comme 
un  bûcheron  qui  vient  d'abattre  un  chêne.  Il  Ta 
abattu  avec  calme  le  grand  chêne  qui  étendait  autre- 
fois si  fièrement  ses  branches  sur  l'Angleterre  et  sur 
l'Ecosse,  le  chêne  royal  sous  l'ombrage  duquel 
avaient  fleuri  tant  de  belles  générations  d'hommes , 


380  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

où  les  sylphes  de  la  poésie  avaient  dansé  leurs  rondes 
tes  pîO  gracieuses  $  il  Ta  abattu  tranquillement  avec 
sa  hacïib  fatale ,  et  l'arbre  majestueux  est  étendu  à 
terre  avec  oon  feuillage  protecteur  et  sa  couronne  tout 
entière Hache  fatale! 

Do  you  not  tliink,  sir ,  thut  the  guillotine  is  a 
great  improvement  ?  (Ne  pensez-vous  pas,  monsieur, 
que  la  guillotine  est  un  grand  perfectionnement?) 
Telles  furent  un  jour  les  paroles  croassantes  par  les- 
quelles un  Anglais,  qui  se  trouvait  derrière  moi,  in- 
terrompit les  sensations  que  je  viens  de  décrire  et  qui 
remplissaient  si  douloureusement  mon  âme,  pendant 
que  je  considérais  la  blessure  du  coude  Charles  Stuart 
dans  le  tableau  de  Delaroche.  Au  fait,  il  l'a  peinte  avec 
un  ton  sanguin  trop  cru.  Le  couvercle  du  cercueil  est 
aussi  mal  dessiné  et  lui  donne  Pair  d'une  boîte  à 
violon.  Dans  tout  le  reste,  le  tableau  est  peint  avec  une 
incomparable  supériorité.  C'est  tout  ensemble  la 
finesse  de  Vandyck  et  la  hardiesse  d'ombres  de  Rem- 
brandt :  je  me  suis  rappelé  surtout  les  figures  républi- 
caines que  celui-ci  a  mises  dans  son  grand  tableau 
historique  du  corps  de  garde  que  j'ai  vu  dans  le 
Tiîppenhuis  à  Amsterdam.  v 

Le  caractère  du  talent  de  Delaroche ,  ainsi  que  de 


DE    LA    FRANCE.  381 

la  puis  grande  partie  des  peintres  ses  confrères ,  se 
rapproche  surtout  de  l'école  des  Pays-Bas;  si  ce  n'est 
que  la  grâce  française  traite  les  sujets  avec  une 
légèreté  de  meilleur  goût  et  que  l'élégance  nationale 
se  joue  agréablement  à  la  surface.  Ainsi  j'appellerais 
volontiers  Delaroche  un  Néerlandais  élégant.  Je  rap- 
porterai peut-être  ailleurs  les  conversations  que  j'ai 
entendues  si  souvent  devant  son  Cromwell.  Aucun 
endroit  n'était  plus  favorable  à  l'observation  des  sen- 
timents populaires  et  des  opinions  du  jour.  Le  tableau 
était  placé  dans  le  grand  salon ,  et  tout  à  côté  Ton  avait 
appendu  l'autre  admirable  chef-d'œuvre  de  Robert, 
qui  venait  là  comme  soulagement  et  comme  consola- N 
tion.  En  effet  quand  la  ligure  rudement  soldatesque  de 
ce  puritain ,  de  ce  terrible  moissonneur,  qui  se  déta- 
chait sur  un  fond  sombre  devant  cette  tête  royale 
fauchée,  ébranlait  le  spectateur  et  remuait  en  lui  les 
passions  politiques,  l'âme  se  sentait  tout  aussitôt 
calmée  à  l'aspect  de  ces  moissonneurs  plus  pacifiques 
qui ,  revenant  avec  leurs  gerbes  bien  plus  belles  à  la 
fête  des  moissons  de  l'amour  et  de  la  paix ,  s'épa- 
nouissaient sous  la  lumière  du  ciel  le  plus  éclatant.  Si 
nous  sentons  devant  l'un  de  ces  tableaux  que  la  grande 
lutte  des  siècles  modernes  n'est  pas  finie,  que  le  sol 


382  ŒUVRES    DE     HENRI     HEINE. 

tremble  encore  sous  nos  pas;  si  nous  entendons  encore 
le  rugissement  de  la  tempête  qui  menace  d'arracher  le 
monde  de  ses  fondements;  si  nous  y  apercevons 
l'abîme  toujours  béant  qui  engloutit  sans  se  \asser  des 
torrens  de  sang,  en  sorte  que  la  peur  affreuse  d'une 
ruine  totale  nous  saisit,  nous  voyons  sur  l'autre  avec 
quelle  solidité  calme  reste  toujours  assise  la  terre , 
avec  quel  amour  elle  continue  à  livrer  ses  fruits  dorés, 
môme  après  avoir  été  foulée  et  trépignée  aux  pieds 
par  la  grande  tragédie  universelle  de  Rome  avec  toute 
sa  troupe  de  gladiateurs,  d'empereurs,  de  vices  et 
d'éléphants.  Quand  nous  avons  contemplé  sur  le  pre- 
mier tableau  cette  histoire  qui  se  roule  si  follement 
dans  le  sang  et  dans  la  boue ,  puis  se  tient  timide- 
ment coi,  souvent  pendant  des  siècles,  pour  bondir 
de  nouveau  tout  à  coup  et  promener  à  droite  et  à 
gauche  sa  fureur,  ce  que  nous  nommons  l'histoire  du 
monde ,  nous  voyons  sur  le  second  cette  autre  histoire 
bien  plus  grande,  à  qui  pourtant  suffit  le  théâtre  d'un 
char  attelé  de  buffles ,  histoire  sans  commencement 
ni  fin,  qui  se  reprend  sans  cesse,  simple  comme  la 
mer ,  comme  le  ciel ,  comme  les  saisons ,  une  histoirfl 
sainte  que  le  poëte  raconte  et  dont  on  trouve  les 
archives  dans  le  cœur  de  tous  les  hommes,  l'histoire 


DE    LA    FRANCE.  383 

de  l'humanité  !  Vraiment  c'était  chose  bienfaisante 
e1  salutaire  que  ce  voisinage  des  tableaux  de  Robert 
et  de  Delaroche.  Que  de  fois,  après  avoir  longtemps 
considéré  le  Gromwell  et  sympathisé  avec  le  per- 
sonnage au  point  de  croire  entendre  ses  réflexions, 
durs  monosyllabes  grommelés  et  siffles  à  regret  dans 
le  caractère  de  cette  prononciation  anglaise  qui  tient 
du  grondement  lointain  de  la  mer  et  des  cris  aigus 
des  mouettes,  je  me  sentis  rappelé  par  une  magie 
secrète  au  charme  paisible  du  tableau  voisin.  Il  me 
semblait  alors  entendre  cette  riante  harmonie,  la 
douce  langue  de  Toscane  résonnant  sur  des  lèvres 
romaines,  et  mon  âme  était  calmée  et  réjouie. 

J'entends  dire  que  Delaroche  peint  maintenant  un 
pendant  à  son  Gromwell ,  un  Napoléon  à  Sainte- 
Hélène,  e',.  qu'il  a  choisi  le  moment  où  sir  Hudson 
Lowe,  le  bourreau  tory,  lève  le  linceul  qui  recouvre 
le  cadavre  de  ce  grand  représentant  de  la  démocratie. 


FIN 


Onivo 

BIBLIOTHE 
Ottaviensis 


TABLE 


Préface  de  la  nouvelle  édition,  par  M.  Henri  Julia 1 

Péface  de  l'édition  allemande 5 

Lettres  écrites  à  la  Gazette  un'^erselle  d'Avgsbourg  (1831- 

1832) 23 

Fragments  (1832) LV\ 

Lettres  confidentielles  adressées  à  M.  Auguste  Lewald, 

directeur  de  la  Revue  théâtrale  de  S',uttgard  (1838). .. .  236 

Sa'.on  de  1831 324 


Imprimerie  D.  Bardin  et  C",  à  Suint-Germain.  v 


G 

après 

Ci-df 

de 

pour   chaque    jour   de    retard. 


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Univer^ityv  of  Ottawa 

Date   due 

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below  there  wiiKbe  a  fine  of  five 
cents,  and  an  extra  charge  of  two 
cents  for  each  additional   day. 


ïtuuï; 

2  h  SEP. 

25  SEP 
IV 


1992 


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0  7  NOV.  1998 
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•Al  1886  V006 
COO   HEINE t  HE 
ACC#  1284111 


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CE  LA  FRANC 


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